mercredi 9 janvier 2019

De l'actualité littéraire





On s’excite beaucoup sur le voyage dans le temps, moi le premier, dans son acception naïve, MartyMcflyesque ou dodécasimiesque (j’ai vu TOUS les films et les séries qui en agitent même faiblement le hochet et je tends déjà les mains vers le prochain ou la prochaine). Mais je sais bien que l’unique trou de ver valable, la vraie machine à remonter avec tout le confort moderne a toujours été et ne sera jamais qu’un livre. Partant, le concept d’actualité littéraire m’échappe : qu’il ait été écrit hier ou il y a mille ans, un livre est au même titre actuel pour moi quand je le découvre, je suis à côté de l’auteur dans le moment précis où il écrit, invité dans sa sphère temporelle, quelle aubaine. Il ne vient se situer dans la désespérante histoire à sens irréversible qu’après coup, lorsque j’ai cessé d’écarquiller les yeux dans l’intermonde et que j’ai chaussé mes lunettes de clerc (c’est une image, je ne quitte jamais mes lunettes). 
Ainsi l’actualité littéraire commence-t-elle nécessairement avec le premier texte et s’achèvera-t-elle avec le dernier. On sent bien à quel point la tâche de se mettre à la page nous dépasse.



jeudi 3 janvier 2019

Totalement incompréhensibles





"La station debout et la verticalité, mon cher ami, tels sont les deux points de départ symboliques de notre pitoyable histoire et pour être franc avec vous je ne m'attends guère [...] à un point d'arrivée plus glorieux, puisque nous avons gaspillé jusqu'aux infimes chances qui nous ont été offertes, prenez le voyage sur la lune, par exemple, à l'époque, il m'avait, en tant que façon élégante de quitter la scène, profondément impressionné, mais très vite, après le retour d'Armstrong, puis de ceux qui lui succédèrent, force me fut d'admettre que ce rêve grandiose n'était que chimère, que mes attentes étaient vaines, car la beauté de chaque expédition - si époustouflante fût-elle - était entachée par le fait que ces pionniers de la fuite cosmologique, pour des raisons totalement incompréhensibles à mes yeux, débarquaient sur la lune, réalisaient qu'ils n'étaient plus sur terre, et malgré tout, ils revenaient."


jeudi 27 décembre 2018

Élégie en deux rimes





C'est à n'en pas revenir et c'était pourtant bien sur le chemin du retour, à trois minutes d'intervalle, ce jour même.



samedi 22 décembre 2018

De quoi l'année fut faite



Livres lus et aimés des pieds à la tête en 2018, dans l'ordre chronologique :

Churchill, Manitoba (Anthony Poiraudeau)
Poétique de l'emploi (Noémi Lefebvre)
La persistance du froid (Denis Decourchelle)
La haine de la poésie ; Au départ d'Atocha (Ben Lerner)
La trilogie Sebastian Dun (Ricardo Colautti)
Glose ; L'Ancêtre ; Cicatrices (Juan José Saer)
Le magicien ; Le prospectus ; Ema, la captive ; Canto Castrato ; La Princesse Printemps ; Un épisode dans la vie du peintre-voyageur  (César Aira)
La ballade silencieuse de Jackson C. Franck (Thomas Giraud)
SchrummSchrumm ou l'excursion dominicale aux sables mouvants (Fernand Combet)
La Synagogue des iconoclastes ; Le temple étrusque ; Le livre des monstres (Juan Rodolfo Wilcock)
Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère (Jérôme Orsoni)
Black Village (Lutz Bassmann)
Oeuvres complètes (Felisberto Hernandez)
Un troisième visage (Samuel Fuller)
Coupable de tout (Herbert Huncke)
Conquête de l'inutile (Werner Herzog)
Vie commune ; La cité de paroles (Stéphane Bouquet)
De toutes pièces (Cécile Portier)
L'excursion des jeunes filles qui ne sont plus ; Jans va mourir (Anna Seghers)
Sur la scène intérieure (Marcel Cohen)
Holocauste ; Témoignage (Charles Reznikoff)
Lettres III et IV (Samuel Beckett)
Notes sans titre (Kamo no Chômei)
La première année (Jean-Michel Espitallier)
Mon jeune grand-père (Philippe Annocque)
Discernement (Guillaume Contré)
Le Troisième Policier (Flann O'Brien)
Le poète insupportable (Cyrille Martinez)
L'Uruguayen (Copi)
La ligne de fuite (Georges-Arthur Goldschmidt)
B-17 G (Pierre Bergounioux)




jeudi 20 décembre 2018

C'est toujours ainsi qu'il en va




"C'est toujours ainsi qu'il en va. La réalité, lorsqu'elle pulvérise l'idée qu'on s'en faisait, qu'elle nous rappelle son existence, sa royauté, sa puissance, c'est invariablement avec perte et fracas. Pour l'accueillir et, s'il se peut, la projeter, par le moyen du langage articulé, sur du papier, il y a deux préalables, qui sont de l'éprouver en personne et d'être sans prévention ni but précis, sans passé ni projets pour l'avenir, d'avoir moins de vingt ans, donc. C'est des premières expériences que les récits tirent leur substance. Ensuite, on s'assagit. La vue baisse. Les artères s'encrassent. L'ankylose gagne. On a quitté les lieux étranges, périlleux où la vie s'invente, où le présent se compose un visage, les rivages de Troie, l'air surchauffé, plein de mirages, des plateaux de la Manche et de la Castille que brassent les ailes captieuses des moulins, Illiers, le rond-point des Champs-Élysées. On a cherché un abri, l'ombre d'un térébinthe, une chambre capitonnée de liège sur le boulevard Haussmann, à Paris, où l'on sera le restant de ses jours, ou de ses nuits, à tenter d'y voir clair.  C'est là que l'homme vieilli, diminué - l'asthmatique, le manchot, l'aveugle - interrogera cette version matinale, mal ébauchée de lui-même qui fut mêlée à des événements dont elle n'a su, dans l'instant, que penser sinon qu'elle n'y comprenait rien, qu'elle n'arrivait même pas à penser."



samedi 1 décembre 2018

Métaphysiquement inattaquables




"J'irai bientôt dans la terre où vont les morts et peut-être je renaîtrais sous une autre forme, libre, florissant et débarrassé de toutes les misères humaines. Je serais peut-être le frisson glacial d'un vent d'avril, le courant d'une rivière indomptable, ou partie prenante de l'immémoriale perfection de quelque imposante montagne pesant sur l'esprit par son éternelle présence dans le lointain bleu. Ou peut-être une chose plus petite, le mouvement dans l'herbe d'une bête cachée vaquant à ses occupations par un jour jaune et sans air - il se pourrait bien que j'en sois responsable ou que j'y sois mêlé de près. Et même les odeurs, les bruits, les visions, les essences parfaites et mûries du jour, ces distinctions subtiles qui font retrouver dans le soir quelque chose du matin, il se pourrait bien que j'y sois pour quelque chose et que l'on y suspecte ma présence durable. 
(...)
Ou je serais peut-être une influence marine, quelque chose de lointainement maritime, une combinaison inconnue et inédite de soleil, de lumière et d'eau, quelque chose de tout à fait extraordinaire. Il y a dans le vaste monde des tourbillons de fluide et des existences vaporeuses, métaphysiquement inattaquables, qu'on ne peut ni voir ni interpréter et dont le temps ne passe pas, qui ne valent que par leur incompréhensible mystère et ne sont justifiées que par leur aveugle et absurde incommensurabilité. Peut-être deviendrais-je la qualité première et la quintessence de l'âme d'un tel fluide. J'appartiendrais à un rivage ou je serais l'angoisse de la mer quand elle éclate en vagues de désespoir."

Flann O'Brien, Le Troisième Policier (1940), chapitre X

mercredi 28 novembre 2018

Triompher du corps éveillé



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Le problème de Cryan est celui de la plupart des gens, dit Byrne : il ne passe pas assez de temps au lit. Quand on dort, on est plongé, perdu, dans un bonheur flasque et sans tonalité ; éveillé, on s'agite, torturé que l'on est par son corps et par l'illusion de l'existence. Pourquoi diable les hommes ont-ils passé des siècles à vouloir triompher du corps éveillé ? Mettez-le en sommeil, c'est la meilleure méthode. Qu'il serve seulement à retourner l'âme assoupie, à modifier le flux de sang, permettant ainsi un sommeil plus profond et plus raffiné.
Je suis d'accord, dis-je.
Il faut intervertir les rapports traditionnels du repos et de l'activité, poursuivit-il. Nous ne devrions pas dormir pour récupérer l'énergie dépensée la veille, mais bien plutôt pour nous éveiller de temps en temps et évacuer l'excédent d'énergie engendré pendant le sommeil. Cela pourrait se faire rapidement - une belle course de cinq miles à travers la ville, et puis retour au lit et au royaume des ombres.


Flann O'Brien, Swim-Two-Birds (1939) 


 

vendredi 9 novembre 2018

Bien entendu



"Par une brèche de la clôture, l'on voyait les reflets de l'étang ; bien entendu, je descendis à mon tour ; peut-on passer sans s'arrêter devant une demeure où la lune se mire dans l'eau ?"

Murasaki Shikibu, Le dit du Genji



vendredi 7 septembre 2018

Rêverie calendaire #366








Le 7 septembre meurt Tristan L’Hermite, qui écrivit dans son sonnet À des cimetières
Vous donnez de la crainte et de l’horreur à tous 
Mais le plus doux objet qui s’offre à ma pensée 
Est beaucoup plus funeste et plus triste que vous, et naît Tristan Bernard ; en 2013, deux ans après qu’une équipe de hockey sur glace russe avait trouvé la mort, à domicile, dans le crash de son avion au décollage, c’est depuis la Virginie qu’une fusée Minotaur projeta vers la lune une sonde, dont la mission devait durer cent jours, afin d’en survoler d’assez près la surface et d’en étudier,
en suspension dans son atmosphère,
la poussière. 




Ici s’achèvent les rêveries calendaires
(2017-2018)





jeudi 6 septembre 2018

Rêverie calendaire #365








Je n’ai malheureusement aucun lien de parenté avec Leônidas da Silva, dit Le Diamant Noir, un footballeur né à Rio le 6 septembre 1913, connu semble-t-il pour avoir imposé la figure du ciseau retourné et qui, un soir de juin, en huitième de finale, lors de la coupe du monde de 1938, pour ainsi dire au bord de l’abîme, parce qu’il avait plu toute la journée et que ses chaussures détrempées pesaient une tonne, sur une pelouse aussi strasbourgeoise que marécageuse, se mit pieds nus malgré l’interdiction de l’arbitre et marqua trois buts contre la Pologne. Puissions-nous avoir une telle grâce.




mercredi 5 septembre 2018

Rêverie calendaire #364









Vingt ans plus tôt, en 1936, au cours d’un séjour en Allemagne, Beckett — que Morton Feldman mettrait en musique, avant de lui dédier l’une de ses dernières œuvres — découvrait Deux hommes contemplant la lune du peintre romantique David Caspar Friedrich (qui était né un 5 septembre et dont la toile la plus célèbre montre des monts dans une mer de nuages), lequel tableau devait lui inspirer En attendant Godot ; six ans plus tard, le 5 septembre 1942, trente ans tout juste après John Cage à Los Angeles, Werner Herzog naissait à Munich où — le jour de ses 30 ans et trois mois avant la sortie de son Aguirre, la colère de Dieu, dont l'ouverture montre des monts dans une mer de nuages — prend place l'action terroriste du groupe palestinien Septembre Noir, lors des jeux olympiques, qui pousserait le Mossad a déclencher en représailles l’opération secrète Colère de Dieu, qui dura vingt ans. Nous scrutons, nous scrutons avidement les signes, à travers la brume, et nous sommes rarement déçus du voyage.



mardi 4 septembre 2018

Rêverie calendaire #363




Le problème du titre me tracasse toujours, écrit à un ami Samuel Beckett le 4 septembre 1956, alors qu’il est en train de mettre au net ce qui sera pourtant Fin de partie, J’ai l’impression qu’il faut éviter le mot «Fin».



lundi 3 septembre 2018

Rêverie calendaire #362








Sa fille s’appelait Ondine et il habitait le Manoir des Fontaines ; il n’en mourut pas moins dans l’incendie dudit manoir, le 3 septembre 1914, avec ses dernières créations, en l’espèce Douze poèmes en musique dont ne nous reste que le titre ; avant que l’ennemi ne l’encercle ainsi dans les flammes, Albéric Magnard avait eu le temps de dégommer un soldat allemand et d’en blesser un autre avec son revolver d’ordonnance, douze coups par minute ; il était comme ça, Magnard, farouche, sanguin, à la fois wagnérien et dreyfusard, capable d’écrire un poignant Chant funèbre à la mort de son père et de traiter d’aimable enculé Reynaldo Hahn. 

Ce même jour en 87, à Buffalo, meurt d’un cancer un autre musicien, dans tous les sens du terme, Morton Feldman, ne cultivant certes aucun rapport avec ce balourd d’Albéric mais n’offrant que des liens ténus avec d’autres compositeurs, princièrement lui-même et rien que lui-même dans ses pièces dont chacune est plutôt un quasar, un désert, un morceau de ciel, et auprès desquelles à peu près toutes les autres musiques sont vaines, bavardes, convenues, vénales, brutales, hystériques, trop intelligentes ou trop bêtes, en un mot trop humaines — et au-dessus de tout ça, Morty comme un Bouddha.




dimanche 2 septembre 2018

Rêverie calendaire #361








Tout le monde rêve, ne serait-ce que de vivre à peu près tranquillement. Ce rêve-là d’ailleurs se propage, et tend à remplacer les autres ; on pourrait croire que c’est un droit, un minimum requis, mais non, c’est bel et bien un rêve, et un rêve hors de prix, et c’était celui des Kurdi, une famille syrienne — deux parents et deux jeunes enfants — qui en voulant gagner la Grèce sombra au large de la Turquie, le 2 septembre 2015, pendant la nuit. 

Seul le père survécut, les hommes ont la peau dure ; les femmes et les enfants d’abord, ricane la mort. Le corps de son cadet Alan fut rejeté sur le rivage ; trois ans, short bleu, sandales, la face contre le sable et à deux pas des vagues, la définition du mot vulnérable ; et puis ce T-shirt rouge comme un signal d’alarme — un choix frontal mais payant du réel. Un photographe passait par là. 

Son image fit le tour du monde. Elle était révoltante ; on ne se révolta pas. Elle était émouvante ; on s’émut. Elle était iconique ; on la détourna. Puis on passa à autre chose. Il était temps de s’endurcir. Au moins Alan aurait un nom. D’autres canots coulaient déjà.