lundi 16 juillet 2018

Rêverie calendaire #313









Anne Askew avait 25 ans et s’était montrée opiniâtre comme seules peuvent l’être les poétesses anglaises en refusant de concéder, sur le chevalet même de la sinistre tour de Londres où l’on avait rompu ses articulations (coup dur pour un poète), que le corps du Christ, révérence parler, fût autre chose qu’un morceau de pain, autrement dit a piece of cake

Princesse de la douleur, on dut la transporter dans une chaise à porteur, le 16 juillet 1546, jusqu’au bûcher, puis l'attacher au poteau par les bras — rien à faire, elle n’y tenait pas.



dimanche 15 juillet 2018

Rêverie calendaire #312






Un géant russe, littérairement parlant, et un géant américain, littéralement, sont morts un 15 juillet : Anton Tchekhov en 1904, à 44 ans, après qu’il avait dit «Je meurs» et bu une gorgée de champagne (dans cet ordre), et Robert Wadlow en 1940, à l’âge tendre de 22 ans, dans son sommeil et l’Illinois. 

Le premier mesurait 183 cm, ce qui est légèrement au-dessus de la normale mais peu digne d’être noté, compte tenu de ses autres qualités ; le second 272, ce qui en fit, pour son malheur — la solitude a tant de formes — le plus grand homme qui fut jamais.




samedi 14 juillet 2018

Rêverie calendaire #311






Le 14 juillet fait son cinéma, et il y en a pour tous les goûts : naissent un scénariste (Arthur Laurents, qui signa au cours de sa longue vie les scripts de La Corde d’Hitchcock, de West Side Story et, à 80 ans, du dessin animé Anastasia), un génie (Ingmar Bergman) et un acteur (Lino Ventura). Le premier à Brooklyn en 1917, le deuxième en Suède en 1918, le troisième à Parme en 1919. Fût-ce au prix de la cohérence, scénariste est une bonne tactique : le premier enterra les deux autres.



vendredi 13 juillet 2018

Rêverie calendaire #310







«Nazis. I hate these guys.» Un aventurier de l’arche perdue peut en cacher un autre : le 13 juillet 51, cependant que Harrison Ford — dont les grands-parents maternels étaient des Juifs de Minsk — fêtait neuf ans à Chicago, l’autodidacte Arnold Schoenberg rendait l’âme à Los Angeles. 


jeudi 12 juillet 2018

Rêverie calendaire #309







Le véritable Independance Day n’est peut-être pas le 4 mais le 12 juillet, il pourrait lui être en tout cas avantageusement substitué puisque ce jour-là vit naître, en Amérique, Henry David Thoreau et Tod Browning, qui l’un comme l’autre surent regarder ce que personne ne regardait. Huit jours encore et l’on marchera sur la Lune ; mais Walden aussi bien que Freaks étaient déjà, à leur façon, de grands pas pour l’humanité.





mercredi 11 juillet 2018

Rêverie calendaire #308







Naître en Finlande et mourir au Yémen, à 31 ans, au milieu du XVIIIe siècle, ce n’est pas donné à tout le monde. 

Pehr Forsskål était l’une des fiertés de la fac d’Uppsala ; docteur en théologie à 19 ans, il se tourna vers les langues orientales et les sciences naturelles, s’attira l’amitié du célèbre Linné, roi des naturalistes ; las, comme il complétait son bagage par de l’économie, sa dissertation sur cette matière, qui prônait, en latin, la liberté de la presse, lui valut les gros yeux du roi et le bannissement de la Suède, dont la Finlande, en 1759, n’était qu’une province. 

Il fallait rebondir. Linné le rencarda sur une expédition danoise, vantant auprès de son chef, le mathématicien Carsten Niebuhr, l’absolue précision des descriptions de son protégé pour tout ce qui touchait la faune et la flore, il ne ferait pas mieux lui-même. Adieu les forêts boréales, Forsskål fit voile vers l’Arabie. 

Jusqu’à sa mort de la malaria, le 11 juillet 1763, à Yarim, à l’ombre du mont Sumarah, il reconnut de nombreuses espèces et fit des collections superbes, pourvues de déterminations, en latin toujours, claires comme l’eau des fjords. Ce ne fut pas de la tarte pour Niebuhr, seul survivant de la mission, de les rapatrier dans son pays ; mais il tenait à ce que Pehr ne soit pas mort en vain. 

Il le serait pourtant. Les collections, remisées dans les caves infestées par les rats de l'université de Copenhague, y pourrirent tranquillement pendant un demi-siècle. Un curieux tenta alors d’ouvrir le grand herbier constitué par Pehr dans la Basse-Égypte ; il s’émietta entre ses mains. Il avait pu voir cependant qu’il n’apportait rien qu’on ne sût déjà, depuis le temps. 



mardi 10 juillet 2018

Rêverie calendaire #307







Melvin Blank dit Mel Blanc mourut un 10 juillet, en 1989, des suites d’une chute sans gag de son lit d’hôpital, un an après qu’il avait doublé pour la dernière fois, dans Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, Sam le Pirate, Pépé le Putois, Titi, Grosminet, Daffy Duck, Porky et j’en passe, après tout c’est «l’homme aux mille voix» ; il était né en 1908. 

Au début des années 60, un grave accident sur Sunset Boulevard l’avait plongé dans le coma pendant deux semaines ; on rapporte que, sourd à tous les appels, il n’en sortit que lorsqu’un neurologue plus finaud que les autres lui avait soudain demandé «comment allait Bugs Bunny aujourd’hui» ; «Ehhhh... What’s up doc ?», n’avait-il pu s’empêcher de répondre avec la voix de son personnage : il était sauvé. 

Sur sa tombe, selon sa volonté, réalisant enfin leur destin d’épitaphe, sont gravés les mots THAT’S ALL FOLKS.



lundi 9 juillet 2018

Rêverie calendaire #306







Le 9 juillet 1709, Alexis Piron eut vingt ans ; peu de temps après, au printemps sans doute, il composa en quelques heures, pour faire marrer un ancien du collège, une assez longue Ode à Priape, seize dizains pleins de vits et de cons que l’ami indiscret ébruita dans Dijon, qu’il fut obligé de renier pour éviter de sérieux ennuis et qui, dépoussiérés par des rivaux plus de quarante années plus tard, alors que, devenu un auteur dramatique et un chansonnier à succès, il briguait un fauteuil quai Conti, réduisirent à néant, malgré quelques appuis, ses prétentions à l’immortalité de son vivant. Le quatrième dizain disait par exemple : 

De fouteurs, la fable fourmille : 
Le Soleil fout Leucothoé, 
Cyrine fout sa propre fille, 
Un taureau fout Pasiphaé ; 
Pygmalion fout sa statue, 
Le brave Ixion fout la nue ; 
On ne voit que foutre couler : 
Le beau Narcisse pâle et blême, 
Brûlant de se foutre lui-même, 
Meurt en tachant de s’enculer. 

À tout prendre, ces vers de jeunesse n’ont rien perdu de leur fraîcheur ; on ne peut pas en dire autant des comédies du pauvre Alexis, parfaitement tombées dans l’oubli : c’est grâce à l’ode tant regrettée dans sa vieillesse impécunieuse qu’on se souvient encore de lui. 

Un 9 juillet naquit également Pierre Perret, qui lui aussi devrait rester grâce au zizi. 



dimanche 8 juillet 2018

Rêverie calendaire #305







La maladie de Basedow corrompt la thyroïde et se reconnaît à différents signes cliniques pas forcément visibles, tel un cœur toujours affolé, aux battements vifs et désordonnés, ou spectaculaires au contraire, un goitre, par exemple, ou une exophtalmie, c’est-à-dire des yeux hors de leurs orbites, comme s’émancipant à la fois du visage et de leur fonction, rendus à leur étrangeté de globes mous tachés d’un rond sombre ; l’effet est volontiers macabre, car c’est l’orbite qui fait le crâne, mais aussi notoirement comique, vous aurez toujours un peu l’air d’une marionnette défectueuse douée de vie par une fée malveillante, ou étourdie ; ne tient qu’à vous d’en tirer profit, à l’instar de Marty Feldman, impayable jusqu’à sa mort, à 48 ans, au Mexique, lors d’un tournage, le cœur épuisé rendant les armes. 

Évidemment ce n’est pas tout d’avoir une drôle de tête et c’est d’abord dans l’écriture de comédies pour la BBC, sans se montrer, que l’humoriste anglais se distingua, dès les années 1958 ; un an plus tôt, le 8 juillet, il fêtait 23 ans lorsque naquit Mimie Mathy, dont les yeux bleus ne dépassent pas de leur périmètre ordinaire.


samedi 7 juillet 2018

Rêverie calendaire #304







Le pharmacien suisse Heinrich Nestle puis Henri Nestlé, dont la « farine lactée » avait gagné une médaille d’or à l’Expo de Paris 1872 et alimentait déjà des millions de bébés, vendit son entreprise trois ans plus tard, il avait 60 ans, et passa les quinze ans qui lui restait à vivre dans une bourgade près de Montreux, loin de tous ces biberons répugnants. Il meurt le 7 juillet 1890, le jour des 30 ans de Gustav Mahler ; son célèbre nid était vide il n’avait pas d’enfant.




vendredi 6 juillet 2018

Rêverie calendaire #303








De la cossue New Haven (ou « nouveau havre », à une lettre près « nouvel éden ») à Hell’s Kitchen, la cuisine de l’enfer, quartier popu de Manhattan, 80 miles, soit environ deux heures de route, en longeant la côte est du détroit de Long Island : une belle promenade à n’en pas douter pour qui, en ce 6 juillet 1946, eût voulu rallier les deux maternités où apparurent respectivement Georges W. Bush, une cuiller en argent dans la bouche, et, sa bouche bientôt déformée par le forceps, qui gâte un nerf facial, le dès l’orée pas gâté Sylvester Stallone, dont le père venait des Pouilles. 





jeudi 5 juillet 2018

Rêverie calendaire #302








Le 5 juillet, battant le fer tant qu’il est chaud de la déclaration d’indépendance, l’artiste américain fait un choix : la machine à billets, c’est-à-dire trimballer des chimères et autres escroqueries dans 80 wagons scellés et faire le plus de tapage possible, tel Phineas Taylor Barnum, né ce jour-là en 1810, avec son Greatest Show on Earth, qui le rendit multi-millionnaire ; ou la classe mondiale de Bill Watterson, né en 1958, dont de ses 27 à ses 37 ans le strip comique Calvin and Hobbes fut sans exagérer l’un des meilleurs sur terre, et partout apprécié, jusqu’à ce qu’en pleine gloire et au sommet de son art, il décide d’arrêter, craignant de se répéter, avant de disparaître des radars (des limiers lancés sur ses traces firent chou blanc) : il continue de s’opposer avec la dernière énergie à la fabrication de la moindre peluche, du moindre mug à l’effigie de ses personnages, sans parler d’un film ou d’une série télé — à tout ce qui, à l’aise, quadruplerait la mise des 100 millions de dollars qu’ils lui ont déjà rapporté. À chaque nation son héroïsme. Pauvre, pauvre artiste américain. 




mercredi 4 juillet 2018

Rêverie calendaire #301








C’est une journée d’été parfaite sur un bras de la Tamise, trois petites filles suspendues à ses lèvres, il n'a même pas besoin de ramer, un trou invisible dans la pleine lumière où l’on ne se retient pas de tomber, la caresse intermittente de l’ombre, quand des feuillages viennent abriter leur petit monde, puis de nouveau la gloire éphémère du jour et de leur jouissance commune, sur environ dix kilomètres, le 4 juillet 1862. 

Trois ans plus tard, Alice a 13 ans, Lewis s’est dépêché d’imprimer son histoire, qu’elle se souvienne comme lui de ce jour-là à tout jamais, avant qu’elle ne soit pour de bon sous la terre ou, c’est tout comme, une adulte. Le révérend a bien raison : prenez Drew Barrymore, l’adorable fillette d’E.T. l’Extraterrestre, les annales des journaux à scandale se souviennent que le 4 juillet 1989, soit l’été de ses 14 ans, alors qu’elle a déjà effectué deux cures de désintox depuis sa découverte de la cocaïne, l’été précédent, elle est seule et saoule et désemparée en ce jour de fête nationale et tandis qu’au dehors on chante, on danse, on lance des fusées, l’enfant-star se taillade les veines avec un couteau de cuisine, l’incident est heureusement sans gravité.


mardi 3 juillet 2018

Rêverie calendaire #300








Certaines vies en contiennent d’autres, comme un écrin : Leoš Janáček a déjà 29 ans lorsque naît Franz Kafka, le 3 juillet 1883 ; il en a presque 70 lorsque l’écrivain meurt, à qui il survivra quatre ans. 

Ou comme une huître : Eddy Mitchell a 29 ans quand, le 3 juillet 1971, meurt Jim Morrison, dont il était l’aîné d’un an et demi.