lundi 17 juillet 2017

Il importe peu dans Aldébaran




Quand il écrit ce morceau, Debussy vient de subir une lourde opération (cancer du rectum). "Évidemment, écrit-il à un ami, il importe peu dans Aldébaran ou dans Sirius que je fasse ou non de la musique, mais je n'aime pas la contradiction et accepte mal ce tournant de la destinée ! et je souffre comme un damné !" Et quelques jours plus tard, à son éditeur : "C'est demain que je débute dans le radium ; ce minerai qui a des effets bien surprenants, voire même mystérieux. Comme ma sensibilité est extrême, — merci bien ! — on est obligé de scinder les doses, ce qui rend le traitement beaucoup plus long... La Nature est sans pitié pour ses créatures."

L'élégie, bien entendu, est notée "lent et douloureux".


vendredi 30 juin 2017

Simple comme une herbe





La Tragédie de la mort de René Peter, auteur dramatique, n'intéressa aucun directeur de théâtre : l'intermède musical mis au point par son ami Debussy resta dans les cartons. "Mon cher René, lui écrit ce dernier un soir d'avril 1899, voici la berceuse, dont il ne faudrait pas croire qu'elle est faire pour endormir les spectateurs !... je crois qu'elle marchera, étant vraiment simple comme une herbe, et chantable dans toutes les positions."


Il était une fois une fée 
qui avait un beau sceptre blanc. 
Il était une plaintive enfant 
qui pleurait pour des fleurs fanées.  

La fée en la voyant pleurer 
détacha des fleurs de son sceptre 
et les laissa doucement tomber ; 
l’enfant les noua dans ses tresses 
et lui dit : « En as-tu encore ? » 

Il en tomba mille et mille autres 
le long de ses yeux, le long de sa bouche, 
des mauves, des jaunes et des rouges ; 
l’enfant en couvrit ses épaules 
et lui dit : « En as-tu encore ? » 

Il en tomba tout autour d’elle, 
autant de parures nouvelles, 
des colliers clairs, des ceintures d’or, 
d’autres couraient le long de ses jambes, 
cachant ses pieds sous des guirlandes. 
« En as-tu ? En as-tu encore ? » 

La blanche fée enfin descendit ; 
elle ôta des cheveux de la petite fille 
les fleurs répandues les premières 
et qui étaient déjà flétries. 

Mais l’enfant les lui prit des mains 
et les jeta sur le chemin 
avec de légers cris de colère. 
Et la fée, la blanche fée dit : 
« Pourquoi jeter ces fleurs sur le chemin ? 
Tandis qu’elles passent d’autres naissent : 
c’est ton bonheur que tu laisses. » 



mardi 27 juin 2017

Un moyen assez rare




Je m’étais trop dépêché de chanter victoire pour Pelléas et Mélisande, car, après une nuit blanche, celle qui porte conseil, il a bien fallu m’avouer que ce n’était pas ça du tout ! ça ressemblait au duo de Monsieur Un Tel, ou n’importe qui, et surtout, le fantôme du vieux Klingsor alias R. Wagner, apparaissait au détour d’une mesure, j’ai donc tout déchiré, et suis reparti à la recherche d’une petite chimie de phrases plus personnelles, et me suis efforcé d’être aussi Pelléas que Mélisande, j’ai été chercher la musique derrière tous les voiles qu’elle accumule, même pour ses dévots les plus ardents ! J’en ai rapporté quelque chose, qui vous plaira peut-être ? pour les autres ! ça m’est égal — je me suis servi, tout spontanément d’ailleurs, d’un moyen qui me paraît assez rare, c’est-à-dire du Silence (ne riez pas !) comme un agent d’expression ! et peut-être la seule façon de faire valoir l’émotion d’une phrase […] 

Claude Debussy à Ernest Chausson, lundi 2 octobre 1893




vendredi 23 juin 2017

Pa ra bla la fla




Des Yveteaux lui disoit que c’étoit une chose désagréable à l’oreille que ces trois syllabes : ma, la, pla, toutes de suite dans un vers : 
« Enfin cette beauté m’a la place rendue. » 
— Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis : pa ra bla la fla
— Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. 
— N’avez-vous pas mis, répliqua Malherbe : 
« Comparable à la flamme ? » 


Arroseur arrosé extrait de la vie de Malherbe par Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) — dont la fin est superbe : 


Il n’étoit pas autrement persuadé de l’autre vie, et disoit, quand on lui parloit de l’enfer ou du paradis : « J’ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres. »  
On dit qu’une heure avant que de mourir, il se réveilla comme en sursaut d’un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui servoit de garde, d’un mot qui n’étoit pas bien français, à son gré ; et comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu’il n’avoit pu s’en empêcher, et qu’il avoit voulu jusqu’à la mort maintenir la pureté de la langue françoise.


"Il n'était pas autrement persuadé de l'autre vie", quelle merveille. Le texte intégral des Historiettes de Tallemant dont cette vie est tirée ne fut publié qu'en 1967, dans la Pléiade, et à en lire certaines pages on imagine bien pourquoi — par exemple, dans ce passage, c'est la première phrase, aussi drôle que profonde, qu'on cherchera en vain dans les éditions précédentes :






mardi 20 juin 2017

Roma amor


Choses vues à droite et à gauche — sans lunettes : je les ai cassées dimanche, et pas qu'un peu, en trois morceaux, lors d'un pique-nique dans le jardin, il fallait bien une goutte d'embêtement dans ce lac de félicité ; mais ça n'a pas empêché Rome (et son Académie de France) de m'en mettre plein les yeux.





Là-bas j'ai connu deux sortes de douceurs (trois avec une glace à la pistache grillée) : celles de l'amitié, et celles d'un chagrin partagé, car en m'écoutant lire Cyril, pas mal ému moi-même, samedi soir, une jeune femme dans le public s'est mise à pleurer, me laissant interdit, ému au carré, et c'était le meilleur retour que j'aurais pu jamais espérer.





vendredi 16 juin 2017

Cyril à Rome





Cette photo date de juin 2004, un tampon au dos en fait foi. Grâce à un ami alors pensionnaire à la villa Médicis, je découvrais Rome pendant une semaine dans les meilleures conditions possibles ; un autre pensionnaire, absent cette semaine-là, nous avait prêté sa maison, une vraie maison, au fond à gauche après les rosiers, enclave dans l’enclave, une paix royale. Et voilà que 13 ans plus tard exactement (et quelques livres ; à l'époque, je n'avais pas encore écrit le premier), par un heureux concours de circonstances — la tout aussi royale invitation de la librairie française de Rome, pour y présenter samedi soir la collection Ekphrasis de Pierre Parlant — et grâce cette fois à l’hospitalité de Sébastien Smirou, actuellement pensionnaire et lui-même ekphrasant, je m’apprête à y passer de nouveau un week-end : ça ne paie pas, la littérature, mais il y a des satisfactions. Et j’aime bien ce statut de touriste, prenant un furtif bain de soleil dans le rayonnement culturel français (vraiment à l’œil, en plus, je ne suis pas imposable) par le truchement d’un tombeau de quinze pages (merci Cyril, tu es un ange).







Ekphrasis, c'est son créateur qui en parle le mieux : Alors quoi, une nouvelle maison d'édition ? Non, pas vraiment. Disons plutôt une collection de textes courts qui entend suivre à la lettre la définition de l'ekphrasis telle qu'elle est donnée par le sophiste Aelius Théon : « un discours qui nous fait faire le tour de ce qu’il montre en le portant sous les yeux avec évidence ».
Les trois premiers textes de la collection sont disponibles à cette adresse : collectionekphrasis.bigcartel.com (et dans quelques enseignes choisies : à Paris, par exemple, les librairies Texture et Michèle Ignazi). 



jeudi 15 juin 2017

Le bruit des chants s'éteint





Les statues dans les parcs servent donc à quelque chose, puisqu'en revenant de ma promenade j'ai voulu savoir qui avait été ce mélancolique sphinx local. Bingo, un musicien — Ernest Reyer, né à Marseille en 1823, mort au Lavandou en 1909 — et dont le plus grand succès fut, je n'invente rien, l'opéra-comique La Statue, en 1861. L'air employé pour cette petite minute d'hommage (si on veut) est cependant extrait de son opéra tout à fait sérieux Sigurd (1884), dans un enregistrement de 1929. (Merci au vent, à la mouche et à youtubetomp3 pour leur précieuse collaboration.)


mercredi 14 juin 2017

Une bonne leçon




Rien de mieux que le contrepoint pour régler d'éventuels conflits schizophréniques : je lui dois ma relative santé mentale — parce que s'il fallait compter sur la littérature... 
Ce Canone alla Sesta des Goldberg, par exemple, il y a bien 27 ans que je me mesure à lui ; 27 ans que, dans tous les sens du terme, il me donne une bonne leçon. J'ai bon espoir de la comprendre un jour.





mercredi 7 juin 2017

Corps infime




Les trois petites études mélancoliques sont des études de sonorité et de toucher. Soit qu'elles explorent les registres extrêmes du clavier, soit qu'elles s'aventurent dans les nuances les plus infimes, elles doivent inviter à l'écouter liée au geste pianiste et sollicitent une certaine conscience du corps, de ce que l'on pourrait appeler le "corps musical". Ces pièces auront atteint leur but si elles font se rejoindre concentration sur la production du son et finesse de l'écoute active.

étude I. 
- figures musicales lentes mais dans un tempo rapide
- pas de pédale ; toutes les harmonies, les résonances tiennent avec les doigts
- déplacement vers l'extrême grave
- croisement des mains (quatrième système / mesure 6)
- grand contraste de nuances (ff / pp)

(sur la partition)


samedi 3 juin 2017

Une faute de frappe du réel






"La plupart du temps, j'ai cette impression persistante que le réel me résiste : les objets, ma volonté, les êtres humains, tous se liguent contre moi pour m'empêcher. Dans ces cas-là, seul l'anecdotique, le faux pas, l'insensé minuscule me sauvent. Il suffit d'une faute de frappe du réel pour me sentir comme vengé : mon regard peut à nouveau se poser avec amour sur ce monde, non parce qu'il deviendrait tout à coup aimable, mais parce qu'il confirme qu'il est absurde."  
Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent, p. 155. 


Achevé ce matin, après l'avoir dégusté toute la semaine, ce premier roman dont j'avais lu deux ans plus tôt le manuscrit — il a bien changé. Je vous envie : c'est une merveille, de bout en bout. Un livre gracieux, funambule, à la lisière du fantastique, de la quête initiatique, pétri d'une angoisse douce comme la folie peut l'être, élégamment drôle et drôlement élégant. Sa "fin du monde de proximité" sonnera début septembre aux bons soins des éditions Finitude — un comble, pour les débuts d'un écrivain.


vendredi 2 juin 2017

Time Machine


Trois fois rien.




Cependant, deux siècles plus tôt...




(Mon piano est ma Time Machine.)


jeudi 1 juin 2017

Gant retroussé





"L'art, dans sa relation avec la vie, n'est rien d'autre qu'un gant retroussé. Il a apparemment la même forme et le même contour, mais il ne peut plus être utilisé dans le même but. L'art ne nous dit rien sur la vie, de même que la vie ne nous dit rien sur l'art."

M. F., "Pensées verticales" (1964)



mardi 30 mai 2017

Le dormeur



Je croyais jusqu'à aujourd'hui que la Louma avait été utilisée pour la première fois par Polanski pour le générique du Locataire, mais cet honneur revient à Pascal Aubier, lequel, en 1974, soit deux ans avant la sortie des lamentables aventures de Trelkovski, vouait cette innovation technique à la réalisation d'un chef-d'œuvre, n'ayons pas peur des mots, soit le sublime plan-séquence de 9 minutes que voici : 






Proche de la Nouvelle Vague, le cinéaste, dans un entretien de 2006, revenait sur la genèse de ce film (et c'est riche d'enseignements) : 


J’avais envie d’adapter le poème de Rimbaud depuis longtemps. C’est un poème cinématographique avec un plan large (« un trou de verdure où chante une rivière »), vers lequel on se rapproche (le soldat) pour finir sur un gros plan (« il a deux trous rouges au côté droit »). Je voulais le faire en un seul plan, j’avais aussi l’idée du point de vue d’un oiseau. Comme si la caméra pouvait voler. En cherchant comment faire ce film, dans les années 70, je rencontre Jean-Marie Lavalou qui sortait du service militaire. Il était en train d’essayer de tourner un film dans un sous-marin et mettait la caméra au bout de tubes de chaudière pour pouvoir passer dans des endroits impossibles. Sa réflexion a abouti à la fabrication de la Louma, une caméra au bout d’une grue, que je suis le premier à avoir utilisé pour le tournage du DormeurPour cela, on est allé au milieu des Cévennes, dans un endroit invraisemblable. Il a fallu faire un travelling de 500 mètres dont la réalisation a pris 9 semaines au lieu des 8 jours prévus ! Cette aventure-là n’est pas expérimentale, c’est « l’aventure du cinéma ». L’envie de dire quelque chose et de se donner les moyens de dire cette chose. C’est comme ça qu’on trouve le moyen technique approprié [...]
Quand j’ai voulu faire Le Dormeur en un seul plan, j’avais vu Andreï Roublev de Tarkovski. J’avais en mémoire un plan unique et extraordinaire à travers la forêt qui passait au-dessus d’une rivière, avec un feu dans une clairière, et des femmes nues qui se prêtent à une sorte de cérémonie païenne avant de s’égayer. Je trouvais ça extraordinaire. J’ai finalement pu faire l’équivalent de ce qu’avait fait Tarkovski en me servant de la Louma pour Le Dormeur. Et quand Andrei Tarkovski a vu le film, il a écrit à son propos dans son livre Le Temps scellé : « seul le rythme du mouvement du temps dans le plan organise une dramaturgie qui est suffisamment complexe par elle-même », indiquant ainsi que le film réussissait ce qu’il avait tenté de faire lui-même dans le rapport au temps et à l’espace. Quand je l’ai rencontré quelque temps après, je lui ai dit que j’avais vu dans Andreï Roublev ce plan magnifique qui m’avait précisément inspiré. Il m’a répondu que ce n’était pas un plan, mais, en réalité, 11 plans enfilés les uns dans les autres. Je l’ai vu sur une table de montage, c’était magnifiquement fait, intégré dans un montage qui n’en paraissait pas un. C’est pour cela qu’il était admiratif : j’avais fait un plan qu’il n’avait pas fait. Ce sont les ironies de l’histoire ! Et je suis très content de m’être trompé et de m’être dit « s’il l’a fait, je peux le faire aussi ».



lundi 29 mai 2017

Chanson




Hier après-midi, avec un nouvel appareil photo, de meilleure qualité. (Granados est l'un des personnages de mon nouveau roman, qui devrait, si tout va bien, paraître au printemps prochain ; c'est d'ailleurs dans la lumière de cette bonne nouvelle que je jouais.)



samedi 27 mai 2017

Une voie d'abandon







« Ce n'est pas le rôle de l'artiste de se tourmenter à propos de la vie — d'éprouver la responsabilité de créer un monde nouveau. C'est là une très grave distraction. Le conditionnement tout entier dont vous faites l'objet a été orienté en fonction du mode de vie intellectuel. Ça n'est d'aucune utilité à l'activité artistique. Le savoir humain tout entier n'est d'aucune utilité à l'activité artistique. Concepts, relations, catégories, classifications, déductions sont autant de distractions pour l'esprit que nous souhaitons garder libre pour l'inspiration. 

L'esprit est en deux parties. L'esprit externe qui enregistre les faits et l'esprit interne qui dit "oui" ou "non". Lorsque vous avez la pensée de quelque chose qu'il vous faudrait faire l'esprit interne dit "oui" et vous voilà transporté de joie. On appelle ça l'inspiration. 

Pour un artiste c'est la seule voie. Il n'y a d'aide nulle part ailleurs. Il doit se tenir à l'écoute de son esprit. 

La voie d'un artiste est une voie entièrement à part. C'est une voie d'abandon. Il doit s'abandonner à son esprit. 

Quand vous sondez votre esprit vous le trouvez encombré par une profusion de bêtises. Vous devez vous frayer un chemin à travers elles et parvenir à entendre ce que votre esprit vous dit de faire. L'œuvre qui se réalise ainsi est une œuvre originale. Toute autre œuvre fabriquée avec des idées n'est pas le fruit de l'inspiration et n'est pas une œuvre d'art. 

L'œuvre d'art fait l'objet de réponses heureuses. L'œuvre qui se mêle d'idées se voit répondre par d'autres idées. On trouve un tel amas de littérature à propos de l'art qu'on en arrive à le tenir à tort pour une affaire intellectuelle. 

L'idée est plutôt répandue selon laquelle l'intellect se situe à la base de tout ce qui est produit et fait. Il est commun de croire que tout ce qui existe peut être mis dans les mots. Et pourtant il est un vaste registre de réponse émotionnelle que nous faisons et qui ne tient pas dans les mots. Nous sommes tellement habitués à faire ces réponses émotionnelles qu'elles échappent à notre attention et ce jusqu'au moment où l'œuvre d'art les représente pour nous. » 

Agnes Martin (1912-2004), notes pour une conférence à Pittsburgh, 1989 
(traduction d’Igor Ballereau)



mercredi 24 mai 2017

Amy




Hermit Thrush at Eve, c'est-à-dire "Grive solitaire au soir" — il en existe aussi une au matin, très belle également. Cette pièce d'un inattendu proto-Messiaen américain date de 1921 et on la doit à Amy Beach (1867-1944), prolifique compositrice dont j'ignorais il y a quelques heures encore l'existence. Enfant prodige mais encouragée du bout des lèvres par sa très bostonienne famille, Amy Cheney commence une carrière de pianiste à seize ans qu'interrompt son mariage deux ans plus tard avec le docteur Beach, plus vieux d'un quart de siècle, qui n'aime pas qu'elle se produise en public. Il n'aime pas non plus qu'elle prenne des cours de composition et c'est seule qu'elle apprend pour l'essentiel, dans son Massachusetts, écrivant pour le piano bien sûr mais aussi de la musique de chambre, un concerto, une symphonie, des dizaines de chansons et de chœurs (pour sa paroisse, qui omet la mention de son sexe sur les programmes). Le docteur meurt en 1910 et Amy, qui n'a pas d'enfant, consacre le reste de sa vie à la musique ; sa dernière œuvre, écrite à l'âge de soixante-quinze ans, est une pastorale pour quintette à vents.







vendredi 12 mai 2017

Well, it's done






"Bon, eh bien, c'est fait. Ces tragiques seize pages sont enfin terminées, et j'ai mis de côté trente-deux pages de copeaux, et passé treize jours aussi près de l'enfer qu'on puisse supporter quand on est un être humain. C'est fait, et bien entendu, cela n'en valait pas la peine, et tout le monde s'en fiche." 

(R. L. Stevenson, 1893)


vendredi 5 mai 2017

Deux anagrammes





Flemme. On macère. Emblème : l’anus à cran. 
Emmanuel Macron, ensemble la France

Marine Le Pen, choisir la France
Ni-ni, mec ? Arrache la saloperie FN !



jeudi 20 avril 2017

Statuts Facebook (highlights)



"[...] tout individu qui écrit pour la renommée n'est pas digne, aux yeux d'un poète, d'être admis comme mouchard dans une préfecture de police bien tenue."
(Villiers de l'Isle-Adam dans une lettre à Mallarmé, 1866)



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"C'est trop singulier que personne ne soit jamais là quand on m'attaque. Toujours des alibis : donc c'est un complot donc tous sont complices !"
(August Strindberg, Inferno, 1896)



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Il nous faut des berceuses. 
(L'infinie douceur de ces timbres...)






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"Comment [l’amour] a-t-il pu te percer le cœur puisqu’aucune plaie n’est visible de l’extérieur ? Dis-le moi ! Je veux le savoir ! Comment a-t-il pu te transpercer ? — Par l’œil. — Par l’œil ? Et il ne l’a pas crevé ? — L’œil n’a pas été blessé mais le cœur l’a été grièvement. — Explique-moi comment la flèche a pu passer par l’œil sans le blesser et l’abîmer ! […] L’explication est pourtant simple : l’œil n’a aucun souci d’attention et il ne peut rien faire par lui-même. Il n’est que le miroir du cœur ; c’est par ce miroir que passe, sans le blesser ni l’abîmer, l’image sensible dont le cœur est épris. Le cœur est en effet placé dans la poitrine à la même place que la chandelle allumée dans une lanterne. Si on ôte la chandelle, aucune lumière ne peut émaner de la lanterne ; mais tant que dure la chandelle, la lanterne ignore l’obscurité et la flamme qui y brille ne l’abîme ni ne la détériore."

(Chrétien de Troyes, Cligès ou la Fausse Morte, 1176)





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"À l'exemple des saints prophètes, les sages et les savants ont aussi inventé par leur savoir-faire humain de nombreux instruments afin de pouvoir chanter selon la joie de leur âme. Ils adaptaient leur chant à la flexion des doigts pour se rappeler qu'Adam fut créé par le doigt de Dieu."
(Hildegard von Bingen)






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Rencontré un jeune peintre japonais qui m'apprend que le mot français le mieux rentré dans sa langue est "nuance" (prononcé "nu-an-seu"). Ce n'est pas tant qu'il comblait un vide, m'explique-t-il (tu m'étonnes), mais son chic s'est imposé.



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[10 avril] Sinon j'ai assisté hier au début du meeting de Chonchon mais sous le cagnard qu'il y avait c'était assez pénible et quand il a tonné, homérique, "NOUS SOMMES L'AURORE AUX DOIGTS DE ROSE", bouleversé par tant de lyrisme à la fois grec et nord-coréen, je suis plutôt parti me prendre une bière à l'ombre.






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Mettre à profit ses promenades. (György Ligeti, "Entre science, musique et politique", 2001)






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Je me souviens : la première fois que j'ai lu ces mots [d'Edgar Poe], je me suis senti comme Moïse découvrant les tables de la loi :
"...admettre comme principe primitif et inné de l’action humaine un je ne sais quoi paradoxal, que nous nommerons perversité, faute d’un terme plus caractéristique. Dans le sens que j’y attache, c’est, en réalité, un mobile sans motif, un motif non motivé. Sous son influence, nous agissons sans but intelligible ; ou, si cela apparaît comme une contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition jusqu’à dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que nous ne le devrions pas. En théorie, il ne peut pas y avoir de raison plus déraisonnable ; mais, en fait, il n’y en a pas de plus forte. Pour certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument irrésistible."






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Très beau (et savoureux) portrait du claveciniste, réalisé deux mois avant sa mort (du sida, à l'âge de 38 ans, en France, où il était un étranger en situation irrégulière : encore un clochard céleste...)






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"Ainsi, dans les petites choses, il était un sadique envers lui-même, donc un masochiste, autrement dit le plus tendre, le meilleur et le plus secourable des hommes." 
(Freud, à propos de Dostoïevski)





mardi 18 avril 2017

Cyril





Ému et fier de vous montrer la couverture (signée Delphine Ménage, bravo à elle) de mon dernier texte en date, à paraître début mai — merci à Pierre Parlant, qui crée la collection dans laquelle il va prendre place, de me permettre de la dévoiler avant l’heure. Ce n’est pas impatience de ma part, pas seulement : c’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance, Cyril. Le jour de la saint Parfait, comme tu aimais à le rappeler. Si le monde était parfait, si tout roulait selon nos désirs (le mien aura été de te faire revivre), et si les symboles par nature n’étaient pas approximatifs, ce petit livre sortirait aujourd’hui. Mais si le monde était parfait, j’imagine, tu ne serais pas mort et les devoirs de l’amitié ne m’auraient pas poussé à l’écrire…



lundi 17 avril 2017

Pense-bête





"Il ne faut pas oublier qu'un poète est un être confidentiel, nocturne, presque souterrain, qu'un artiste possède une nature de chauve-souris, de rat, de taupe ou de mimosa." 
Gombrowicz, Journal, tome II

samedi 11 mars 2017

Pour l'instant je fais bloc




Janvier 1966, Tony Duvert a donc vingt ans, il s'est mis à écrire son premier roman, Récidive, et il répond à une amie du lycée pour lui expliquer (très mystérieusement, il n'est jamais question de littérature) sa disparition de la circulation : 

"Depuis assez longtemps, j'ai pris des chemins où je tiens à être seul, tant il est facile de les corrompre [...] Je ne me suis pas enfermé dans une tour, je ne suis pas explorateur en chambre, je n'appartiens à aucun titre à une aristocratie de solitaires : au contraire, je suis dans la rue — et dans la rue, si belle, si vaste ou si longue qu'elle soit, il n'y a que des passants : et même ceux qu'on racole une nuit, on ne les voit pas deux fois [...]
Mon silence [...] correspond à une rupture délibérée entre une manière de vivre facile et endormante, qui m'aurait mené là où les autres vont, et une autre que je n'ai pas cherchée, mais dont j'ai le courage d'avoir besoin, et qui contredit la première [...] Je travaille beaucoup. Pas les études, bien sûr, pas le piano. Un travail qui m'est propre, que j'ai créé à mon usage, difficile, plaisant, nécessaire, et qui peut donner, qui doit, qui donne ses fruits. Excellents, savoureux, partageables du reste. De ce travail, je ne te dis rien de plus. J'ai mis des années à le mettre au point. Il n'a rien de philosophique, artistique — pouah ! — il ne vise pas un mode de vie. Il ne crée pas de système. Il ne m'apporte aucun argent. Il ne m'intègre à rien du tout [...]
Relativement à nos rencontres, elles étaient très plaisantes, certes. Mais je n'ai pas, je n'ai plus le temps, ni pour toi, ni pour quiconque. On ne doit pas me faire confiance : je ne tends aucune main. Cela reviendra peut-être, le goût d'éparpiller en miettes précieuses les journées. Pour l'instant je fais bloc et tant qu'il le faudra. Je ne joue pas à me construire, à me contempler, à m'interroger, à me chercher : aucun mode pervers de paraître. Je ne sonde pas, je ne brise rien. Je fais des inventaires que personne n'ose."

(Cité par Gilles Sebhan dans son Retour à Duvert (Le dilettante, 2015) dont est également tiré notre illustration, détail d'une photo de classe en 61/62 — une première littéraire à Savigny-sur-Orge, Duvert a seize ans.)

mardi 7 mars 2017

Un abri dans la violence




"C'est curieux comme nos existences (je parle de nos deux existences) protègent leur état de crise chronique en trouvant un abri dans ce qu'il y a de plus violent en art, de plus terrible. C'est que cette terreur-là met en déroute l'abjection de ce monde (pas de jour qui ne nous apporte son lot de comique abject, et qui ne nous fasse haïr notre époque, non pas au nom d'un passé regretté, mais au nom du plus profond présent). Terribles sont les chants mongols que tu m'as envoyés, une voix si creuse, terriblement creuse, que les autres voudraient remplir. Nous n'avons que ces deux choses, la violence de l'art, et cette autre violence qu'est la grâce et la beauté d'un enfant. Un peu tardivement, je me suis mis à connaître et aimer Ravel : il me semble ne ressembler à rien, avoir une étrangeté radicale, et lui aussi disposer d'une existence fragile à l'abri de l'extraordinaire violence de son art." 

Gilles Deleuze à André Arnold, 28 mai 1994 
(in Lettres et autres textes, 2015)



Juste où la placer








Morton Feldman, Conférence de Francfort (1984) : 



vendredi 3 mars 2017

Sève du venin


Bonne idée de relire l'Abécédaire malveillant de Tony Duvert (Minuit, 1989) : il y a dans ces aphorismes cinglants comme une vigueur printanière qui s'accorde à l'heure. Ci-joint neuf badines. 





















mardi 28 février 2017

Prélude de la porte héroïque du ciel


L'escalier menant à l'appartement d'Erik Satie, dans la "Maison aux Quatre Cheminées", photographié après sa mort par son ami Constantin Brancusi.

source : Ornella Volta, L'Ymagier d'Erik Satie, 1979




vendredi 24 février 2017

Amour était quelqu'un




"Selon Zébulon, Amour était quelqu'un. Il avait été engendré dans des temps très anciens par le Dieu de la ressource un soir qu'il était pris de boisson et qu'il était tombé sur une humaine en haillons, la pauvreté incarnée, superbe, endormie devant la porte du saloon. C'est pour cette raison qu'Amour était dur, pauvre, en sandales, sans maison, mais résolu, ardent, excellent pisteur, sorcier magicien et beau parleur. Ni mortel ni immortel, jamais longtemps satisfait, jamais vraiment fatigué. Amour, avait dit Zébulon, était un bâtard de toute beauté." 

Céline Minard, Faillir être flingué (2013)


 

jeudi 23 février 2017

vendredi 17 février 2017

lundi 13 février 2017

Bird Porn


Hier matin, j'ai surpris des ébats, ce qui m'a valu, l'affaire faite, des regards noirs. 





dimanche 12 février 2017

Unknow date





"Des millénaires disparurent dans les lointains comme des orages."
Novalis, Hymnes à la nuit



vendredi 10 février 2017

Haute définition




(Ce matin, depuis ma fenêtre)


"La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort."

Marie François Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort (1800)



mardi 7 février 2017

Des nouvelles de la classe moyenne







"Des scènes de carnage que la Mante religieuse a laissées dans mes souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves avec des Abeilles domestiques, qu’ils vont saisir sur les fleurs au moment de la récolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui vient de faire capture sent son Abeille gonflée de miel, il ne manque guère, avant de l’emmagasiner, de lui presser le jabot, soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire dégorger la délicieuse purée, dont il s’abreuve en léchant la langue de la malheureuse, qui, agonisante, l’étale dans toute sa longueur hors de la bouche. Cette profanation d’un mourant, dont le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire régal du contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au Philanthe si la bête pouvait avoir tort. En pareil moment d’horrible régal, j’ai vu l’Hyménoptère, avec sa proie, saisi par la Mante : le bandit était détroussé par un autre bandit. Détail affreux : tandis que la Mante le tenait transpercé sous les pointes de la double scie et lui mâchonnait déjà le ventre, l’Hyménoptère continuait à lécher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer à l’exquise nourriture même au milieu des affres de la mort. Hâtons-nous de jeter un voile sur ces horreurs." 

Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques, 1ère série, chap. XII (1879)