mardi 24 octobre 2017

Rêverie calendaire #48






Le 24 octobre est intergalactique : ce jour-là, en 1601, pour s'être retenu trop longtemps de pisser en présence d'un empereur, selon la légende, meurt d’un calcul rénal ou d’une septicémie l’astronome danois Tycho Brahé, lequel trente ans plus tôt avait ruiné l'idée que les cieux sont immuables, et agrandi d’un coup l’espace dans des proportions gigantesques, en décrivant une supernova bien au-delà de toutes les planètes, la SN 1572 ou Nova de Tycho. Pour exprimer leur gratitude, ses confrères nommeront d'après lui un cratère de la Lune et un autre de Mars ; l’écho de Tycho, passé cette frontière, se perd dans l’univers ; il était mort à Prague où il survit aussi dans une expression populaire, Je ne veux pas finir comme Tycho Brahé, que les Tchèques emploient volontiers quand leur vessie est bien chargée. 

Ce jour-là meurt aussi, en 1991, Eugene Wesley Roddenberry, créateur vingt-cinq ans plus tôt du vaste monde fictif connu sous le nom de Star Trek, et qui se consuma deux fois, d’abord ici-bas, dans un crématorium de Santa Monica, puis sous la forme d'une étoile filante, dans le ciel austral : son testament exigeant en effet qu’on envoyât ses cendres dans l’espace, quelques grammes de son corps terrestre furent soigneusement encapsulés et embarqués par une fusée qui les lâcha dans notre orbite basse (il fallait bien que la société Celestis, « spécialiste des obsèques spatiales », amortît l’entreprise, il était donc accompagné par vingt-quatre autres résidus de mégalomanes) ; cette métaphore du scénariste gravita cinq ans à très grande vitesse (quatre-vingt-seize minutes pour faire un tour complet, soit à peu près le temps d’un film de cinéma, The Wrath of Khan ou The Search for Spock, au choix) avant de brûler dans notre atmosphère au printemps 2002, si ça les amuse. 

Il se trouve que le cratère martien auquel on a donné le nom de Roddenberry (ce ne sont pas les cratères qui manquent) est situé sur le même parallèle (quarante-neuf degrés sud) que celui de Brahé, ce sont pour ainsi dire des voisins, vu d’ici. Il est très légèrement plus grand. 

Le 24 octobre 2013, enfin, l’annonce est faite de la découverte de la galaxie z8 GND 5296, la plus lointaine observée à ce jour : treize milliards d’années-lumière, plus du double si l’on prend en compte l’expansion de l’univers, pourquoi pas. Tant qu’on y est. On en est là.



lundi 23 octobre 2017

Rêverie calendaire #47




Oskar Werner meurt le 23/10/1984, deux jours après François Truffaut. 





« Tout ce que Dieu envoie — et il suffit simplement d’y réfléchir —, tout ce qu’il donne n’est que joie. La douleur, c’est nous et personne d’autre qui l’ajoutons », écrivit Adalbert Stifter, qui était né un 23 octobre, dans son roman L’homme sans postérité, avant de tomber très malade et de choisir de se trancher la gorge, joignant le geste à la parole. 

Ce jour-là, astrologiquement, débute le signe du scorpion.



dimanche 22 octobre 2017

Rêverie calendaire #46






Le pur néant peut faire le bonheur d’un Guillaume et le malheur d’un autre, c’est la leçon du 22 octobre. Si ce jour-là vous sortez des limbes, vous êtes donc Guillaume d’Aquitaine, dans les années soixante-dix d’un an mil qui serait sinistre sans vos poèmes — une poignée nous est parvenue et ainsi ce début épatant 

Je ferai un poème de pur néant 
Ni sur moi ni sur d’autres gens 

qui s’enroule et se grise et nous grise dans le sortilège de la négation, avec vous soudain les mots de la langue sont libérés de la pesanteur, pur néant, pur amour, d’ailleurs on vous appelle Guillaume le Troubadour. 

Mais si vous disparaissez ce jour-là, en 1792, alors vous êtes Guillaume le Gentil et vous étiez né sous une mauvais étoile, une étoile du genre sarcastique qui aura fait de votre vie une mauvaise blague : l’histoire d’un astronome de trente-six ans, plein de zèle pour son art, qui s’est mis dans la tête d’observer le transit de Vénus, événement rare qui permettrait surtout, c'est le vrai but de l’entreprise, de calculer précisément la distance de la Terre au Soleil, se faire un nom, et qui pour cela se rend dans les Indes où la vue serait imprenable — or laissez-moi vous dire qu’en 1760 les voyages étaient rudes  — et qui se cogne quinze mois de traversée pour se retrouver le jour dit en pleine mer, trop agitée pour rien mesurer de fiable, son vaisseau « la Sylphide » errant pas loin de l’île de France pas encore Maurice suite à des tensions internationales dont Guillaume se contre-tamponne, il faut bien le dire, le coquillard ; il se désole puis se console, le prochain transit sera dans huit ans et puis après plus rien avant un siècle et des poussières, puisqu’il est sur place, c’est trop bête, il va attendre, et il attend. C’est long, huit ans, quand vous attendez quelque chose. Il explore des îles, cartographie des côtes. Il pense d’abord s’installer à Manille mais les Espagnols le prennent pour un espion et comme dans l’intervalle la paix est revenue (ce n'était que la Guerre de Sept Ans), il se replie sur Pondichéry. Il y bricole un observatoire, astique sa lunette, s’ennuie. Le sang revient doucement au printemps 69, le grand jour est pour le 3 juin, fin mai il est déjà excité comme une puce, voire euphorique, le 1er le temps est superbe, le 2 pareil, pas un seul nuage, au soir du 2 devant un soleil rouge somptueux (dans un grand ciel orange) auquel il ne manque qu’une petite tache noire dans le coin, mais patience, il porte des toasts à sa persévérance, à l’amour de la science, se gardant toutefois d’abuser de l’alcool local, c’est qu’il ne voudrait pas avoir la gueule de bois. 

Le 3 arrive enfin et vous l’avez deviné, le ciel est couvert, rien à voir, nada, कुछ नहीं, peau de nibe. Guillaume déprime. Lorsqu’il revient en France, onze ans et demi après son départ, c’est pour découvrir qu’on le croyait mort et qu’on a liquidé ses biens. Il intente un procès pour rentrer dans ses droits. Ça risque de prendre du temps, lui dit un avocat. Guillaume lève les yeux au ciel.






Il y a deux cent six ans aujourd'hui naissait Franz Liszt.




samedi 21 octobre 2017

Rêverie calendaire #45






Le 21 octobre 1422 sonne la dernière heure de Charles le Fol, roi de France, dont la folie volontiers meurtrière s’était déclarée trente années plus tôt, il avait vingt-quatre ans, un beau jour d’été, dans une forêt du Mans : réveillé en sursaut d’un mauvais rêve rempli d’ennemis alors qu’il sommeillait en plein soleil, la cervelle à son insu chauffée à blanc, il passe au fil de son épée, en un clin d’œil, quatre de ses hommes, on le maîtrise difficilement. Il se remet à peine de ce triste incident quand six mois plus tard une momerie censée le distraire tourne au drame : mis en présence d’une torche, les costumes de sauvages hautement inflammables que lui et quatre nobles ont revêtu s’enflamment et seul Charles réchappe de ce qu’on nomma joliment — malgré les hurlements de ses potes brûlés vif, dont l’écho hantait ses cauchemars depuis ce temps — le bal des ardents

Le 21 octobre 1520, un détroit qui n’a pas de nom — ça ne va pas durer — voit passer Magellan. 

Ce jour-là, son auteur étant enfin mort quatre mois plus tôt (rue du Bac, à Paris, paralytique et dément), paraît le premier tome des Mémoires d’Outre-tombe, sensation de la rentrée littéraire 1848. 

Ce jour-là, en 1937, toujours à Paris, les yeux s’ouvrent dans le visage d’Edith Scob. 

Ce jour-là enfin, en 1984, à Neuilly-sur-Seine — le lendemain Catherine Deneuve fêterait sans joie ses quarante-et-un ans — François Truffaut rejoint la chambre verte, victime d’une tumeur cérébrale.


vendredi 20 octobre 2017

Rêverie calendaire #44






On pourra toujours relever, parce qu’on les aime bien tous les deux, qu’ont vu le jour un 20 octobre le compositeur Charles Ives (en 1874) et l’acteur Béla Lugosi (en 1882), mais ces étoiles pâlissent un peu quand on sait que le Bateau Ivre a l’âge exact du Captain Cap — c’est-à-dire que sont nés non seulement ce même jour, mais la même année, 1854, c'est-à-dire vraiment en même temps, à cent lieues d’en avoir l’idée et d’ailleurs à cent lieues l’un de l’autre, littéralement, une lieue vaut quatre kilomètres, Alphonse Allais, et d’une, futur auteur de Deux et deux font cinq, et de deux : Arthur Rimbaud. 

Leurs villes natales ont une même latitude, légèrement au nord de Paris (Arthur un poil plus haut, on s'en doute, mais pas tant) ; cet alignement de planètes a quelque chose d’idiotifiant. La poésie française accuse le choc — c’est presque trop d’un coup.


jeudi 19 octobre 2017

Rêverie calendaire #43







De part et d’autre de la Manche, on quitte la vie à un âge avancé, le 19 octobre ; chaque jour a sa propre logique, fût-elle essentiellement vicieuse, et la sienne emprunte l’apparence d’une progression mathématique (et permet une prévision). Ce sont d’abord deux écrivains anglais qui partent à soixante-dix-sept ans : en 1682, Thomas Browne, de surcroît le jour même de son anniversaire, cas toujours fascinant par son aspect programmatique — bougies mouchées par le dernier souffle —, puis, en 1745, le père de Gulliver, Jonathan Swift, qui pour être exact était irlandais — et qui avait souffert depuis son plus jeune âge de la maladie de Menière, une lésion de l’oreille interne (dont la cause demeure inconnue) occasionnant vertiges, nausées et acouphènes, il devait quand même avoir hâte que ça s’arrête. 

Passons deux siècles et le Channel et retrouvons près d’Avignon la malheureuse Camille Claudel, laquelle a soixante-dix-huit ans lorsqu’en 1943 elle passe le dernier pont, à l’asile (les beaux messieurs font comme ça), trente ans après son admission. Puis c’est au tour d’Henri Michaux (Donc c’est non), en 1984, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans ; enfin de Nathalie Sarraute (Pour un oui ou pour un non), qui était née en 1900, un an avant qu’elle soit centenaire, la date se déduit facilement. 

Un de ces 19 octobre prochains un poète de cent ans révolus devrait normalement rendre l’âme ; il y a une chance sur deux qu’il soit anglo-saxon.


mercredi 18 octobre 2017

Rêverie calendaire #42






Le 18 octobre, aucun doute, est le jour de la folie douce. C’est d’abord ce jour-là que Dagobert — qui, rappelons-le, mettait sa culotte à l’envers, c’est dire s’il était borderline, comme on dit maintenant — devient roi des Francs. Ensuite c’est ce jour-là que sont nés Klaus Kinski, Sylvie Joly, Jacques Higelin, Catherine Ringer et Jean-Claude Van Damme, le premier en 1926, le dernier en 1960, la belle brochette de frappadingues que nous avons là. Enfin c’est ce jour-là, en pleine guerre du Kippour, que la deuxième épouse du producteur Georges Cravenne (futur papa de la Nuit des César, trois ans plus tard, nous sommes en 1973), une pro-palestinienne un peu fragile psychologiquement (le cas n’est pas rare), détourne le vol Paris-Nice, armée d’une carabine 22 long rifle, pour finir abattue par le GIGN sur le tarmac de Marignane. Elle avait trente-cinq ans. Pourquoi ce cinéma ? Elle exigeait l’annulation de la sortie de Rabbi Jacob, le nouveau film de son mari (musique de Vladimir Cosma), inacceptable, selon elle, vu le contexte international. Les thérapies de couple balbutiaient à l’époque ; la folie douce n’est pas si douce que ça.



mardi 17 octobre 2017

Rêverie calendaire #41







Le 17 octobre 1813, dans la Hesse, près de Darmstadt, le décompte commence pour Georg Büchner : il dispose de vingt-trois années pour laisser une empreinte de son passage sur terre. Les vingt premières sont assez calmes, il apprend à lire puis il étudie ; il fonde alors un société secrète, les droits de l’homme en ligne de mire, publie un tract révolutionnaire (Guerre au palais, paix aux chaumières !), écrit une nouvelle (absolument sublime) et termine deux pièces, en esquisse une troisième, sa tête est mise à prix, il s’exile, attrape le typhus, meurt. Tout cela en deux ans et demi. Lenteur piteuse, en comparaison, de nos vies pourtant empressées ; devant ce brasier, leur tiédeur. Georg Büchner te fait rougir. 

Et Frédéric Chopin, c’est presque pire. Deux concertos à dix-huit ans, qu’on écoute encore avec plaisir, et vingt ans de travaux ensuite dont la plupart sont joués par une personne au moins à cette heure même, au pire sifflotés sous la douche. Composés malgré les souffrances de la phtisie, qui l’achève enfin au soulagement de tous un 17 octobre, le spoliant de l’honneur d’être un quadragénaire. Ce n’est pas une vie. 

Sont-ce vraiment des hommes ? Le 17 octobre 1914 naît à Cleveland (Ohio) Jerome Siegel, dit Jerry, qui aura l’âge auquel mourut Büchner lorsqu’il inventera Superman, un mix de Moïse, d’Hercule et d’Achille — pour le talon surtout. Connais ta kryptonite.


lundi 16 octobre 2017

Rêverie calendaire #40




Né à Dublin le 16 octobre 1854, Oscar Wilde répandit le sentiment esthétique en Amérique.




Dans la cire molle d’un pays sans histoire, un mensonge peut être une voiture et une erreur, une ville. Le 16 octobre 1730, un aventurier du Tarn-et-Garonne meurt septuagénaire à Castelsarrasin, Antoine Laumet, qui pour des raisons obscures et sans doute inavouables avait fui la France cinquante ans plus tôt pour le Nouveau Monde, où il s’inventa des quartiers de noblesse et des armoiries, se faisant passer désormais pour Antoine de Lamothe-Cadillac (ça vous pose un homme), nom pas vraiment forgé de toutes pièces puisqu’en Gironde, pas loin de son lointain chez lui, il existait un baron de Lamothe, seigneur de Cadillac, dont il connaissait et enviait le fils, mieux loti que lui ; et sous ce nom l’entreprenant Antoine ne resta pas les bras croisés en Amérique, au bord d’une rivière qu’il crut être un détroit et qu’il nomma ainsi il fonda un comptoir de peaux et de fourrures qui devint une cité, prospéra, et voilà pourquoi Detroit (Michigan) s’appelle Detroit, pourquoi le parangon du luxe automobile de conception américaine finit en -ac comme les deux tiers des trous gascons : le vent, c’est du solide. 

Le 16 octobre est une fiction. On dira qu’une sainte est née ce jour-là, en 1890, l’italienne Maria Goretti, qui n’était qu’une enfant illettrée et très pieuse de onze ans et demi lorsqu’un corniaud de vingt ans, Alessandro Serenelli — qui depuis trois ans qu’il la côtoyait lorgnait pas du tout sereinement la gamine, de l’avis de tous plus grande que son âge et belle à ravir — décide de se la faire, la petite Maria, et se jette sur elle, début juillet 1902, dans la cuisine où elle trime du matin au soir (sa mère et son frère sont aux champs, le père est mort) ; or Maria ne se laisse pas faire et le repousse de toutes ses forces, Si tu fais ça, tu iras en enfer, l’abjure-t-elle, pour changer d’avis le lendemain quand, avant de mâcher (péniblement) la dernière hostie, elle exprime le vœu que son surineur la suive en paradis, dans le pardon des quatorze coups dont il l’a lardée par dépit. Déclarée martyre de la pureté par l’Église, qui la béatifie, elle permit à sa mère d’être la première, dans toute l’histoire des mères, à applaudir de son vivant la canonisation de sa fille, en 1950, et qui plus est auprès de son voisin de prie-dieu depuis maintenant quinze ans, c’est-à-dire dès sa sortie de prison, ils sont devenus de bons amis, un petit vieux qui fut Alessandro et qui s’est repenti, ratisse en rêvant les jardins d’un couvent de pères capucins où il s’occupe de tailler les rosiers (une vocation) depuis quinze ans aussi, peut-être un peu fier d’être pour quelque chose dans la célébrité de l’enfant du pays.  

Le 16 octobre 1923, en Californie, les frères Disney fondent leur compagnie.




dimanche 15 octobre 2017

Rêverie calendaire #39







Le 15 octobre, souvenez-vous, en 1582, on reboote le calendrier : les dix jours qui ont précédé n’ont pas eu lieu. Or, dans la nuit du 4 au 15 — comme on n’a pas su résister au pli de le dire — expirait Thérèse d’Avila, d’un carcinome de l’utérus (le même jour d'une même cause mourra Delphine Seyrig, en 1990). Ses derniers mots furent L’heure est venue — quand exactement, c’était un peu confus ; elle souriait peut-être. 

Les saintes font ça très bien. 

Deux cent soixante-deux années passent sans progrès notable de l’éternité, puis Nietzsche naît.






(C'est le 15 octobre 1964 que Cole Porter mourut à Santa Monica.)



samedi 14 octobre 2017

Rêverie calendaire #38






Il faut imaginer que toute son enfance — je l’imagine en tout cas — Bonaventure Petit s’est vu souhaiter, de fait, chaque fois qu’on l’interpellait : « Bonne aventure, petit ! » ; on pourrait croire que ce traitement, cette insistance sursignifiante l’auraient porté vers une vie de plein air, un vie de pirate ou de baroudeur, eh bien non : Bonaventure Petit, qui était né à Prades le 14 octobre 1811, consacra son existence à la musique religieuse d’orgue (c’était un improvisateur hors pair) et devint une figure incontournable de la scène musicale perpignanaise, ce qui est à la fois considérable et peu. 

Le goût du risque vint à d’autres, ce jour-là. Dans la seconde moitié du dix-neuvième, plusieurs futurs jeunes gens fiévreux naissent un 14 octobre, pour mourir avant trente-cinq ans. Il est d’abord assez remarquable que deux des plus fameux anarchistes français partagent cette date : Ravachol en effet fêtait ses dix-sept ans quand parut Jules Bonnot. Tous deux connurent une fin violente. Puis ce sont, à deux ans d’écart, Katherine Mansfield et Louis Delluc, lesquels seront ravis par la tuberculose, l'une à Fontainebleau et l'autre à Paris (une rencontre était possible ; ils auraient fait un joli couple).  

Le 14 octobre est un cinéphile, aux goût éclectiques : Delluc avait trois ans quand naquit Lilian Gish et était mort depuis trois ans quand naquit Roger Moore ; Roger Moore avait dix-sept ans lorsque naquit Udo Kier, lequel en avait quinze quand mourut Errol Flynn, après bien des films d’aventure.







Leonard Bernstein est mort à New York le 14 octobre 1990 ; 
trois jours plus tôt le chorégraphe Jerome Robbins célébrait ses 72 ans.



vendredi 13 octobre 2017

Rêverie calendaire #37







Le 13 octobre 54, Julia Agrippina dite Agrippine la Jeune, sœur de Caligula, arrive à ses fins : grâce à de judicieux assassinats, son fils qui normalement n’aurait pu y prétendre en rien monte sur le trône de Rome, il a dix-sept ans, c’est Néron. Au début, tout va bien. Puis il fait tuer sa mère et, sous divers prétextes, tous ses parents jusqu’au dernier (en l’occurrence sa demi-sœur, parce qu’elle refusait de l’épouser), applique le même principe de la paix par le vide hérité de maman à tous les caïds du palais. Quand Rome brûle (accidentellement ?), il chante, dit-on, en jouant de la lyre ; tant mieux, il a déjà des plans pour tout reconstruire en plus grand. Le peuple le prend mal, les orgies, passe encore, tuer sa femme enceinte à coups de pied dans le bide, bon, coucher avec un ex de sa mère morte, pourquoi pas, mais que l’Empereur pousse la chansonnette, ça craint. Incompris, il se tranche la gorge à trente ans ; ses derniers mots, d’après Suétone, seraient Qualis artifex pereo, Quel grand artiste meurt avec moi, c'est de l'art brut mais ça se défend, il faut aimer les flaques de sang.

Le 13 octobre 1917, près de Fátima, entre trente mille et cent mille Portugais, surexcités par un teasing qui avait commencé en mai — la Vierge apparaissant cinq fois à une bergère devant une foule qui ne voyait rien, à vrai dire, mais qui grossissait ; un mois plus tôt, elle avait promis un miracle — pataugent depuis des heures dans la gadoue d’un terrain vague (le ciel pissait) quand soudain les nuages s’écartent et, ô merveille, le soleil se met à danser, ricocher dans les nues telle une boule de flipper (et assèche aussitôt les flaques). Les hypothèses n’ont pas manqué : altération de la rétine, phénomène optique entraîné par des poussières stratosphériques, délire de masse ou rencontre du troisième type sans rapport direct avec la chrétienté. 

Pour les flaques, pas d'explication.





(Art Tatum fêtait ses huit ans quand le soleil dansa à Fátima.)



jeudi 12 octobre 2017

Rêverie calendaire #36







Le 12 octobre 1799, une jeune femme de vingt-quatre ans fait une chute de neuf cents mètres, depuis une montgolfière, et atterrit, près de Paris, comme une fleur. C’est que son futur mari et actuel instructeur a inventé le parachute moderne, sans cadre en bois, l’idée même d’un parachutiste était déjà mirobolante mais alors d’une parachutiste, ça ne s’invente pas, on se prendrait facilement à rêver que tout est possible, que l’avenir, comme Jeanne Labrosse, n’aura pas froid aux yeux, que le progrès sur sa lancée ne s’arrêtera pas. 

On peut se brosser. Deux siècles après, à un an près (1998), dans le Wyoming, attaché comme Saint-Sébastien à la barrière d’un champ du comté d’Albany, le corps nu et laissé pour mort d’un étudiant de presque vingt-deux ans est d’abord pris pour un épouvantail par un badaud, or de ce qui fut une tête d’ange mais n’est plus qu’une bouillie de chair s’échappe encore un filet d’air ; deux rednecks avinés avaient passé leurs nerfs sur ce petit pédé qu’ils avaient accosté dans un bar gay de Laramie, lui promettant des jambes en l’air, Matthew Shepard les avait suivis car ils étaient plutôt mignons et il succombe un 12 octobre à ses blessures, après quelques jours de coma, ils s'étaient vraiment acharnés, à l’hôpital de Poudre Valley (Colorado). L'affaire popularise le mot d'homophobie.

Le Polyptyque de la Miséricorde que commanda vers 1450 la confrérie du Saint-Sépulcre à Piero della Francesca comprend sur sa gauche un Saint-Sébastien, sexy dans son slip comme c’est l’usage, et le visage intact ; le jour de la mort de l’artiste-peintre se levait en Toscane quand, à deux heures du matin, heure locale, le 12 octobre 1492, un marin espagnol prénommé Rodrigo, apercevant la côte d’une île des Caraïbes, criait « Terre ! » et ainsi découvrait l’Amérique avant le chef de l’expédition ; Matthew Shepard aurait trois ans quand Triana, sa ville natale, érigerait sa statue désignant l’horizon ; mais cette perspective qui s’ouvrait, Piero l’ignora : le monde qu’il désertait à un âge incertain n’était pas plus grand pour autant.


mercredi 11 octobre 2017

Rêverie calendaire #35







Dieu, enfin Gott, dem lieben Gott, c’est-à-dire le bon Dieu, eut la patience d’attendre deux ans qu’Anton Bruckner achève l’Allegro de sa symphonie, la neuvième ou à peu près, et qu’il lui dédiait, à lui, le bon Dieu, dem lieben Gott, c’est écrit sur la première page, de sa plus belle plume, tout à fait sérieux ; on rirait de cette candeur-là chez n’importe qui d’autre mais pas de l’organiste de soixante-douze printemps qui a déjà noté — manque l’orchestration — les trois quarts au bas mot de ce qui eût coiffé le comble de son œuvre, montré une dernière fois sa force, or il n’en a pratiquement plus ; c’est l’automne à Vienne, de petites pluies froides et ça n’avance pas, il reste au lit, loin de la coda qui prend la poussière, et le 11 octobre 1896, le bon Dieu met le holà, oublie ce fichu finale, mon vieux, une coda de plus, une coda de moins, ça ne manquera à personne, c’est mieux de terminer sur l’Adagio, crois-moi, et Bruckner le croit, bien sûr, c’est le bon Dieu, vous croyez quoi, et il ferme les yeux. 

Les douze mille orbites de guerriers hunniques dont on a aligné les crânes, derrière une grille, regardent son tombeau on ne peut plus fixement, près de Linz, dans la crypte de l’abbaye de Sankt Florian : on était tombé dessus en faisant des travaux, un champ de bataille assurément, et on a eu l’idée de les empiler là, comme un boulier mais sans espace et sur plusieurs couches, une attraction supplémentaire si l'aura d'Anton venait à faiblir, qu’on n’ait plus le temps d’écouter ça, des adagios qui mettent des plombes à béer sur pas de coda. 

Une vanité aurait suffi, six mille c’est trop. Dieu est un lourdaud. Presque vingt ans plus tard, le 11 octobre 1915, il fait taire les louanges d’un autre admirateur, Jean-Henri Fabre, qui, plutôt que de le chercher dans la résonance des trombones, avait découvert l’infini chez les insectes. Il est partout.