dimanche 31 décembre 2017

Rêverie calendaire #116








À la fois bipède et quadrumane, comme son époux Vishnou (les huit font la paire), la déesse hindoue de la prospérité, Lakshmi, est aussi celle de la beauté  l'une morale et l'autre intérieure, de préférence, mais pour autant elle ne dédaigne pas de porter des bijoux et de l'or. Lorsque, le 31 décembre 2005, dans une maternité du Bihar, une région pauvre et surpeuplée de l'Inde, parut à l'air libre une enfant dotée de quatre bras, ses parents, les Tatma, n'hésitèrent pas longtemps à lui donner le prénom de Lakshmi, une chose au moins dans cette histoire allait de soi. Trente chirurgiens se relayant pendant vingt heures furent nécessaires, deux ans plus tard, pour délester Lakshmi junior  quand bien même ils lui assuraient une certaine célébrité, on la vénérait localement  de ces doublons indésirables, vestiges d'une soeur jumelle sans tête au développement parasite ; le nom savant de ce cas rarissime est ischiopagus.

Jumeaux dans la mort, tels furent, un quart de siècle avant le surgissement de ce phénomène médical, le dernier jour de l'an 1980, Marshall McLuhan et Raoul Walsh ; le premier, fameux auteur d'une formule choc et de la théorie qu'elle résumait, the medium is the message, faisait trois ans plus tôt ses premiers pas au cinéma, dans Annie Hall, le temps d'un gag ; le second, qui commença à travailler dans le cinéma quand McLuhan avait trois ans, en 1914, perdit un oeil quinze ans plus tard, dans un accident de voiture, ce qui ne l'empêcha pas de continuer à filmer, à tour de bras, environ cent trente longs métrages en cinquante ans de carrière ; le dernier, A Distant Trumpet, remontait à 64.




samedi 30 décembre 2017

Rêverie calendaire #115







Roué de coups, défiguré, troué trois fois dont une au front à bout touchant, le guérisseur et starets Raspoutine était toujours vivant : on retrouva, dans ses poumons, un peu de l'eau de la petite Neva, où pour finir on le jeta et qui le tua, ou bien le froid, le 30 décembre 1916. Croyant déjà à la mémoire de l'eau huit décennies avant qu'on ne l'élucubrât, des fans du mage avertis du dernier endroit où son corps avait mariné retinrent dans des fioles quelques doigts du fleuve ; si ça se trouvait, en le quittant, ses pouvoirs avaient fait tache d'huile.

Quatre-vingt-dix années plus tard il semble en revanche que nul n'ait songé, au motif qu'ils porteraient chance, à conserver des bouts de la corde qui étrangla Saddam Hussein. Bagdad n'est pas Saint-Petersbourg.




vendredi 29 décembre 2017

Rêverie calendaire #114









C'est n'avoir pas de cul qu'en avoir un si gros. Elle était née, a-t-on conjecturé, l'année de la Déclaration des droits de l'homme (et du citoyen), mais elle ne devait pas en sentir les effets, de son Cap Oriental natal, quelque part en Afrique australe, où elle était à la merci d'un négrier néerlandais, à la table de dissection du professeur Cuvier, qui parce qu'elle avait refusé d'exhiber devant lui, suscitant son dépit, son très exceptionnel tablier génital, s'était vengé en le prélevant sur son corps encore tiède (le coeur avait cessé de battre le 29 décembre 1815, rongé par l'alcoolisme et la prostitution) pour le serrer dans un bocal, plongeant de même dans le formol le cerveau et l'anus de la pauvre Sawtche dite Saartje Baartman. Avant cela il avait fait mouler son corps hors norme dans le meilleur plâtre puis il l'avait patiemment désossée pour recomposer son squelette, lequel lesté de la statue peinte qu'on avait tirée du moulage avait orné pendant soixante ans une galerie du Jardin des Plantes, puis soixante autres années le musée d'ethnologie du Trocadéro, jusqu'à ce que le Musée de l'Homme, après encore quarante années d'exposition, se resolût à remiser dans ses réserves la Vénus hottentote, en 1974 ; vingt ans plus tard le musée d'Orsay lui offrit un dernier tour de piste (et certainement l'hypocrisie légère d'un appareil critique) et après de longues tractations c'est au cours de l'été 2002 que Sawtche rentre enfin au village et que sa tribu, les Khoikhoï, la fait roussir selon son rite sur un lit d'herbes sèches.

Un honneur que ne connurent pas les trois cents Indiens Lakotas (à beaucoup près, le bilan fut longtemps minoré) que l'armée U.S. massacra, dans un moment d'énervement et le South Dakota, le 29 décembre 1890, à Wounded Knee ; une tempête de neige approchant, on avait creusé une grande fosse dans la terre gelée pour les y entasser (femmes, enfants, guerriers), ni vus ni connus. C'était là le bouquet final de quatre siècles de harcèlement ; il en restait désormais assez peu pour qu'on pût se sentir chez soi.

Si ces drames ne vous tirent pas des larmes, passez-vous la musique que proposa Wojciech Kilar pour le finale du Roi et l'Oiseau, ça devrait hâter leur venue (mais elle n'est rien sans les images) ; le compositeur polonais disparut un 29 décembre, en 2013, un an après que s'était éteinte la voix caressante, vénéneuse, musicale, vibrante et magistrale de Jean Topart (il n'y en aura plus, des comme ça).




jeudi 28 décembre 2017

Rêverie calendaire #113







Si vous n'aimez pas le goulag, essayez donc la dégénérescence cérébrale : toute une gamme de fins lamentables est proposée à l'humanité, approchez, approchez ! Le 28 décembre, heureusement, n'a pas dans sa musette que la table d'opération où refroidit Maurice Ravel, après une vaine trépanation : quarante-deux ans plus tôt, notamment, la première projection du cinématographe, dans le Salon Indien du Grand Café, coïncide exactement  on jurerait voir au travers le dessein de la providence avec la publication en Allemagne, par le professeur Röntgen, d'un long article détaillant les merveilles de sa découverte, quelques jours plus tôt, des rayons X : la première radiographie fut ainsi la main de sa femme, son alliance bien nette sur l'ombre des os. C'est l'aurore de regards nouveaux, et d'ailleurs ce jour même le jeune Friedrich Wilhelm Plumpe, qui se dira Murnau, atteint l'âge de raison.

Cent trois ans plus tard, en France, Eddy plie son siège et ses gaules : c'est la dernière séance de La Dernière Séance, à la télévision. C'est aussi un 28 décembre, en 1922, cinq ans avant la sortie de Sunrise, que naît à New York Stanley Martin Lieber, dit Stan Lee, dit Stan The Man, le père de La Chose et de Spider-Man, mais pas de Richard Clayderman, dont on ne voit pas bien quel serait le super-pouvoir (il naît le jour de ses trente-et-un ans), ni de Michel Petrucciani (il naît quand Lee a quarante ans), lequel déjà approxime un peu mieux la notion du super-héros. Mais revoilà la mort tragique d'un petit homme, on n'en sort pas.




mercredi 27 décembre 2017

Rêverie calendaire #112








Ce jour-là, en 1984, on découvre dans les collines de la Terre Victoria une pierre d'environ deux kilos ; selon la Nasa, pourquoi en douter, c'est assez beau pour être vrai, elle avait été éjectée quinze millions d'années plus tôt de la surface de Mars où elle vivait pépère, à flanc de volcan, depuis quatre milliards d'années par le heurt d'une météorite, en devenait ainsi une elle-même et fonçait dès lors sans perdre une minute à travers l'espace pour venir s'installer chez nous, il y a maintenant treize mille ans ; vient à l'esprit naturellement l'expression de billard cosmique.

D'ailleurs cent tonnes approximativement de matières interstellaires bombardent quotidiennement notre atmosphère, la plupart sous forme de poussières tombant très lentement sur la Terre, sans interruption. La météorite lambda va jusqu'à la taille du grain de sable, et grossir neuf fois sur dix le fond de la mer ou quelque désert. 

ALH 84001 tel est le petit nom de notre pierre martienne fera parler d'elle douze ans après son invention, un balayage électronique aurait peut-être révélé des bactéries extraterrestres fossilisées : il faut bien de temps à autre faire le buzz afin d'obtenir des crédits, rechercher des cailloux dans les glaces est hors de prix. 

Sacré voyage, cependant, pour des bactéries. Si elles pouvaient parler ! 

Sept ans après Hervé Guibert mourait, météoritique dans son genre. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, aux yeux des temps géologiques dans un mouchoir de poche, c'est Hal Ashby, Shura Cherkassky, Pierre Clementi. Mais le grand mort du 27 décembre celui qui serre le coeur, pour peu qu'on imagine ce que durent être ses dernières heures reste Ossip Mandelstam, poète russe, déporté dans une terre à peine moins hostile que la planète rouge et broyé en 38 par Staline parce qu'il l'a traité de bourreau, de cafard et de vermine au demeurant la stricte vérité dans l'espace congru de seize vers.




mardi 26 décembre 2017

Rêverie calendaire #111




Un peu de couture avec Doris Day, même si ça ne vaut pas une nuit d'amour.





Chacun préfère savoir quand il est né, tant que c'est possible, et Pierre Cambronne, futur auteur d'un mot qui n'était pas de lui, naquit à Nantes un 26 décembre, en 1770 ; c’était aux antipodes, au début de l’hiver — enfin presque : c’était en Chine —, qu'un bébé grand, large, fort, avec une grosse tête inexpressive — Mao Zedong — fit son apparition, le 26 décembre 1893 ; comme le temps s’y prêtait à merveille et qu’on était jeudi, c’est le 26 décembre 1929 que vit le jour Régina Zylberberg dite Régine, future reine de la nuit ; on s’en veut quelquefois de sortir de l’amnios et c’est le 26 décembre 1930 qu’à son tour Jean Ferrat montra sa fontanelle. 

Ce jour-là, en 1977, succombait Howard Hawks, l’auteur, entre autres, de The Big Sleep et de Gentlemen Prefer Blondes ; simultanément Jean Echenoz, futur auteur de Les Grandes Blondes et, malgré lui, d’un bon tiers de la phrase précédente, fêtait ses trente ans ; il n’avait pas encore publié une ligne.





lundi 25 décembre 2017

Rêverie calendaire #110





Noël chez les Bogart. 







On fera bien, à la Noël, d’éviter la Suisse, l’alémanique comme la romande : ce jour-là, près du lac de Constance, cessait de vivre Robert Walser ; ce jour-là, près du lac Léman, Charlie Chaplin lâchait la rampe. 

En 1957, lors du premier anniversaire de la mort du maître sans voix que fut l’auteur de La promenade, mourait Charles Pathé, la voix de son maître, un jour avant qu’il n’ait quatre-vingt-quatorze ans ; le 25 décembre 1963, tandis que trépassait Tristan Tzara, Louise Bourgeois en avait cinquante-deux et tout juste vingt Hanna Schygulla ; en 1899, ce jour-là, Scriabine avait vingt-huit ans lorsque naissait Humphrey Bogart. 

Esprits de Noël, êtes-vous là ?




dimanche 24 décembre 2017

Rêverie calendaire #109










On doit pouvoir en remplir des hottes, mais s’il fallait citer à la barre, réduisant au silence les multiples incarnations d’Ebenezer Scrooge, une seule preuve que l’esprit de Noël est une sombre escroquerie, ce serait celle-ci : c’est dans la nuit du 24 au 25 décembre, en 1865, que sept jeunes officiers sudistes démobilisés — aurait-on quelque chose en nous de ce Tennessee-là ? — imaginèrent le Ku Klux Klan.

Ce même 24 décembre, Kit Carson — légende vivante de la Conquête de l’Ouest — avait cinquante-six ans et venait d’être fait brigadier-général, il lui restait trois ans à vivre ; seize ans plus tôt, il avait découvert, auprès du corps sans vie d’Ann White, dont le cœur était percé d’une flèche, non loin de la Canadian River et d’un campement apache, un exemplaire de Prince of the Gold Hunters, le premier des pulps le mettant en scène, et qui venait de paraître ; il y sauvait au péril de sa vie une jeune femme kidnappée par les Indiens et depuis Kit était démonté par l’idée accablante en effet que Miss White « avait prié pour qu’il survienne, sachant qu’il habitait dans les environs » ; il avait pris en horreur ces romans et les faux espoirs qu’ils pouvaient donner, dans la réalité, à des demoiselles en détresse.

Qui a quatre ans, un 24 décembre, à Buenos Aires, le jour de la mort d’Alban Berg ? Mauricio Kagel. Qui a quatre ans, un 24 décembre, à San Juan (Porto Rico), le jour de la mort de Bernard Herrmann ? Ricky Martin. Un, dos, tres, toutes les logiques ont leur faiblesse.




samedi 23 décembre 2017

Rêverie calendaire #108




Un ballon-sonde dans la cour de l'Observatoire de Paris, plaque photographique, 1899. 







C’est en ballon — pour la seule mission scientifique dont la « Compagnie des Aérostiers militaires » fondée par Nadar put s’enorgueillir — que Jules Janssen quitta la France en guerre, en 1870, afin de se transporter à Oran et d’y observer une éclipse (deux ans auparavant, pour un même événement, il se trouvait en Inde, dix ans plus tôt encore il était au Pérou) ; cette indifférence aux souffrances du temps s’étendait aux siennes puisque, près de vingt ans plus tard, cet homme qui depuis sa jeunesse pâtissait d’une faiblesse des jambes gravissait trois fois le mont Blanc pour y installer, sur sa cime, une lunette de trente centimètres ; aucun handicap ne résiste à une obsession un peu forte et celle du ciel est une des plus violentes. Il avait testé au Japon, en 1874, son revolver astronomique, dont les images prises en rafale devaient, huit ans après, inspirer Étienne-Jules Marey et son fusil photographique ; le cinéma n’était pas loin ; son véritable père serait donc un infirme mitraillant une étoile — le transit de Vénus encore, et sa tache noire dans le soleil. Il est mort un 23 décembre, en 1907.




vendredi 22 décembre 2017

Rêverie calendaire #107









C’est un 22 décembre, en 1938, que la jeune conservatrice d’un muséum sud-africain, Marjorie Courtenay-Latimer, est alertée par des pêcheurs de la Chalumna River : ils ont fait l'étrange découverte d'un poisson de cinq pieds de long, d’un mauve pâle tacheté de blanc et couvert d’écailles irisées dans les bleus et les verts, pourvu de nageoires semblables à des pattes et d’une queue comme celle d’un chiot, pesant dans les cinquante kilos ; Marjorie épuise des ouvrages, elle n’en trouve nulle part mention ; elle joint à ses questions à un ichtyologiste (un ami) un croquis de la bête, le savant vivant à cent cinquante bornes et la créature commençant à sentir Marjorie la fait empailler mais James Leonard Brierley Smith rapplique dare-dare, le cœur battant, il l’a reconnue tout de suite et sait qu’il est bord de devenir célèbre : un cœlacanthe, Marge, vous vous rendez compte, cette chose est un cœlacanthe, triomphe-t-il en lui serrant les bras à lui faire mal, peut-on supposer, sous l’œil glauque du monstre marin naturalisé, une bestiole qu’on croyait disparue depuis le Crétacé ! 

L’animal avait eu la bonne idée de rester vivant et un bonheur n’arrivant jamais seul, la naissance onze ans plus tard, sur l’île de Man, des jumeaux Robin et Maurice, délivrant leur mère Barbara, comble d’aise leur grand frère Barry : les Bee Gees sont enfin au complet, encore un peu patience et ils pourraient chanter Staying Alive

Quarante ans passent encore et l’auteur de Malone meurt meurt ; puis le 22 décembre 2001, sur l’île d’Elbe, l’apnéiste français Jacques Mayol, accablé par un grand malheur sans rapport avec les grands fonds, choisit très logiquement la mort par pendaison. A contrario, le coelacanthe possède un embryon de poumon.




jeudi 21 décembre 2017

Rêverie calendaire #106



Frank et ses parents. 





Nous n’en avons rien dit encore mais il ne se passe pas de jour sans que naisse ou meure un matador, et souvent plusieurs, chacun bien sûr nanti d’une biographie qui mérite peut-être qu’on s’y penche ; à la fin, c’est agaçant ; le 21 décembre est un jour aussi bon qu’un autre pour un tirer un au hasard et — puisqu'ils en raffolent — le mettre en lumière. Bonne pioche : en 1870, ce jour-là, naît à Séville Enrique Vargas Gonzalez, lequel se fait un nom dans sa vingtaine, et même un surnom, Minuto, parce que la nature l’a fait court sur pattes ; ce n’est pas un torero exceptionnel mais les gens l’aiment bien parce qu’il est excentrique, imprévisible, un petit gars violent et dominé par ses instincts comme on les aime, et avec ça il passe pour un intellectuel (il pond un traité sur sa pratique, une pièce de théâtre). Sa fraîcheur envolée, il connaît au début du siècle suivant une deuxième carrière, en France, où l’Espagne envoie ses seconds couteaux, puis une troisième derrière les barreaux, un homicide commis durant la Première Guerre contraignant la justice ibérique à le condamner aux travaux forcés. 

Ce contretemps est abrégé grâce à l’intercession de deux de ses collègues — les toreros sont corporate —, deux cracks de l’art d’occire les bêtes, Joselito et Juan Belmonte, ce serait presque beau de voir de telles vedettes se soucier du confort d’un minus tel que lui ; la reine se laisse fléchir et gracie Minuto qui reprend illico ses frasques et finira, nous citons, « tristement sa vie à l’hospice, ruiné, sombrant dans la folie, après avoir accumulé scandales sur scandales ». Nous croyons désormais en avoir assez dit sur les toreros. 

Ce jour-là, en 1940, deux individus plus estimables se croisent sans se connaître : tandis que Francis Scott Fitzgerald meurt à Hollywood, Frank Zappa naît à Baltimore. En France, loin de ces géants, naissent ce jour-là des blondinets à la mâchoire carrée — C. Jérôme, Emmanuel Macron.




mercredi 20 décembre 2017

Rêverie calendaire #105







Parce que M. Mazan — un horloger de la Loire-Inférieure qui avait eu des ambitions mais qu’une branlée aux législatives avait conduit à s’exiler à Buenos Aires pour se refaire une clientèle — jugeait sévèrement le cyclisme, bon pour les saltimbanques selon ses propres termes, son fils Lucien, heureux propriétaire à seize ans d’une bicyclette gagnée dans une loterie, et s’y donnant aussitôt à fond, avait pris, pour concourir l’année suivante, le pseudonyme de Breton, sous lequel il était devenu, en 1899, rien de moins que champion d’Argentine sur piste ; grisé par ce succès et laissant derrière lui l'embargo de son père, il rentre en France et pédale tout son soûl, arborant maintenant le nom de Petit-Breton, un autre Breton roulant déjà sur place ; il gagne un Bol d’Or et deux Tours de France (1907 et 1908) puis c’est le déclin, il a mal aux genoux, son palmarès de 10 à 14 n’est plus qu’une suite d’abandons, en 1912 c’est au début de la course qu’une collision avec une vache lui fait jeter l’éponge. Le 20 décembre 1917, il meurt à trente-cinq ans, d’un accident de la circulation, en se rendant au front, défait avant de se battre ; à Moscou, ce jour-là, est créée la Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage, plus connue sous le diminutif presque humain de Tchéka, c’est une fausse impression ; employant d’abord modestement six cents agents, cet ancêtre du KGB en compte quatre ans plus tard deux cent quatre-vingt mille, nul ruminant providentiel ne venant stopper l’engrenage.





mardi 19 décembre 2017

Rêverie calendaire #104







La mort d’Édith Gassion dite Piaf éclipsa, c’est entendu, celle de Jean Cocteau le lendemain, mais sait-on aussi bien qu’elle naquit le jour même de la disparition d’Aloïs Alzheimer ? On l’oublie un peu vite. 

Ce jour-là — c'était le 19 décembre 1915 —, Jean Genet fêtait ses cinq ans et profitait du bon air du Morvan, aimé et choyé par ses parents nourriciers, impatient de mal tourner. Ce jour-là, mais en 1977, mourait en Dordogne le cinéaste Jacques Tourneur, revenu au pays onze ans auparavant, après une longue carrière américaine ; tous ses derniers projets étaient tombés à l’eau, ratés ses rendez-vous avec la peur, dont celui d’un film de fantômes qu’il désirait tourner dans un château d’Écosse, hanté évidemment, avec des caméras thermiques et en son naturel, il avait même un titre : Murmures dans un corridor lointain

Au même moment, à Chicago, sans se douter le moins du monde qu’elle jouerait brièvement, seize ans plus tard, dans un film d’auteur italien, son propre rôle, celui de la star éphémère mais mondiale qu’elle devint à vingt ans, Jennifer Beals avait quatorze ans ; Maître Capello, cinquante-cinq.





lundi 18 décembre 2017

Rêverie calendaire #103








« Créer n’est pas déformer ou inventer des personnes et des choses. C’est nouer entre des personnes et des choses qui existent et telles qu’elles existent, des rapports nouveaux », écrivit un beau jour, dans les années cinquante, le cinéaste Robert Bresson ; il voulait « rapprocher les choses qui n’ont encore jamais été rapprochées et ne semblaient pas prédisposées à l’être », il craignait qu’on ne vît que de la maniaquerie dans sa passion du vrai. Il rendit l’âme un 18 décembre, comme Antonio Stradivari, le mythique luthier de Crémone, comme lui à plus de quatre-vingt-dix ans, quasiment cent. Trouver la note juste prend du temps. 

Cinquante jours seulement avant qu’elle ait cent ans, Zsa Zsa Gabor mourut ce jour-là, mais en 2016, cependant que Steven Spielberg célébrait ses soixante-dix ans : le cinéma que vomissait Bresson a également la peau dure. Elle n’était plus Miss Hongrie ni une vamp depuis longtemps et avait dû subir, cinq ans auparavant, l’amputation d’une jambe : « Qui peut avec le plus », notait encore l’auteur de Pickpocket, « ne peut pas forcément avec le moins ».




dimanche 17 décembre 2017

Rêverie calendaire #102









On ne sait pas avec certitude quel jour est né Ludwig van Beethoven ; on sait qu’on le baptisa un 17 décembre, l’église de Bonn tenait bien son registre ; il naquit peut-être la veille ou l’avant-veille, il a pu naître le jour même, on pourrait dire qu’il est venu au monde quand pour la première fois il pensa en musique, ou lorsqu’il prit conscience que son ouïe déconnait ; on peut dire tant de choses et il y a tant de façons de naître ; en apparaissant soudainement un lundi de Pentecôte dans une rue de Nuremberg, par exemple (Beethoven étant mort quatorze mois plus tôt exactement), déjà adolescent, pâle et chancelant, hagard, les mains roses sous la crasse et la bouche ne sachant former que ces mots scandés, l’air idiot : chevau-léger veux être comme mon père

« Priez pour le pauvre Gaspard », dira Verlaine. La mort est plus certaine, et l’on sait que Kaspar Hauser mourut, des suites d’un coup de poignard donné trois jours plus tôt, un 17 décembre en 1833, à un âge incertain mais qui n’excédait pas une petite vingtaine. C’était encore l’homme noir, d’après lui, celui qui l’avait tenu toute sa vie enfermé dans un cachot, en un château, au pain et à l’eau, sans compagnon et sans leçons, et qui avait déjà tenté deux fois de l’assassiner, depuis qu’il s’en était libéré, qui avait plongé le couteau ; sa propre main, dira un médecin. Imposteur ? Âme naïve ? Bâtard au sang bleu mis sous le boisseau ? Cobaye d’une expérience pédagogique ? Des feuilletonistes, des psychologues, des détectives, tout ce qu’on pouvait dire fut dit, on tripota des ADN ; le mystère n’a fait qu’épaissir. 

Le 17 décembre 1989, en tout cas, selon plusieurs sources dignes de foi, naît sur la Fox l’enfant sauvage du XXe siècle — culotte bleue, T-shirt rouge, tête jaune, il annonce la couleur : primaire. Priez pour le pauvre Simpson.






samedi 16 décembre 2017

Rêverie calendaire #101







Le 16 décembre 1920, à vingt heures passées de cinq minutes et cinquante-trois secondes, heure locale, la terre tremble au centre de la Chine, creusant en étoile autour de l’impact deux cents kilomètres de failles où s’abîment environ deux cent mille personnes ; trois ans plus tôt naissait Arthur C. Clarke, huit ans plus tard naîtrait Philip K. Dick ; des symétries font rage.





vendredi 15 décembre 2017

Rêverie calendaire #100







Pour la plupart des gens, le commun des mortels, l’homme de la rue, le 15 décembre n’est rien de particulier ; certains, et sans doute pas les mêmes suivant les personnalités, chacun dans sa niche mémorielle, se souviennent que ce jour-là sont morts Vermeer, Sitting Bull, Fats Waller, les cinéphiles à la rescousse rappelleront les derniers instants de Charles Laughton ou de Walt Disney, de Blake Edwards et de Joan Fontaine, mais sinon bon, c’est le 15 décembre, encore dix jours avant Noël ; or, si vous êtes espérantiste, la crème de la crème de la niche des niches, vous savez que ce jour vit naître, dans ce qui n’était pas encore la Pologne, Ludwik Lejzer (ou Louis Lazare) Zamenhof, au cœur du ghetto juif — une Babel de bisbilles, on y parle dix langues, qui désespère bientôt Ludwik mais Dieu merci pas très longtemps, puisqu’il trouve LA solution dans l’année de ses dix-neuf ans ; car vous savez aussi que c’est le jour où il atteint cet âge, en 1878, que Zamenhof épate ses amis du lycée en leur faisant voir les ébauches d’une Lingwe Uniwersala

D’ailleurs, l’idée était dans l’air ; l’année suivante, un prêtre allemand, J. M. Schleyer — pareillement animé par un désir de paix, de clarté, d’harmonie, de chasse au gaspi dans les transmissions — inventerait le volapük ; mais Schleyer, psycho-rigide et control freak, ne voulait pas que d’autres que lui touchent à sa langue, erreur que ne commit pas Zamenhof ou plutôt Doktoro Esperanto, « le docteur qui espère », en signant sous ce nom dès 1887 une première grammaire, il avait capté qu’une langue est vivante ; de sorte que les espérantistes se comptent actuellement par centaines de milliers (selon leurs dires), et se comprennent entre eux à la satisfaction générale, tandis que, pour citer sans rien y changer cette phrase vertigineuse — le néant est tout proche — qu’un espérantiste, certainement, avec une joie mauvaise, a rédigé pour l’entrée Volapük, sur Wikipédia : « Aujourd’hui, il existe quelques dizaines de volapükistes, actifs surtout sur internet. »










Ce jour-là, en 1657, naît Michel-Richard Delalande.




jeudi 14 décembre 2017

Rêverie calendaire #99




H. G., Le seul visage (1984), p. 60







Des prophéties vagues dans une langue hybride, ambiguë, allusive, des quatrains sous forme d’énigme et inversement, par paquets de cent, c’était bien le diable si l’une ou l’autre, en sollicitant un peu le texte mais le bougre ne demande que ça, n’avait pas l’air de temps en temps de tomber juste : tel fut le coup de génie de Michel de Nostredame, né un 14 décembre en 1503, et qui en eut un autre en trafiquant son nom : Nostradamus, évidemment, ce latin de cuisine évoque incontinent tout un monde d’astrolabes et de cornues, chapeau pointu, Michel aurait voulu prophétiser le marketing qu’il ne s’y serait pas pris autrement. 

Il limita le champ d’action de ses oracles au trente-septième siècle, confortable marge qui fait dans le temps comme une fosse et que des gugusses rempliront de gloses tant que le charme de cette vieille figure exercera son pouvoir en papier, on peut se risquer à en tirer l’augure sans trop se mouiller ; de même peut-on, malheureusement, prédire l’affaiblissement du renom déjà circonscrit de l’astronaute Eugene Cernan, mort en janvier 2017 : son titre de gloire est d’avoir été, lors de la mission Apollo 17 — dix-sept étant aussi le nombre de bougies qu’il y avait, en ce 14 décembre 1972, sur le gâteau d’anniversaire d’Hervé Guibert —, le dernier homme à marcher sur la Lune, celui qui éteignit le rêve en partant ; pire, pour peu que la conquête reprenne, la seule raison de rappeler son nom s’évanouira.




mercredi 13 décembre 2017

Rêverie calendaire #98








Le 13 décembre est une friandise : en 1903, un certain Italo Marchioni obtient à New York le brevet du cornet à glace comestible, mais ce document ne vaut pas tripette, des dizaines d’autres filous, de la Chine à la Syrie, revendiquent la paternité de cette astucieuse pâtisserie, cousine en vérité de l’oublie médiévale, qui à ses débuts put être savoureuse (on signale en 1893 des cornets faits d’une pâte à l’amande et aux noisettes grillées, on les regrette) mais qui grâce aux machines-outils devint bientôt une gaufrette insipide, tristement fonctionnelle, désinvestie de tout amour et de tout désir : les gens n’en ont qu’après les boules. 

Ce même jour, en 1920, un confiseur de Westphalie, Hans Riegel, fait inscrire au registre du commerce de Bonn sa petite entreprise, qu’il baptise Haribo, alors on ne peut plus modeste puisqu’il déclare un capital d’un sac de sucre ; deux ans après, dans son atelier seulement équipé d’un chaudron, d’une plaque de marbre et d’un four à briques, il invente cet ourson d’abord danseur (Tanzbär) puis d’or (Goldbär) qui fera sa fortune. 

On fête enfin le 13 décembre Saint Aubert, patron des boulangers, qui fut, au VIIe siècle, l’évêque de Cambrai. Ce n'est pas plus bête qu'autre chose.




mardi 12 décembre 2017

Rêverie calendaire #97



On attend un train dans Le Goût du Saké (1962)







Le 12 décembre 1897 apparaissent pour la première fois dans les colonnes du New York Journal les espiègles frimousses des Katzenjammers Kids, plus connus par chez nous sous l’allitération drolatique de Pim Pam Poum

Vingt ans plus tard, le 12 décembre 1917, c’est bim bam boum que font dans les Alpes les dix-sept voitures pleines à craquer de permissionnaires du train ML 3874, qui déraille à onze heures du soir, dans une forte pente, au niveau de Saint-Michel-de-Maurienne ; plus de quatre cents soldats qui avaient survécu à des combats en Italie après être montés à l’assaut sur le front de l’Est, et qui s’en allaient fêter en famille cette chance de cocus et Noël, finissent la nuit, ou plutôt leurs débris, dans une proche usine de pâtes alimentaires reconvertie manu militari en chapelle ardente. L’État, bien sûr, étouffe l’affaire, hautement démoralisante ; « on compte malheureusement des morts », apprend très sobrement Le Figaro à ses lecteurs, quatre jours après les faits, dans un entrefilet de vingt lignes, on reconnaît bien là cette élégance et cette mesure tant vantées de la prose française, ou de la censure française, c'est kif-kif bourricot (comme disaient nos pioupious de retour du Maghreb). Mais le secret militaire qui pesa longtemps sur l’affaire est bien éventé, les efforts conjugués de deux races de monomaniaques, les mordus de la Première Guerre et les fous du rail, font qu’on n’ignore à l’heure actuelle absolument aucun détail de la catastrophe, on trouve en ligne jusqu’au numéro de série des essieux du fourgon de tête. 

Mais l’élégance, et pas seulement de la prose française, a finalement droit de cité, ce jour-là : naissent en effet un 12 décembre Flaubert, Ozu et Sinatra.




lundi 11 décembre 2017

Rêverie calendaire #96



L'Étrange affaire Angelica (2010)






Le 11 décembre est syncrétique, interminable, un peu foutraque ; à Porto, en 1908, au lendemain de la naissance en Avignon d’Olivier Messiaen, un drôle d’oiseau naît, Manoel de Oliveira, dont les anniversaires s’ajusteront à tour de rôle (il verra aussi mourir ces braves gens, mais un peu n’importe quand) avec l’apparition de Jean Marais (Manoel a cinq ans) et d’Alexandre Soljenitsyne (Manoel a dix ans), de McCoy Tyner et d’Enrico Macias (Manoel a trente ans) qui n'ont jamais joué ensemble malgré ce synchronisme, de même qu’Alma Mahler ne pouvait pas savoir qu’elle rendait l’âme (Manoel a cinquante-six ans) le jour de la naissance de Lewis Trondheim, ils se seraient ratés de toute façon. Huit ans après ces événements son troisième film, Le passé et le présent, est le vrai commencement de sa filmographie, régulière jusqu’en 2012, son cent quatrième anniversaire coïncidant alors avec la sortie de son trentième film et la mort de Ravi Shankar, quatre-vingt-onze années après que ses treize ans avaient ignoré le dernier soupir de Robert de Montesquiou (dont le troisième livre s’intitula, lui, en 1895, Le Parcours du rêve au souvenir, quinze autres suivront). Manoel meurt au printemps 2015, mais nous nous éloignons de notre sujet, quel qu’il soit.




dimanche 10 décembre 2017

Rêverie calendaire #95



(manuscrit d'Emily)






Le 10 décembre 1815 naît Augusta Ada Byron, fille du poète et lord fameux qui déserte la Grande-Bretagne pour n’y jamais revenir vingt-six jours après sa naissance mais qui veille à distance sur son éducation, l’enfant nourrit bientôt une passion pour les maths et son lointain papa la surnomme dans ses lettres la princesse des parallélogrammes, ce qui serait mignon si Byron n’avait fui le scandale de viols conjugaux répétés en état d’ivresse, et d'un inceste. Augusta, qui préfère qu’on l’appelle Ada (Augusta est le prénom de sa tante, la demi-sœur que son père lutinait), épouse à vingt ans William King, comte de Lovelace (un bon coup, si les noms prédestinent), et meurt seize ans après d’un cancer utérin ; dans l’intervalle, elle entre dans l’histoire ou du moins dans la préhistoire de l’informatique, en rédigeant le premier programme voué à être exécuté par une machine. Le premier des programmeurs était donc une programmeuse ; on ne peut pas dire pourtant que le métier soit encombré par la gent féminine ; il est ainsi des commencements qui ne présagent pas de la suite. 

Il était en revanche inévitable que le 10 décembre 1830 naisse à Amherst (Massachusetts) la poétesse Emily Dickinson, un plan divin le nécessitait ; alors que l’arbitraire le plus complet — à moins d’échafauder une théorie complotiste singulièrement retorse — règne sur la naissance, le 10 décembre 1989, de Marion Maréchal-Le Pen, fruit des brèves amours d’une des trois filles du borgne et d’un correspondant de guerre, ex-otage du Hezbollah, jouant occasionnellement les espions pour le Mossad. 

L’automne 1879 fut le plus glacial que la France ait jamais connu et on enregistra le 10 décembre des records de froid, -24 à Paris, -30 à Nancy, -37 dans les Vosges. Quarante ans plus tard, jour pour jour, À l’ombre des jeunes filles en fleurs reçoit le prix Goncourt ; le 10 décembre connaît ainsi des pics sans lendemain dans ses normales saisonnières. 



samedi 9 décembre 2017

Rêverie calendaire #94









« I’m the Boss, this is Champagne, Merry Christmas ! » répète en boucle un capitaliste dans les cauchemars du pauvre Johnny, lequel n’est plus qu’un tronc sans visage à qui la médecine refuse l’euthanasie : qui a vu Johnny Got His Gun ne peut oublier cette rengaine sortie de l’imagination du scénariste Dalton Tumbo, qui signait ainsi en 1971, cinq ans avant sa mort, son unique film, une adaptation du roman qu’il avait publié en 1938 ; il en avait déjà le projet au début des années 50, il en avait parlé à Luis Buñuel lors de leur rencontre au Mexique où ses activités anti-américaines, il était en effet communiste, l’avaient contraint à s’exiler. 

Trumbo était né dans le Colorado le 9 décembre 1905, douze ans jour pour jour après qu’Auguste Vaillant, trente-deux ans, avait jeté dans l’hémicycle de la Chambre des députés une bombe chargée de clous et de morceaux de zinc : s’il n’avait fait que blesser légèrement une cinquantaine de bourgeois parisiens, il fut guillotiné moins de deux mois plus tard, qui a dit que la justice était lente. Les lois scélérates votées dans la foulée de son attentat, et qui visaient à écrouer jusqu’aux sympathisants de la cause anarchiste, s’appuyaient sur une conception de la liberté que n’aurait pas renié le sénateur Joseph McCarthy s’il avait été de ce monde — or il ne naîtrait qu’en 1908, à Grand Chute (no comment), une ville du Wisconsin. 

Le 9 décembre 1929 naissait à New York John Cassavetes, qui trente-six ans plus tard épaterait les Frenchies venus le filmer à Los Angeles en leur déclarant, pince-sans-rire au volant de sa décapotable, qu’il rêve d’adapter sous la forme d’une comédie musicale, l'époque enfin est à la rigolade, le roman Crime et Châtiment.




vendredi 8 décembre 2017

Rêverie calendaire #93







Cantonnées dans une salle unique, en l’occurrence celle du musée Grévin, pour être non reproductibles, cinq cents vignettes peintes à la main pour trente-six mètres de pellicule ne font pas un modèle économique mais le premier cartoon du monde, c’est déjà ça : Pauvre Pierrot, tel est son titre, et pauvre Émile, Émile Reynaud, qu’en plus du dessin animé et le théâtre optique et le Praxinoscope peuvent appeler papa, mais qui, dépassé par la machine de guerre du cinématographe, vendit la sienne aux chiffonniers et, dans un moment de désespoir, un soir, confia aux flots noirs de la Seine ce qu’il appelait du nom gracieux de pantomimes lumineuses — deux seulement subsistèrent, dont ce Pierrot pionnier de 1892 — avant de mourir en 18, seul et amer, à l’hospice des incurables d’Ivry. 

Il était né un 8 décembre, en 1844, d’une mère aquarelliste et d’un père horloger (un point pour le déterminisme) et il fêtait ses dix-sept ans quand naquit ce même jour Georges Méliès, le 8 décembre a de la suite dans les idées ; Méliès qui racheta le théâtre et les automates de Jean-Eugène Robert-Houdin (quand on vous dit que tout se tient) et anima des Soirées fantastiques avant de découvrir le cinéma, d’y jouer le rôle qu’on sait, et de se fader sur la fin un remake du destin d’Émile, miséreux, malade, oublié : le mot sequel est un faux ami. 

Un 8 décembre, en 1916, Max Fleischer n’est plus seulement le père de Popeye et de Betty Boop mais celui, dans la vraie vie, du petit Richard, qui réaliserait pour Disney Vingt mille lieues sous les mers et signerait encore Le Voyage Fantastique, Soleil Vert et, presque septuagénaire, Conan le Destructeur ; cependant, quand il eut quatorze ans, le 8 décembre 1930, naissait à Vienne Maximilian Schell, lequel incarnerait en 1979 le terrifiant savant fou du Trou noir de Disney toujours (plus ou moins un remake de 20,000 Leagues under the Sea, mais dans l’espace), certainement le plus sombre des films de la firme, une exception dans une mer de guimauve : l’usine à rêves a ses cauchemars.




jeudi 7 décembre 2017

Rêverie calendaire #92



(Jeanne Roques alias Irma Vep alias Musidora, morte le 7 décembre 1957)





Le 7 décembre est un virtuose qui vous fait décoller du sol : ce jour-là naissent deux magiciens, le Bernin et Robert-Houdin — le premier de ces noms substantive et francise celui de l’architecte et sculpteur Bernini, le second, qui désigna le père de la magie moderne (Jean-Eugène de son prénom), inspira l’Austro-hongrois Weisz, qui s’inventa celui de Harry Houdini ; d’extases en suspensions, le Bernin comme Robert-Houdin s’attachèrent à donner l’illusion de corps libérés de la pesanteur — et meurt une magicienne, la soprano Kirsten Flagstad, qui créa à Londres, en 1950, les Quatre derniers lieder de Strauss, dont l’audition peut procurer le sentiment de léviter.





mercredi 6 décembre 2017

Rêverie calendaire #91








Le 6 décembre 1788, à Paris, meurt de mort naturelle, à soixante-cinq ans, l’astronome et mathématicienne Nicole-Reine Lepaute, laquelle avait fourni une grande part des monstrueux calculs (les calculs sont toujours monstrueux) que la prédiction faite par Edmund Halley en 1705 concernant une certaine comète rendaient inévitables, si l’on voulait se rapprocher de la réalité. Au printemps 1759, il s’étaient révélés justes à un mois près ; Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande en recueillit tout le succès, sa maîtresse jalouse comme une teigne — la cause des femmes a ses ennemis de l’intérieur — ayant posé la condition à la poursuite de ses faveurs qu’il omît le nom de Lepaute dans ses publications. 

Deux siècles plus tard (à un an près), le 6 décembre 1989, à Montréal, meurent assassinées quatorze étudiantes en génie civil, mécanique ou chimique, la fine fleur de l’ingénierie canadienne ; un garçon de leur âge, Marc Lépine, vingt-cinq ans, avait prémédité de les tuer l’une après l’autre, à la carabine ou à l’arme blanche, les poursuivant pendant vingt minutes à travers les trois étages de l’École polytechnique avant de s’écrier « Oh shit ! » et de s’exploser la cervelle. Il laissait des papiers où il déclarait juger « rationnellement » que les « féministes » avaient « ruiné » sa « vie » ; il avait en tout cas ruiné celles de mesdemoiselles Bergeron, Colgan,  Croteau, Daigneault, Edward, Haviernick, Klucznik-Widajewicz, Laganière, Leclair, Lemay, Pelletier, Richard, St-Arneault et Turcotte. La comète était repassée trois ans plus tôt ; on ne la reverra pas avant 2061.


mardi 5 décembre 2017

Rêverie calendaire #90






Le 5 décembre est une date importante pour le cinéma, qui tire ce jour-là deux gros lots, Friedrich Christian Anton dit Fritz Lang (en 1890) et Walter Elias dit Walt Disney (en 1901), auxquels viennent s’ajouter très vite deux numéros complémentaires, Imre Joszef dit Emeric Pressburger (en 1902) et Otto Ludwig Preminger (en 1905). 

La naissance ce même jour de Francis Bouygues est hors sujet. 

En 1926, Disney arrête de dessiner, activité pour laquelle, de son propre aveu, il n’était pas spécialement doué ; cette année-là, son anniversaire coïncide avec la mort de Claude Monet. 



lundi 4 décembre 2017

Rêverie calendaire #89









C’est désolant, encore des nazis, à croire que cette vermine s’est installée dans tous les plis du calendrier — mais à la réflexion on s’étonne de s’en étonner puisque tel est le cas de tous les phénomènes qui ont duré un an au moins. Pourtant ce sont bien eux qui tenaient les rênes de Radio-Paris dont les émissions et la Propaganda s’attachèrent à soixante-seize reprises la collaboration de Maurice Dorléac, comédien d’à peine quarante ans au début de l’occupation et bientôt chargé d’âmes, Françoise en 42, Catherine en 43, il fallait bien nourrir ces petites demoiselles ; frappé d’indignité à la Libération, l’acteur apparut cependant dans un paquet de films certes peu mémorables — qui se souvient de Souvenirs perdus ? de L’Agonie des Aigles ? de Nous sommes tous des assassins ? ¬— quasiment jusqu’à sa disparition, le 4 décembre 1979 ; il avait ainsi survécu douze ans à la mort de sa première fille. 

Maurice avait joué en 51 le petit rôle du commissaire dans Le Passage de Vénus (une comédie-bouffe) or c’est le 4 décembre 1639 que pour la première fois des hominidés, en l’occurrence Horrocks et Crabtree, des astronomes anglais, songent ne serait-ce qu’à noter la date du transit de Vénus, et à l’observer, jusqu’à présent on aurait pu penser qu’entre chaque transit parfaitement ignoré la planète s’en allait bouder pendant deux cent quarante-trois ans ; on sait maintenant qu’elle se faisait attendre, car la rareté fait les vraies stars. 

Et la brièveté les icônes : un cancer fulgurant du foie à l’âge de trente-six ans en fit une de Gérard Philipe, né Philip un 4 décembre en 1922 et qui à la fin de la seconde guerre (où il s’illustra dans la Résistance), sur les conseils de sa mère, Marie dite Minou, qui donnait dans le spiritisme, avait ajouté un E à son nom afin qu’il comportât treize lettres, nombre porte-bonheur : la chance n’avait duré qu’un temps. L’acteur pria qu’on l’enterrât dans le costume du Cid, son rôle-fétiche, ce qui fut fait. 

Ce même jour, en 1910, tandis qu’à Duino Rainer Maria Rilke fêtait ses trente-cinq ans, un couple de Juifs russes émigrés à Chester (Pennsylvanie), les Soifer, donnaient naissance au petit Isadore, lequel sous le nom d’Alex North composerait la musique de Spartacus ou des Misfits avant que Kubrick ne lui passe la commande d’une partition pour son 2001 l’Odyssée de l’espace ; Stanley changea d’idée pendant le montage et n’osa pas ou ne songea pas à en informer le musicien qui découvrit, en assistant à une avant-première, qu’il avait travaillé pour rien : éclipse totale.



dimanche 3 décembre 2017

Rêverie calendaire #88




Je vous salue Marie, 1985. 




Dans le septième arrondissement, entre les ponts de l’Alma et Alexandre III, c’est au 13-15 rue Cognacq-Jay que les Allemands, en 43, réquisitionnent l’ancien dancing d’un parc d’attractions (« Magic City ») pour y loger, câblés à la tour Eiffel proche, les studios d'une télévision à l’usage d’abord exclusif de leurs soldats hospitalisés à Paris, mais qui deviendront après-guerre le décor de l’âge d’or de la télé française, sa piste aux étoiles : juste avant de partir précipitamment, les nazis avaient fini d’équiper les locaux aux petits oignons, ç’aurait été bête de gâcher. Cependant c’est au 2 de cette même rue en front de Seine que naquit, le 3 décembre 1930, Jean-Luc Godard ; quelques heures plus tard, au cœur de Montmartre, une petite meute de militants d’extrême-droite, en criant « Mort aux Juifs ! », fait rouler des fumigènes et des boules puantes sous les sièges du Studio 28 puis souille l’écran d’encre violette et chasse les spectateurs de L’Âge d’Or à coups de canne : le film de Buñuel insultait à la fois — c’était l’archevêque de Paris lui-même qui le disait — patrie, famille et religion ; entre cette émeute et bébé JLG, trois mille mètres à vol de pigeon. 

Au soir du 3 décembre 1956, six mois avant que le Franco-suisse ne tourne Tous les garçons s’appellent Patrick, c’est un certain Guy qui fait parler de lui, Guy Desnoyers, né en 1920 et depuis trois ans jeune curé d’Uruffe, une village de Meurthe-et-Moselle abritant un peu moins de quatre cents âmes, en tirant trois balles de revolver sur son amante, Régine Fays, dix-neuf ans, alors au huitième mois de sa grossesse, parce qu’elle ne voulait pas, comme la précédente, Michèle Léonard, quinze ans, accoucher clandestinement dans l’Ain et filer le lardon à l’Assistance publique, c’était pourtant une combine bien pratique. Mais si Desnoyers défraya la chronique, c’est qu’il ne s’arrêta pas là : éventrant sur-le-champ la malheureuse (à qui il avait proposé en vain l’absolution, à deux reprises, avant de garer sa 4CV sur une route de campagne et de l’en faire descendre), il mit au jour son fils dans la nuit noire — il était viable et il vivait, révéla l’autopsie —, et fit ce qu’un curé fait dans ce genre de cas, il le baptisa, les limbes ne l’auraient pas, puis il le poignarda ; dans cette obscurité, il ne voyait pas bien si l’enfant lui ressemblait ; dans le doute, il le défigura ; enfin il fit rouler les corps dans un fossé. 

Un jury lui trouva des circonstances atténuantes (un tour de force) et la tête de Desnoyers resta sur ses épaules ; vingt-deux années de prison suivies de trente-deux ans dans une abbaye à Plouharnel (Morbihan) prolongèrent son existence jusqu’en 2010. Dans le cimetière d’Uruffe, la tombe de Régine désigne son assassin : « Ici repose Régine », dit-elle, « tuée par le curé de la paroisse », c’est gravé dans le marbre ; depuis lors, l’Église insiste auprès de la famille pour qu’elle en adoucisse la formulation, mais les Fays tiennent bon.



samedi 2 décembre 2017

Rêverie calendaire #87




La plage de Fréjus après la catastrophe.





Le 2 décembre est napoléonien pendant un bon moment, un sacre, une bataille, un coup d’état, un empire premier puis second, il y a des antiquaires pour ça. Retenons plutôt que ce jour-là, en 42, à Chicago, Enrico Fermi réalise, en cassant des noyaux, la première réaction en chaîne — mais à vrai dire ce sont des neutrons qui font tout le boulot — ou que naissent Georges Seurat et Otto Dix (mort trois ans avant, c’est couillon, qu’il ne devienne octogénaire et réalise ainsi son nom), mais aussi Maria Callas, David Pujadas et j’en passe, ou que meurent, outre Dinu Lipatti et Romain Gary, les quatre centaines d’anonymes que le barrage de Malpasset (sic), dans le Var, noya en 59 en se rompant (neuf heures du soir étaient passées de treize minutes, il pleuvait déjà à torrents), balayant la vallée d’une vague de quarante mètres : cinquante milliards de litres d’eau libérés instantanément.




vendredi 1 décembre 2017

Rêverie calendaire #86



Zelig (1983)





Le 1er décembre 1935, au lendemain de la mort de Pessoa à Lisbonne (voire simultanément, compte tenu du décalage horaire), naît à Brooklyn Allan Stewart Königsberg, dit Woody Allen ; la réalité, tranquillement, réussit parfois de tels enchaînements ; la thèse d’une réincarnation paraîtra tirée par les cheveux, comme d’habitude, à moins qu’on ne postule une régression de génie à petit génie, c’est un modeste pas de plus vers la vraisemblance. 

Pour autant, il y a des hauteurs qui ne bougent pas, si leur nom change, comme le mont Everest, le tsar de ses pairs, que les Tibétains depuis belle lurette appelaient le Chomolungma mais que l’administration britannique requalifia, un an avant qu’il ne mourût le 1er décembre 1866, en l’honneur d’un sujet de la Couronne, le géographe George Everest, lequel avait consacré sa vie à la triangulation des Indes, singulière et noble tâche, s’il en est. 

C’en est une autre que de traduire Pirandello dans les années vingt, ce à quoi l’écrivain, critique et résistant Benjamin Crémieux, né le 1er décembre 1888 (aucun rapport avec Gaston, sinon une fin tragique), s’attela avant de mourir d’épuisement à Buchenwald, en 1944 ; onze ans après, osez Rosa Parks : tandis qu’à Paris le jeune Alain Bashung fête ses huit ans et que Woody, qui a vingt ans, écrit depuis un an déjà des gags pour la télévision, cette femme noire accomplit le prodige, un 1er décembre, dans un bus de l’Alabama, de se dresser face au racisme en restant assise : ce qu'apporte demain n'est pas si mal que ça.









Le 1er décembre 1934 mourait le chanteur et guitariste Arthur "Blind" Blake. 





jeudi 30 novembre 2017

Rêverie calendaire #85








J’aime que tout soit réel et que tout soit précis ; 
et je l’aime parce qu’il en serait ainsi, même si je ne l’aimais pas. 
C’est pourquoi, si je meurs sur-le-champ, je meurs content, 
parce que tout est réel et tout est précis. 

Le poète Alberto Caeiro mourut ainsi le sourire aux lèvres, le 30 novembre 1935 — cent ans plus tôt précisément naissait Samuel Clemens, dit Mark Twain — à ceci près qu’il n’existait pas et que son créateur le disait mort depuis vingt ans (de la tuberculose, alors que lui-même mourait d’une cirrhose) ; mais son sourire inexistant flotta peut-être réellement un bref instant, tel celui d’un célèbre chat, au-devant du masque bientôt mortuaire de Pessoa, on ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est que la veille, Fernando écrivait son dernier mot : « Je ne sais pas ce que demain apportera. » 

Cinquante-neuf ans plus tard — J’aime que tout soit réel et que tout soit précis — meurt un autre alcoolique, Guy Debord, lequel s’épargne, par le suicide, les fastidiosités d’une fibrose hépatique ; le 30 novembre 2016, hommage secret peut-être de la société du spectacle au situationniste, l’Unesco inscrira la bière belge au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. 

Ce jour-là meurt Armande Béjart, veuve de Molière depuis trente ans (vingt-sept en fait), en 1700 ; en 1900, c’est Oscar Wilde. De beaux comptes ronds. Il est moins facile de retenir l’assassinat ce même jour, dans les jardins du Pharo, à Marseille, du communard Gaston Crémieux, en 1871, ou, dans le camp d’Auschwitz, en 1943, de la mystique Esther (dite Etty) Hillesum. On devrait pourtant : on ne sait pas ce que demain apportera.



mercredi 29 novembre 2017

Rêverie calendaire #84



Hans Holbein le Jeune (mort le 29/11/1543), Le Christ mort, détail






Trente ans jour pour jour après qu’était parti à quatre-vingt-deux ans Archibald Alexander Leach dit Cary Grant, immortel héros de La Mort aux trousses dont le dernier film, vingt ans avant sa mort, s’appelait Rien ne sert de courir, c’est toute une équipe de football brésilienne (sur le point de disputer une finale de championnat, son adversaire fair-play accepterait bientôt de lui céder la coupe à titre posthume) et une poignée de journalistes sportifs qui périssent le 29 novembre 2016, à dix heures du soir, dans le crash d’un avion de ligne inadapté (ce dernier vol par sa longueur excédait ses capacités), à quinze risibles bornes de sa destination (l’aéroport de Medellín), faute de carburant : détail navrant, il venait d’effectuer dans les environs, un quart d’heure durant, les couloirs étant encombrés et son pilote inexpérimenté n’ayant pas voulu reconnaître tout de suite la gravité de la situation, deux boucles d’attente de trente kilomètres chacune, tel un chien stupide qui tournerait en rond avant de se coucher alors qu’il est en feu, bilan : soixante-dix morts instantanément et sept survivants dont le gardien de but, mais il expire dans l’ambulance. 

Les variations de la hauteur du son que produisit l’avion en s’écrasant dans une colline, aux oreilles des Colombiens diversement présents dans les parages, est un effet qui fut décrit et expliqué pour la première fois par Christian Doppler, physicien né à Salzbourg un 29 novembre en 1803 ; ce jour-là, Monteverdi meurt à Venise d’une cirrhose du foie, Puccini d’un cancer de la gorge à Bruxelles ; Natalie Wood est retrouvée noyée près de Santa Catalina.




mardi 28 novembre 2017

Rêverie calendaire #83






Nous aurions volontiers cité la biographie claire, élégante et sentimentale de Matsuo Munefusa dit Bashō (mort un 28 novembre en 1694) que n’aurait pas manqué d’écrire Stefan Zweig (né ce même jour en 1881) s’il en avait eu le projet, mais la paix qu’il eût pu trouver dans la poésie japonaise ne fut jamais vraiment à sa portée. On sait que Zweig, qui avait commencé très tôt une collection d’autographes (il y cherchait le secret de la création), en possédait un du poète William Blake, né le 28 novembre 1757 et que la mort sept décennies plus tard — au cours desquelles il avait eu des tas de visions, et conversé avec des archanges — empêcha d’achever l’illustration de la Divine Comédie du Dante, dont il laissait toutefois cent deux esquisses et aquarelles ; on sait aussi que ce jour-là naît à Middletown, dans le New Jersey, quatre ans après le suicide de Zweig au Brésil, le futur cinéaste Joe Dante qui, suite à un séjour d’un an, il a douze ans, à l’hôpital où le clouait une poliomyélite, développera une passion dévorante pour les films d’épouvante, dédaignant la production jamais si prolifique, au même moment, cinquante bouquins par an, de la romancière pour enfants Enid Blyton qui, réglée comme une horloge, enchaîne du breakfast à l’heure du thé, sa machine à écrire portable sur les genoux, les aventures des Famous Five et de Noddy, entre autres, dont il s’est vendu à ce jour six cents millions de copies, la mort de leur auteur depuis longtemps sénile, le 28 novembre 1968, n’affectant pas sensiblement la courbe des ventes, ni sa propre fille d’ailleurs, Imogen, qui déclarera sans appel que la mère de Oui-Oui était un monstre de prétention dépourvu de tout instinct maternel

Quand Joe Dante a trente-trois ans, en 1979 (il travaille alors à son deuxième film, Hurlements), le vol 901 d’Air New Zealand et ses deux cent cinquante-sept occupants, partis d’Auckland pour une promenade touristique sans escale au-dessus de l’Antarctique, pâtissent de données erronées et d’une situation de blanc dehors, phénomène optique propre aux régions polaires qui fit que le mont Erebus, volcan culminant pourtant à près de 4000 mètres et devant son nom, ironie du sort, à une divinité primordiale des enfers, Érèbe, frère et époux de la Nuit et père du Jour, selon les Grecs, n’apparut absolument pas au pilote du DC-10, peu avant treize heures : il n’y a dans ces moments-là ni ombre ni ciel ni terre, nul contraste, une seconde avant l’impact presque à l’horizontale le capitaine Jim Collins et son équipage eussent juré se trouver pépères dans une mer de nuages. Trois ans plus tard, Joe réalise deux épisodes sur six de l’éphémère série télé Police Squad, ressuscitée quelques années après au cinéma avec succès grâce au sérieux imperturbablement comique du vieux beau à cheveux blancs Leslie Nielsen, lequel à soixante ans passés connaît ainsi une célébrité mondiale — certes il brillait déjà dans Airplane ! (Y a-t-il un pilote dans l’avion ?), tourné en trente-quatre jours l’été qui précéda le crash dans l’Erebus ; l’acteur mourra d'une pneumonie le 28 novembre 2010.



lundi 27 novembre 2017

Rêverie calendaire #82







Le 27 novembre 1703, en Angleterre — selon le calendrier julien, à cette époque encore en vigueur outre-Manche, Grégoire pouvait aller se faire voir —, une tempête qu’on surnomme aussitôt The Great Storm ravage le sud de l’île : elle met à bas deux mille cheminées londoniennes, déracine deux fois plus de chênes dans la région jamais si mal ou si bien nommée de New Forest, emporte le phare d’Eddystone (et son bâtisseur, dont il ne reste ainsi doublement rien), provoquant le naufrage d’un millier de marins et perchant des navires à l’intérieur des terres ; quatre cents moulins à vent devenus fous prennent feu à cause de la friction (selon Defoe), la reine Anne se terre dans une cave ; le bilan est de dix mille morts. 

Ce même jour, en 1754, naît près de Dantzig l’Allemand Georg Forster qui à dix ans explore avec son père les rives de la Volga (jusqu’aux steppes de l’actuel Kazakhstan), à treize ans traduit du russe et publie avec succès une Histoire de la Russie, à dix-sept ans embarque avec James Cook pour sa deuxième circumnavigation (en qualité de dessinateur, il suit toujours son père qui est naturaliste), à vingt-trois ans est élu membre de la Royal Society, est un des premiers à étudier le sanscrit, fait plus que taquiner la botanique, la mycologie, l’entomologie, l’ethnologie, l’anthropologie, épouse comme un seul homme la cause de la Révolution, à trente-neuf ans meurt d’une pneumonie à Paris, une vie bien remplie. 

En 1970, ce jour-là, un peintre surréaliste bolivien, Benjamin Mendoza y Amor Flores, désirant « sauver l’humanité de la superstition » (dira-t-il à son procès) ou tout bonnement « attirer l’attention » (avouera-t-il sur ses vieux jours, il faut dire qu’on imagine mal quelque chose d’un intérêt moindre que le surréalisme bolivien), s’accoutre en prêtre et, crucifix en main, approche le pape Paul VI alors en visite à Manille pour porter à son cou deux coups de poignard — lesquels furent heureusement déviés par le col renforcé que le saint père portait afin de soulager une arthrose cervicale. 

Huit ans plus tard, à San Francisco, l’assassin d’Harvey Milk, lui, ne rate pas son coup (c'est-à-dire qu'avec deux balles dans la poitrine, deux dans la tête et une dans le dos, c'est difficile) ; au même moment naissait à Wiesbaden (son G.I. de père y était en mission) une certaine Sheelagh Albino, brillant petit bout de femme d’un mètre soixante qui, détentrice précoce de deux master degrees en comptabilité, change soudain de voie, ou l'approfondit, pour devenir sous le nom de Shy Love — littéralement, amour timide, elle ne manque pas d’humour non plus — l’actrice de trois cent soixante films dont Big Wet Asses (2003) et Fuck my Shit Hole (2013) : une vie bien remplie également.