dimanche 19 novembre 2017

Rêverie calendaire #74




Nicolas Poussin (mort le 19 novembre 1665), Et in Arcadia ego (détail)





Tombouctou, Tombouctou, on sait maintenant à quoi s’en tenir mais au début du XIXe ces trois syllabes fascinent à mort, notamment les Européens qui n’y ont jamais mis les pieds et n’en ont qu’une idée livresque et déformée ; les paraphrases de traductions de vieux récits du Moyen-Âge et ses portes fermées aux chrétiens par décret en ont fait une cité mythique au point qu’à Paris, en 1826, la Société de Géographie offre la somme de dix mille francs à quiconque pourra attester qu’il en revient. Ce qu’apprenant René Caillié, qui était né dans les Deux-Sèvres le 19 novembre 1799 et qui, fils d'un bagnard, orphelin à onze ans, élevé par une grand-mère, s’était assez identifié au Robinson de Daniel Defoe pour rallier à pied La Rochelle et s’embarquer, il avait seize ans, sur l’un des quatre navires d’escadre de « La Méduse », assister à son naufrage bientôt peint par Géricault puis multiplier les allers-retours entre la France et le Sénégal, décide de relever le défi — il se trouve en Mauritanie où il apprend l’arabe et potasse le Coran quand il a vent de la récompense. Passant aux yeux des autochtones pour un jeune lettré musulman, il atteint Tombouctou au prix de mille dangers en 1828 (cette année-là, le 19 novembre, Franz Schubert passait l’arme à gauche), la ville elle-même le déçoit pas mal, elle tombe en ruines, le retour par le Sahara est un cauchemar ; Caillié empoche les dix mille francs, fait sensation, devient célèbre, puis est élu maire de Champagne (Charente-Maritime) et meurt d’ennui et du paludisme à l’âge de trente-huit ans (contre trente-et-un pour Schubert, qui n’a jamais quitté l’Autriche).


samedi 18 novembre 2017

Rêverie calendaire #73






Trois semaines après qu’était mort à Paris, le 18 novembre 1922, Marcel Proust, le plus quantique des écrivains de son époque, probablement, s’il fallait retenir ce critère, Niels Bohr reçoit des mains du roi de Suède, pour ses travaux de mécanique quantique, le prix Nobel de physique ; Bohr lui-même, dont le blason disait, ce n’est pas Swann qui dirait le contraire, Les contraires sont complémentaires, rendra l'âme un 18 novembre, à Copenhague, quarante ans plus tard ; simultanément, à San Francisco — on peut toujours nourrir l’espoir qu’un modèle cohérent l’explique — naîtra Kirk « The Ripper » Hammett, le guitariste de Metallica. 

« Dieu ne joue pas aux dés ! » lança Alfred Einstein — excédé par les flous, les probabilités et les incertitudes de la physique quantique — à Bohr lors d’un débat, en 27, en Belgique. La punchline fit florès. Einstein crut bon de préciser, par la suite, qu’il n’imaginait pas « un Dieu qui récompense et punisse l’objet de sa création », qu’il ne voulait ni ne pouvait « concevoir un être qui survivrait à la mort de son corps » et jugeait « faible, craintif et stupidement égoïste » un esprit souriant à de telles idées. Le 18 novembre 1978, au Guyana, dernière enclave british friendly de l’Amérique du sud, six centaines d’imbéciles sous la coupe d’un gourou de l’Indiana, Jones (Jim de son prénom), alors au sommet de sa paranoïa, ingèrent sur son ordre une boisson (limonade ou jus de raisin, selon les sources) coupée au cyanure, ce qui après tout est leur droit, mais entraînent également dans cette surprise-party leurs trois cents gosses ; ainsi s’achevait l’aventure de la secte du « Temple du Peuple », cocktail hardi de protestantisme, de guérisons miraculeuses et de marxisme que n’avait pas prévu la théorie des cordes. 

Le 18 novembre 2006, enfin, une parachutiste amateur belge sabote l’équipement d’une autre parachutiste amateur belge, qui s’écrase, parce qu’elles aimaient le même homme, un parachutiste amateur belge également.



vendredi 17 novembre 2017

Rêverie calendaire #72







Le 17 novembre est la journée mondiale de la prématurité et je suis né prématurément un 17 novembre ; je n’invente rien ; j’aurais dû naître un 17 décembre, comme Beethoven, au lieu de ça je suis né le même jour qu’Arlette Gruss et Danny DeVito. 

À quoi ça tient. 

Mais j’exagère. L’inventeur et confiseur Nicolas Appert est également né un 17 novembre, à qui l’on doit quand même et la boîte de conserve et le lait concentré, et puis j’aime beaucoup Danny DeVito. Ce n’est pas Beethoven, c’est sûr. Je n’ai rien contre Martin Scorcese non plus, ni Jeff Buckley. Et je lisais avec passion, enfant, les aventures de Yoko Tsuno (L'Orgue du diable, La Spirale du temps) que Roger Leloup, né un 17 novembre en 1933, créa à l’âge de trente-cinq ans — petite main des studios Hergé dès sa vingtième année, cet ancien pré-ado fondu de modélisme était très fort dans les choses techniques, le fauteuil roulant du capitaine Haddock dans Les Bijoux de la Castafiore, par exemple, c’est lui ; du reste il est toujours en vie. 

Passons à la mort, à présent. Un 17 novembre, on empoisonne un philosophe à l’arsenic, Pic de la Mirandole ; un pirate meurt à la Jamaïque, Jack Rackham, dit Calico Jack. Rodin se fige. Et Villa-Lobos. 

On aurait pu tomber plus mal. 

Ah, on me signale le cas pas piqué des hannetons du psychiatre et photographe Gaëtan Gatian de Clérambault, descendant d’Alfred de Vigny par sa mère et de René Descartes par son père et Croix de guerre avec palme en 1919 (parlez-moi d'un CV), qui décrivit l’érotomanie, donna son nom à un syndrome (la conviction délirante d’être aimé, soit une psychose paranoïaque peut-être pire que la régulière — croire que tout le monde vous veut du mal, passe encore, mais s’imaginer que chacun vous adore, c’est réellement déraisonner) et eut Jacques Lacan comme interne avant sa mort prématurée et volontaire par arme à feu, à Malakoff, le 17 novembre 1934, calé dans un fauteuil face à un grand miroir (il était alors presque aveugle) et entouré de mannequins de cire (il avait la passion du drapé et ne prit jamais en photo, mais par milliers, que des femmes voilées). Bon. Mettons que ça ne veuille rien dire.



jeudi 16 novembre 2017

Rêverie calendaire #71






Le 16 novembre est l’anniversaire de deux centenaires aux noms d’emprunt, Marie-Louise Vittore dite Renée Saint-Cyr (1904-2004) et Madeleine Cinquin dite Sœur Emmanuelle (1908-2008) ; à vrai dire, ni l’actrice à l’inimitable moue de mépris aristocratique, ni la nonne vouée à l’expression d’un sentiment en tous points opposé ne fêtèrent le centième, la première mourant en juillet, la seconde en octobre, le parallèle demeure frappant.

C’est également celui de José Garcia Moreno (1940-2000), trompettiste et tubiste d’origine espagnole reconverti dans le music-hall, star du petit écran français avant ses quarante ans et mort d’un AVC dans un village de l’Eure-et-Loir ; en 1978, alors que Garcimore (car c’était lui) anime Restez donc avec nous le samedi en compagnie de Denise Fabre et de Pierre Douglas, le 16 novembre tombe un jeudi et Alain Colas, sur le Manureva, donne son dernier signe de vie ; ce jour-là enfin, en 1997, quatre ans après Achille Zavatta, le monde du cirque est de nouveau en deuil : Georges Marchais plie bagage.




mercredi 15 novembre 2017

Rêverie calendaire #70







Le 15 novembre 1316 naît le seul roi de France et de Navarre à avoir régné de sa naissance à sa mort et pourtant le moins tyrannique de tous, le seul également dont on peut dire en toute rigueur qu’il n’a pas de sang sur les mains, Jean 1er le Posthume, qui vécut quatre jours.

Six siècles et soixante ans après le roi du cinéma français, dont le règne s’éternisait, Jean Alexis Moncorgé dit Gabin, meurt à soixante-douze ans des suites d’une leucémie, à l’Hôpital Américain.




mardi 14 novembre 2017

Rêverie calendaire #69



Louise Brooks, née le 14/11/1906.





C’est à un médecin né un 14 novembre, Marie François Xavier Bichat, qu’il revient d’avoir défini l’existence de la façon la plus satisfaisante et la plus claire, en 1800 : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort », c’est aveuglant. 

Le 14 novembre, ainsi, des puissances qui nous dépassent font que des phénomènes surgissent. Par exemple, en 1913, paraît à compte d’auteur Du côté de chez Swann ; sont annoncés avec aplomb, vis-à-vis de la page de titre, « pour paraître en 1914 », deux autre volumes à 1 fr. 29, Le côté de Guermantes et Le temps retrouvé, une petite trilogie bientôt pliée pour un peu moins de quatre francs, c’était présumer de ses forces à l’opposé du sens usuel. 

Vingt ans plus tard, un aviateur américain, James Crawford Angel Marshall, dit Jimmy Angel, survole en solitaire à bord de son coucou ce que les Pemóns, qui résistent à la mort dans la région (une zone isolée du Venezuela), appelaient depuis longtemps la Kerepakupai Vena, en langue arekuna, c’est-à-dire la cascade du lieu le plus profond, mais que le monde entier ignore sinon absolument et que Jimmy popularise sous le nom de Salto Angel : un kilomètre à pic, à très peu près, l’impératrice des chutes d’eau (dix-sept fois celles du Niagara, à titre de comparaison). 

Trente ans plus tard, au large de l’Islande, suite à une éruption sous-marine, une terre nouvelle apparaît, l’île de Surtsey (Surt est le Vulcain islandais) ; très exactement sept siècles auparavant, le 14 novembre 1263, Alexandre Nevski cessait de fonctionner : ses perspectives étaient bouchées.







Une autre définition de l'existence 
(Michel Colombier, co-auteur de la musique, meurt ce jour-là en 2004)





lundi 13 novembre 2017

Rêverie calendaire #68







Impressionnisme et datation ne semblent pas a priori devoir avoir affaire ensemble, or il s’est trouvé des experts — ça pousse comme le chiendent — pour croiser avec minutie trajectoires célestes, données topographiques et bulletins météos dans le but de déterminer, avec la plus petite marge d’erreur possible, que c’est le port du Havre tel qu’il était visible le 13 novembre 1872, à 7h35 du matin, que Claude Monet aurait saisi au vol dans son Impression soleil levant

Au même moment, à Édimbourg, Robert Louis Stevenson (qui vient d’adopter cette graphie, jusqu’à présent c’était Robert Lewis, mais c’est plus chic à la française) se trouve à son insu, à dix jours près, au milieu de sa vie (il a en effet vingt-deux ans et ne survivra qu’une vingtaine de jours à ses quarante-quatre ans), il étudie mollement le droit en rêvant de littérature et dans quelques semaines osera dire à son père, un homme très pieux, qu’il ne croit plus en Dieu. 

Un siècle et treize années plus tard, en 1985, l’éruption du Nevado del Ruiz fait fondre son bouchon de glace et un granité à la cendre avalant tout sur son passage emporte en dévalant ses pentes une quinzaine de villages et plus de vingt milliers de Colombiens, piégeant cruellement dans les débris de sa maison une jeune fille de treize ans, Omayra Sanchez, dont l’agonie cernée par l’impuissance et le regard d'une noirceur d'encre devaient durer encore trois jours sous l’œil avide des caméras de télévision, spectacle propre à réfuter l’idée d’un Dieu souverainement bon. 

Trente ans après, en région parisienne, le 13 novembre 2015 n’apporte aucun contre-élément probant.



dimanche 12 novembre 2017

Rêverie calendaire #67



Les premiers fruits d'Édouard Vuillard, né le 12/11/1868.



Sans le carnet de naissances du 12 novembre, un profond silence régnerait Dans les steppes d’Asie centrale (Alexandre Borodine, 1833), il n’y aurait pas de Porte de l’Enfer qu’on puisse toucher du doigt (Auguste Rodin, 1840) mais au contraire des romanciers impréparés sans recours possible (Roland Barthes, 1915), pas de Momo ni d’Histoire sans fin et une autre blonde pour L.B. Jeffries (Michael Ende et Grace Kelly, 1929), Sharon Tate serait peut-être encore en vie (Charles Manson, 1934), on se souviendrait d’un autre abruti à la télé dans les eighties (Patrick Sabatier, 1951) et d’un autre beau gosse chantant et dansant mal dans une resucée surcotée (Ryan Gosling, 1980). Dans l’ensemble, ce serait dommage.



samedi 11 novembre 2017

Rêverie calendaire #66



Leonardo di Caprio, né le 11/11/1974.





Le 11 novembre, c’est l’été de la Saint-Martin : on observe autour de cette date, sous nos latitudes, pas toujours mais assez souvent, un léger réchauffement. 

Le temps qu’il fit à Chicago en 1887 — certainement froid, l’Illinois est réputé pour ça — importait peu aux anarchistes blancs comme neige que la police de cette cité, qui l’avait elle-même perpétré pour justifier une vague de répression, accusait d’un massacre à la bombe, que l’on pendit haut et court ce jour-là et dont le plus à plaindre (ils étaient quatre) est sans doute George Engel, cinquante-et-un ans, un pauvre compagnon allemand déçu du socialisme qui, sitôt débarqué en Amérique, treize ans plus tôt, avait perdu la vue, lui qui déjà orphelin à onze ans (le choléra) avait été placé chez des Thénardier de Kassel qui le contraignaient à mendier son pain, une même bad luck dans le nouveau monde et dans l’ancien. 

En 1967, dans le quartier de Chiyoda, à Tokyo, où se trouve le siège du gouvernement, un espérantiste de soixante-treize ans, Yui Chunoshin, espère convaincre le Japon, en s’immolant, de ne pas prendre part à la guerre du Vietnam ; quelques heures plus tard, à six heures et demie du soir, heure de Paris, une autre flamme s’allume, moins douloureusement, comme c’était déjà la routine depuis quarante-quatre ans.



vendredi 10 novembre 2017

Rêverie calendaire #65




La Chute (1764), ultime gravure de William Hogarth, né le 10/11/1697. 




Le 10 novembre sent la poudre, il a le doigt sur la gâchette : c’est ce jour-là qu’expire à Marseille, en 1891, un célèbre trafiquant d’armes, parti quelques années plus tôt dans l’affection et le bruit neufs, et que naît en Russie en 1919 le futur inventeur de l’AK-47 (le nombre donne le millésime), Mikhaïl Timofeïevitch Kalachnikov : bruit neuf s’il en fut, quoique peu affectueux, que celui de son arme, et qui résonne encore un peu partout, plus volontiers même que les poèmes d’AR-54, multipliant jusqu’au pointillisme ses deux trous rouges.



jeudi 9 novembre 2017

Rêverie calendaire #64



De Gaulle en 1915. 



Le 9 novembre 1918, les Guillaume abdiquent : l’un au sens strict, c’est Guillaume II, qui se trouve à Spa, en Belgique, quand il annonce être et devient de facto, signant la fin d’un monde ancien, le dernier roi de Prusse : l’ex-Kaiser survivra à cette performance assez longtemps pour avoir vent, ce même jour à vingt ans de distance, de la « Nuit de cristal », bien mal nommée, vu son opaque brutalité : ce ne sera qu’en 1989 qu’une nuit du 9 novembre pourra vraiment prétendre à la transparence en Allemagne, en tout cas l’horizon s’y dégage soudain localement, à Berlin et ses environs (cette enfilade de jours historiques, pseudo-putsch d’Hitler y compris, n’a pas manqué de frapper les esprits et le 9 novembre a acquis outre-Rhin le petit nom de Schicksalstag, ou jour du sort : de Rostock à Munich, on y est sur ses gardes). 

Mais revenons, bergère ô tour Eiffel, à nos moutons, à cette année 1918 et à l’autre Guillaume, vous l’avez reconnu, originellement Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzky (il y avait du monde là-dedans) mais personne, certainement, ne l’a jamais appelé ainsi, sinon par plaisanterie, qui abdique donc lui aussi ce jour-là — au même moment, dans le Morbihan, Jeanne Denis a vingt-cinq ans et n’est une mère, c’est ben vrai ça, que pour ses enfants — mais dans un sens métaphorique ou bien, en un autre sens, plus strictement encore, en rejoignant la masse des morts qu'à cette époque fit par millions la grippe espagnole (à n’en pas douter il y eut, dans le lot, d’autres Guillaume, moins poètes ou moins trépanés, pas royaux pour un sou, sale temps pour les Guillaume). 

Sale temps pour les Charles également, en 1970, particulièrement le modèle à képi d’un mètre quatre-vingt seize, dont un anévrisme se rompt à la suite d’une partie de patience dans sa bibliothèque, l’histoire ne dit pas s’il la gagna. Ce même jour, en 1991, Ivo Livi devient livide, Montand descend définitivement.









Poème d'Apollinaire, musique de Louis Bessières. 




mercredi 8 novembre 2017

Rêverie calendaire #63






Le 8 novembre 1939 — s’il n’était pas mort à soixante-quatre ans, Bram Stoker en aurait eu quatre-vingt-douze, on commémore la fin de John Milton : l’ombre de Dracula et de Satan, pas moins, se découpe sur ce jour funeste —, à Munich, dans la brasserie dite Bürgenbraükeller dont la grande salle peut accueillir à l’aise trois mille personnes, Adolf Hitler et tout son staff (Goebbels, Himmler, etc.) s’installent à la tribune qu’on dresse pour eux au même endroit, dans le fond, depuis seize ans maintenant qu’ils célèbrent en grande pompe (à bière) et en bombant le torse l’anniversaire d’un putsch, pourtant raté, qu’ils avaient piloté de là, en 1923. 

Trente-cinq jours plus tôt, un menuisier de trente-six ans, Georg Elser, membre actif de l’Association des Amis de la Nature et talentueux joueur de cithare — son entourage le décrira comme taiseux mais cordial — et qui s’était installé en ville pendant l’été, un projet bien précis en tête, avait dîné dans cette même salle, d’un repas léger, la formule pour les ouvriers, en serrant contre lui sa sacoche, puis s’était laissé enfermer, attendant patiemment qu’un silence de mort règne sur les lieux pour se glisser derrière le pilier près duquel Hitler aura son pupitre et y creuser près de la base une cavité, centimètre par centimètre, sans faire de bruit, en roulant les menus débris dans un tapis, et revenant soir après soir — repas léger, cachette, tapis, repas léger, cachette, tapis, le cœur battant : les nuits sont brèves et excessivement longues, son travail de fourmi exaltant et pénible, enfin il a dégagé un espace suffisant pour la bombe à retardement dont la fabrication, d’incessantes vérifications, après une bonne sieste sans rêves, mobilisent ses journées dans l’atelier qu’il a loué (toutes ses économies y passent), c'est un montage de deux pendules et de trois ou quatre réveils ; le 6 novembre, l’engin est armé et réglé grâce au savoir acquis dans les années 1920, au sortir de l’enfance, quand on l’avait placé comme apprenti chez un horloger de Constance — c’était écrit. 

Tout ce qu’il voulait, dira-t-il, c’était qu’il y ait moins de morts, à court et à long terme, fallait-il en passer par en faire quelques-uns : c’est une grande et belle chose qu’un artisan déterminé qui ne va pas chercher midi à quatorze heures, et cela aurait pu marcher. Hélas, le sort plus rigoureux compte les secondes ; la trotteuse est son trébuchet. Les nombreux voyageurs temporels que la fiction enverra dans le passé pour occire le führer peuvent remiser leurs plans : ils n’auraient qu’à trouver Elser et le persuader d’avancer d’un quart d’heure l’enclenchement de son mécanisme, et le tour serait joué. Tout était déjà prêt. Si seulement. Mais sauf que. Trente-cinq nuits à genoux (leur tuméfaction le trahira, quand la Gestapo l’attrapera) dans les échos d’une brasserie vide, la ténacité alliée au courage, des yeux limpides dans un visage rude n’auront pas suffi : alors qu’il avait habitué son monde à déblatérer pendant près de deux heures (Georg s’était renseigné), le Salopard Suprême est nerveux ce soir-là, il a un train à prendre, et quitte les lieux à neuf heures sept, une heure après son arrivée et treize minutes avant l’explosion qui a bien lieu et tue sept nazis, en blesse seize autres grièvement, mais de ceux dont la mort ne change rien à rien, même si ça fait toujours plaisir. 

Dans l’attente du grand procès qu’il prévoyait de mettre en scène à la fin de la guerre, Hitler gardera Elser en réserve, au camp de Dachau ; mais quand les carottes seront cuites, au printemps 45, il donnera l’ordre de l’exécuter sans effet de manches, tout foutait le camp mais il n’avait pas oublié ce menuisier de rien du tout qui s’était dressé sur sa route et avait bien failli le renverser — sans l'appui d'aucune puissance autre que celle de sa volonté. 

Quarante-sept ans après l’attentat d’Elser, le 8 novembre 1986, meurt à Moscou Viatcheslav Mikhaïlovitch Molotov, à qui le fameux cocktail doit son nom : ce jour-là est ainsi celui des bombes artisanales, d’ailleurs c’est également l’anniversaire d’Alain Delon.



mardi 7 novembre 2017

Rêverie calendaire #62



Francisco de Zurbarán, Présentation de la vierge au temple (détail), 1629




Évidemment, c’est une question de verre à moitié vide ou plein, on n’en a jamais fini avec cette vaisselle : le calendrier aussi bien est une maternité à ciel ouvert, une infinie couveuse, trois cents pipettes pleines de gamètes, une ode à la sève. Prenez le 7 novembre : certes, lâchent la rampe ce jour-là Steve McQueen (son cœur s’arrête dans son sommeil, en 1980, au Mexique), Lawrence Durrell (même chose mais dans le Gard, dix ans plus tard) et Leonard Cohen, mais regardez un peu qui rapplique, que des cadors : un mystique maniériste, Zurbarán, un navigateur intrépide, James Cook, un magicien ès lettres, Villiers de l’Isle-Adam, la radieuse Marie Curie, cette tête de pioche de Léon Trotski, l’absurde Albert Camus, n’en jetez plus, tout ce qu’il faut pour faire un monde.




lundi 6 novembre 2017

Rêverie calendaire #61







Encore des morts, toujours des morts : on se doutait, d’entrée de jeu, que le calendrier est un cimetière. La convention et une pudeur idiote veulent qu’on se souvienne des grands hommes (et des grandes femmes aussi, bien sûr, mais l’expression n’est pas heureuse : on pense tout de suite à des girafes) à l’occasion de leur anniversaire, fêter leur fin serait macabre, or en naissant ils n’eurent aucun mérite ; la camarde signe le tableau et lui donne sa valeur, ou plutôt l’homme est un pastel que la mort fixe. 

Un nuage de laque ravive les couleurs. 

Le 6 novembre, des musiciens meurent : Tchaïkovski (Piotr Illitch), Edgar Varèse, Zoltan Kocsis. On déplore également la fin, à Douardenez en 73, d’un second rôle comique longtemps omniprésent (cent quatre-vingt films au compteur), Noël Roquevert (Nono pour les intimes), éternelle vieille ganache pète-sec ou sentencieuse et râleur de première — une certaine image de la France —, lequel aimait à dire pour épater son monde qu’il avait débuté au théâtre dans un emploi de travesti, ce qui était du reste la stricte vérité : c’était en 1893, il avait six mois et ses parents, comédiens ambulants dans les pays de la Loire, lui avaient fait tenir le rôle de la jeune Aurore de Nevers dans une adaptation du Bossu de Féval. 

Ce jour-là s’achève également, en 1991, la vie tragique de Gene Tierney ; Mme Muir rejoint son fantôme.




dimanche 5 novembre 2017

Rêverie calendaire #60








Le 5 novembre est le jour du dindon et c’est du reste un 5 novembre que naît, en 48, Bernard-Henry Lévy, dix ans tout juste après Joe Dassin, on rigole bien. 

On ne rit plus. Ce jour-là, en 77, disparaît René Goscinny, six ans plus tard, Jean-Marc Reiser, six ans encore, c’est Horowitz, les entertainers plient boutique. Et le dindon est toujours là.




samedi 4 novembre 2017

Rêverie calendaire #59





Et pendant ce temps, que dit Fabre ? Nous l’avons un peu négligé. Eh bien, le 4 novembre — il fallait que ça arrive — est le jour de l’endive, et succède au jour du topinambour. 

Pas de quoi se vanter. 

Les morts du jour sont plus racés. On peut mettre dans un même sac, pour leur côté liquide et gondole à Venise, Felix Mendelssohn-Bartholdy et Gabriel Fauré (le second vivant deux fois plus longtemps que le premier, il y a du progrès). Puis repasse une dernière fois la silhouette de Jacques Tati, suivie treize ans plus tard par celle de Gilles Deleuze, en un clin d'œil, verticalement. 



vendredi 3 novembre 2017

Rêverie calendaire #58




Photographie de Walker Evans, né le 3/11/1903. 






Vous venez au monde en 1954. On ne sait rien de vos parents — on les soupçonne d’avoir été un genre de husky, un terrier, mais dire si vous aviez les yeux de votre père ou le pelage de votre mère, mystère — et rien non plus de votre prime enfance, s’il y eut des jours heureux et confortables, une niche à votre nom et une jolie gamelle, avant un temps d’errance urbaine — et pas n’importe où, à Moscou, où il fallait se lever matin pour espérer trouver des restes. Vous résistez quand même à ces jours de galère qui paraissent prendre fin dans la troisième année de votre vie terrestre, lorsque des maîtres se proposent de vous remplir le ventre, leur grande maison est excessivement propre et vous-même devenez coquette, loin de la boue laissez voir vos frisettes. 

Et puis, de drôles d’ennuis commencent. On vous maintient, pendant des jours, dans des cages de plus en plus petites ; vous avez, en guise de pâtée, un gel inodore et sans goût ; on vous sangle, chargée d’électrodes, dans d'ignobles centrifugeuses ; c’est un cauchemar sans queue ni tête mais quand ça va veut bien s’arrêter, on vous bichonne ou on vous fiche la paix, et vous vous faites à l’alternance : c’est toujours mieux que rien, et rien, vous connaissez. Tout le monde loue votre douceur et votre grande docilité ; vous pesez dans les six kilos et, selon des équivalences, vous seriez une jeune femme d'environ trente-deux ans.

Alors arrive le 3 novembre. Depuis des semaines, autour de vous, chacun est fébrile, ne dort plus, saute des repas ; une histoire de délais à tenir dont vous n’avez aucune idée — Nikita veut ci, Nikita veut ça, ce maître-là doit être terrible. Quatre longs jours plus tôt, on vous a attachée, enduite d’iode, adieu frisettes, une dernière caresse sur la tête, et la porte s’est refermée. 

L’enfer vous est promis. 

D’abord, on vous transporte jusqu’à l’aire de lancement. Vous rêvez d’une promenade imminente. Mais en fait de promenade, c’est soudain un vacarme atroce, une trépidation, une terreur sans nom — la première terreur vivante dans l'espace. Votre estomac se vide dans le petit tuyau qu’on a fixé à votre cul ; pour vos médecins restés au sol, et que des capteurs surinforment, vos halètements très rapprochés couvrent le bruit de l'explosion. Très vite, les battements du cœur passent de 120 à plus du double et la fournaise de l’habitacle avoisine les cinquante degrés. Le système de régulation a été conçu dans l'urgence, tout devait rouler pour le 7 novembre, les quarante ans de la révolution, vous étiez censée orbiter et aboyer de joie, ce jour-là, en reconnaissant la Russie à travers le hublot, et on fera courir le bruit que vous étiez encore en vie ; mais on sait aujourd’hui — pris de remords, en 2002, un de vos bourreaux en a fait l’aveu — que votre épreuve s’est achevée six à sept heures après le décollage : vous étiez morte en impesanteur, flottant dans votre propre peur, d’un arrêt cardiaque ou de la chaleur. 

Le jour dit, par conséquent, la révolution en action n’était qu’une chienne déshydratée, un cadavre qui tourne en rond ; on comprend qu’ils aient préféré en donner une autre version. Au début du printemps suivant, après deux mille cinq cents et quelques rotations, vous prendrez feu, très chère Laïka, en revenant dans l’atmosphère : une étoile, pour vos frères humains.








Air de Vincenzo Bellini, né le 3/11/1801. 




jeudi 2 novembre 2017

Rêverie calendaire #57



Jean Siméon Chardin (né le 2 novembre 1699), 
Nature morte avec lapin, grive et quelques brins de paille.





Un 2 novembre sont assassinés Pier Paolo Pasolini (en 1975) et Jacques Mesrine (quatre ans plus tard), mais ce ne sera qu’en 2008 que l’on fera de ce jour-là — sempiternelle lenteur des autorités — la journée mondiale pour le droit de mourir dans la dignité. 

Le 2 novembre est un dandy (et un directeur de casting). Outre les deux maudits susnommés, lui sont attachées les naissances de Jules Barbey d’Aurevilly (1808) et de Luchino Visconti (1906), lequel à Milan soufflerait sept bougies quand naîtrait, à New York, Burton Stephen (« Burt ») Lancaster, futur guépard et professeur — autre lui-même un poil plus beau, un brin plus jeune. 



mercredi 1 novembre 2017

Rêverie calendaire #56




Pierre Bonnard et Alfred Jarry, L'Almanach illustré du Père Ubu (1901). 






Puissent mes os rester intacts 
Dans leur fourreau de chair compacte 

Rester intacts jusqu’à l’heure 
Où se débat le corps qui meurt 

dit la Berceuse pour endormir les morts que fit paraître Alfred Jarry à l’âge de vingt ans dans L’art littéraire, une revue éphémère, en 1893. Trois ans plus tard a lieu la grande première de son Ubu dont il avait jeté les bases trois ans plus tôt, encore au lycée, s’inspirant du premier grotesque à sa portée, en l’occurrence un professeur. Il se moque de tout, dans les grandes largeurs, une dizaine d’années, puis une infection des méninges l’étend pour le compte un 1er novembre, en 1907, « à 4 h. 15 du soir » comme le précise et le formule, sur sa fiche de décès, l’Hôpital de la Charité. 

S’éteindrait aussi jour-là, au milieu des années 50, papa de tous les coachs et dieu des voyageurs-représentants-placiers, le grotesque achevé de toute une société que fut Dale Carnegie (Jarry avait quinze ans quand il naissait dans le Missouri), conférencier très demandé et signataire d’un best-seller dont il s’écoulerait à travers le monde, ça donner le tournis, quarante millions de copies, How to Win Friends and Influence People, en français Comment se faire des amis. Le premier, s’il l’avait connu, eût sans doute dit Merdre au second.



mardi 31 octobre 2017

Rêverie calendaire #55




Un phénix par Hokusai. 


Le 31 octobre 1993 à une heure et demie du matin, trois jours après les dix-neuf ans de son petit frère Joaquin, River Phoenix apprend à ses fans, en s’effondrant sur le trottoir du « Viper Room » à West Hollywood, que cocaïne, héroïne, méthamphétamines et Valium ne font pas bon ménage. Explorers, Stand by Me, Indiana Jones and the Last Crusade, My own private Idaho, on avait pu avoir son âge et grandir en aimant ses films. Quelques heures plus tard, en Europe, mourait aussi l’auteur de Fellini Roma ; il avait commencé sa carrière à l’âge où le nouveau James Dean jetait l’éponge, vingt-trois balais, en écrivant le scénario d’un certain Diamant mystérieux ; puis il avait vécu cinquante années de plus. La vie est mal fichue. 


Ce même jour, en 1926, cinquante ans après qu’un cyclone avait ravagé l’Inde, Houdini — le roi de l'évasion — s'échappait pour de bon, sans art particulier. 

La terre tremble, le 31. En Turquie, par exemple, en l'an 588 ; au Japon en 1662 ; à Taïwan en 1720 — ces deux derniers séismes se faisant remarquer par leurs tsunamis meurtriers. Le 31 octobre 1760, cependant, Hokusai naît sans faire de vagues.



lundi 30 octobre 2017

Rêverie calendaire #54







« Toutes les idées que l’on peut exprimer avec un même son, ou une suite de sons semblables, ont une même origine et présentent entre elles un rapport certain, plus ou moins évident, de choses existant de tout temps ou ayant existé autrefois d’une manière continue ou accidentelle », telle est la Grande loi cachée de la parole que mit en évidence le fou littéraire Jean-Pierre Brisset, lequel était apparu dans l’Orne le 30 octobre 1837 — seize ans tout juste après Fiodor Dostoïevski — et qui, trente ans après Darwin, devait soutenir au contraire que nous descendons des grenouilles, et le prouver linguistiquement. Lui donne raison avec éclat, au moins concernant sa grande loi, cent un ans après sa naissance, la diffusion radiophonique d’une version hyperréaliste (étant donné la situation du réalisme en 1938) de la Guerre des Mondes sur CBS (Columbia Broadcasting System), qui terrifia comme on sait l’Amérique : Wells et Welles, well well well, présentaient un rapport certain, plus ou moins évident, de choses existant de tout temps, on peut le dire aussi comme ça. 

Le 30 octobre est une scène de panique, une épilepsie, un coup sur le crâne. Ainsi à Kinshasa, en 1974, quand Ali et Foreman jouent le combat du siècle. Ainsi en 1961, au-dessus de la Nouvelle-Zemble, lorsque les Russes font exploser juste pour voir la « Tsar Bomba », la plus énergétique des bombes jamais larguées, cinquante-sept mégatonnes, « Little Boy » comparativement fut un pet de nonne : son onde de choc fait trois fois le tour de la Terre (qui a un instant, vue de l'espace, un petit chapeau sur la tête), puis les sismographes perdent sa trace.



dimanche 29 octobre 2017

Rêverie calendaire #53







Le 29 octobre est autobiographique, je n’y peux rien. Ce jour-là naît, en 1906, l’écrivain Fredric Brown, l’auteur du premier livre de SF que le hasard et France Loisirs ont placé dans mes mains, ça s’appelait Martiens Go Home, un roman comique un peu lourd (je l’ai relu depuis) mais divertissant (j’avais beaucoup ri) : le héros en était, comme souvent, un écrivain de science-fiction victime d'une panne d’inspiration. En 1919 se radine Pierre Doris (l'acteur mourra en 2009, nonagénaire à deux jours près), qui ferait marrer mes parents au point qu’il y avait une cassette de ses sketchs dans la boîte à gants de notre Renault break ; nous possédions aussi un recueil de ses aphorismes, je revois ses bonnes joues et son regard gentiment pervers sur la couverture, il donnait dans un humour très noir et misogyne ; des années plus tard, il me bouleverserait dans La maison des bois, de Maurice Pialat, où son rôle de bourru au cœur d’or me rappelle autrement mon père. Un homme du même tonneau trouve à s’incarner dans Georges Brassens, mort un 29 octobre, en 1981, et que j’écouterai beaucoup, adolescent, sur de dernières cassettes audio, c’était déjà un peu de la littérature ; comme d’une certaine façon les aventures d’Achille Talon, le plus logorrhéique des héros de BD (et le premier à enrichir mon vocabulaire), dont le créateur, Michel Greg, se tut à jamais un 29 octobre, en 1999. Naît enfin ce jour-là, en 1947, l’acteur Richard Dreyfuss, qui m’a fait vivre comme si j’y étais Close Encounters of the Third Kind et pour lequel j’ai toujours ressenti la plus vive sympathie, rien de mauvais ne peut venir de Richard Dreyfuss — je me demande si c’est personnel.




samedi 28 octobre 2017

Rêverie calendaire #52



Study from the human body, 1949. 




Le 28 octobre 306, Maxence devient empereur, le 28 octobre 312, Maxence meurt (au cours d’une bataille), voilà qui est rondement mené. Ce même jour, en 1886 — un an auparavant naissait le futuriste Vélimir Khlebnikov, pour qui le temps était circulaire — on inaugure dans le port de New York La Liberté éclairant le Monde ; le balcon entourant la flamme est condamné depuis 1916. Francis Bacon a quarante ans, Bernadette Lafont onze et Michel Colucci, cinq, le 28 octobre 1949, lorsque Ginette Neveu (qui jouait un Stradivarius) et Marcel Cerdan (qui jouait des poings), tous deux dans la trentaine, s’écrasent sur une montagne des Açores, quelque part dans l’Atlantique nord (Coluche, qui sait, leur rendrait hommage, en jouant du violon avec des gants de boxe) ; un quart de siècle après ce drame, dans une autre île (Porto Rico) bien plus à l’ouest, Joaquin Phoenix vient au monde — ainsi donc tout n’est pas que cendres.



vendredi 27 octobre 2017

Rêverie calendaire #51




Une image de The Pied Piper (1972) de Jacques Demy. 



« Toy, Michel Servet, condamnons à debvoir estre lié et mené au lieu de Champel, et là debvoir estre à un piloris attaché et bruslé tout vifz avec ton livre, tant escript de ta main que imprimé, jusques à ce que ton corps soit réduit en cendres ; et ainsi finiras tes jours pour donner exemple aux autres qui tel cas vouldroient commettre », ce qu’entendant l’intéressé, un médecin d’origine espagnole qui à l’occasion philosophait, et qui n’avait fait au fond que mettre en doute, par jeu, la nature divine de la Trinité, dans un petit livre sinon plein de piété, ne garda pas du tout son calme avec un stoïcisme admirable mais se tordit les mains en hurlant de déchirants Misericordia ! Misericordia ! auxquels ses juges, des Genevois, prêtèrent l’oreille sans sourciller. Le 27 octobre 1553, au petit matin, comme on le mène sous bonne escorte sur une colline, Miguel découvre avec horreur qu’il a bruiné pendant la nuit et que le bois de son bûcher est détrempé ; il promet de l’or contre du bois sec et se tord les mains derechef, mais ses bourreaux sont inflexibles et il périt à basse cuisson, en poussant des cris de goret, pendant trois révoltants quarts d’heure de l’avis de tous les témoins. Miguel avait quarante-deux ans. 

Ce jour-là, en 1990, il y a trois places pour le 27 puisque meurent à la fois Jacques Demy (du sida, mais on ne le dit pas), Ugo Tognazzi et Xavier Cugat, le roi du Mambo, ce qui pour ce dernier est assez décevant, calendairement parlant, après une naissance en fanfare le 1er janvier 1900.



jeudi 26 octobre 2017

Rêverie calendaire #50







Le 26 octobre 1440 est finalement pendu et partiellement brûlé à Nantes l’infâme Gilles de Rais, qui a environ trente-cinq ans et dix fois plus, au moins, de morts d’enfants sur la conscience. Il ressortait de son procès qu’il les tuait souvent en se masturbant et nous savons qu’il y eut à Nantes, sur la chaussée de la Madeleine, un petit monument à sa mémoire appelé Notre-Dame-de-Crée-Lait que, pendant quelques siècles, les femmes enceintes de la région prirent l’habitude de visiter, une croyance voulant qu'il favorisât une lactation abondante ; les bras en tombent. 

Quatre cent cinquante ans après, le 26 octobre 1890, meurt Carlo Collodi, l’auteur des Aventures de Pinocchio. Un des supplices les plus barbares du Barbe-Bleue armoricain consistait à faire suspendre par des sbires, à des crocs de boucher, ses petites victimes qu’il venait délivrer en personne, consolait, mouchait, berçait, puis qu’il assassinait soudain, quand il les sentait en confiance. Dans ces moments de monstrueux mensonge, on l’a compris, ce n’était pas son nez qui s’allongeait. 

Le sadisme n’avait pas dit son dernier mot et un siècle plus tard, le 26 octobre 1990, quelqu’un qui avait bien connu ses sordides aventures modernes, et l’avait raconté sans langue de bois, Robert Antelme, faisait ses adieux à l’espèce humaine.

Plutôt que de désespérer, on écoutera cette petite voix qui nous rappelle que ce jour-là, en 1685, naissait Domenico Scarlatti ; lui dont l’inspiration sans faille fit jaillir à sa fantaisie cinq cent cinquante et cinq sonates qui s’écoutent comme du petit lait aurait fait un patron un peu plus fréquentable pour les mères nourricières — mais on n’attrape pas l’inconscient collectif avec de l’ambroisie, il lui faut du sang et des larmes.



mercredi 25 octobre 2017

Rêverie calendaire #49







Une croyance veut, au Japon, qu’une faveur sera accordée à qui aura l’infinie patience de confectionner mille grues en papier. C’est bien sûr une métaphore, comme souvent chez les Asiatiques, le chiffre mille en est la signature presque infaillible, on est toujours à mille machins d’un truc, dans leurs adages, le bonheur ou la sainteté sont à cette exacte distance. Sadako Sasaki avait deux ans et demi quand éclata la bombe d’Hiroshima et se trouvait dans les parages, heureusement un peu à l’écart de l’épicentre. Elle ne paraît souffrir d’aucune séquelle jusqu’en 1955, elle a douze ans, quand brusquement une grande faiblesse la prend, on diagnostique une leucémie. Mais Sadako est entêtée, et cette histoire de grues, dans l’ennui sans remède d’une vie à l’hôpital, elle s’en empare comme d’une planche de salut, pliant tous les papiers qui lui tombent sous la main et jusqu’aux étiquettes de ses médecines, impuissantes hélas à contrer le mal que la millième grue, certainement, emportera dans son long bec, en prenant vie comme par magie. Sadako plie avec sérieux, Sadako plie avec ferveur, irradie l’espoir dans tout le service, la ville, le pays bientôt, tous avec Sadako. Le 25 octobre, son combat s'achève ; six cent quarante origamis de toutes couleurs et dimensions entourent le corps de la fillette — elle était encore loin du compte. 

Ce même 25 octobre 1955, à Cannes où il venait de révéler durant l’été son propre Mystère sous l’œil d’Henri-Georges Clouzot, Picasso célébrait ses soixante-quatorze ans, entouré davantage de colombes que de grues, mais les deux symboles sont cousins ; il en peignait en un instant, en eût fait mille sans se fouler, ne s’en est d’ailleurs pas privé. En Bolivie, plus discrètement, Klaus Barbie a quarante-deux ans.


mardi 24 octobre 2017

Rêverie calendaire #48






Le 24 octobre est intergalactique : ce jour-là, en 1601, pour s'être retenu trop longtemps de pisser en présence d'un empereur, selon la légende, meurt d’un calcul rénal ou d’une septicémie l’astronome danois Tycho Brahé, lequel trente ans plus tôt avait ruiné l'idée que les cieux sont immuables, et agrandi d’un coup l’espace dans des proportions gigantesques, en décrivant une supernova bien au-delà de toutes les planètes, la SN 1572 ou Nova de Tycho. Pour exprimer leur gratitude, ses confrères nommeront d'après lui un cratère de la Lune et un autre de Mars ; l’écho de Tycho, passé cette frontière, se perd dans l’univers ; il était mort à Prague où il survit aussi dans une expression populaire, Je ne veux pas finir comme Tycho Brahé, que les Tchèques emploient volontiers quand leur vessie est bien chargée. 

Ce jour-là meurt aussi, en 1991, Eugene Wesley Roddenberry, créateur vingt-cinq ans plus tôt du vaste monde fictif connu sous le nom de Star Trek, et qui se consuma deux fois, d’abord ici-bas, dans un crématorium de Santa Monica, puis sous la forme d'une étoile filante, dans le ciel austral : son testament exigeant en effet qu’on envoyât ses cendres dans l’espace, quelques grammes de son corps terrestre furent soigneusement encapsulés et embarqués par une fusée qui les lâcha dans notre orbite basse (il fallait bien que la société Celestis, « spécialiste des obsèques spatiales », amortît l’entreprise, il était donc accompagné par vingt-quatre autres résidus de mégalomanes) ; cette métaphore du scénariste gravita cinq ans à très grande vitesse (quatre-vingt-seize minutes pour faire un tour complet, soit à peu près le temps d’un film de cinéma, The Wrath of Khan ou The Search for Spock, au choix) avant de brûler dans notre atmosphère au printemps 2002, si ça les amuse. 

Il se trouve que le cratère martien auquel on a donné le nom de Roddenberry (ce ne sont pas les cratères qui manquent) est situé sur le même parallèle (quarante-neuf degrés sud) que celui de Brahé, ce sont pour ainsi dire des voisins, vu d’ici. Il est très légèrement plus grand. 

Le 24 octobre 2013, enfin, l’annonce est faite de la découverte de la galaxie z8 GND 5296, la plus lointaine observée à ce jour : treize milliards d’années-lumière, plus du double si l’on prend en compte l’expansion de l’univers, pourquoi pas. Tant qu’on y est. On en est là.



lundi 23 octobre 2017

Rêverie calendaire #47




Oskar Werner meurt le 23/10/1984, deux jours après François Truffaut. 





« Tout ce que Dieu envoie — et il suffit simplement d’y réfléchir —, tout ce qu’il donne n’est que joie. La douleur, c’est nous et personne d’autre qui l’ajoutons », écrivit Adalbert Stifter, qui était né un 23 octobre, dans son roman L’homme sans postérité, avant de tomber très malade et de choisir de se trancher la gorge, joignant le geste à la parole. 

Ce jour-là, astrologiquement, débute le signe du scorpion.



dimanche 22 octobre 2017

Rêverie calendaire #46






Le pur néant peut faire le bonheur d’un Guillaume et le malheur d’un autre, c’est la leçon du 22 octobre. Si ce jour-là vous sortez des limbes, vous êtes donc Guillaume d’Aquitaine, dans les années soixante-dix d’un an mil qui serait sinistre sans vos poèmes — une poignée nous est parvenue et ainsi ce début épatant 

Je ferai un poème de pur néant 
Ni sur moi ni sur d’autres gens 

qui s’enroule et se grise et nous grise dans le sortilège de la négation, avec vous soudain les mots de la langue sont libérés de la pesanteur, pur néant, pur amour, d’ailleurs on vous appelle Guillaume le Troubadour. 

Mais si vous disparaissez ce jour-là, en 1792, alors vous êtes Guillaume le Gentil et vous étiez né sous une mauvais étoile, une étoile du genre sarcastique qui aura fait de votre vie une mauvaise blague : l’histoire d’un astronome de trente-six ans, plein de zèle pour son art, qui s’est mis dans la tête d’observer le transit de Vénus, événement rare qui permettrait surtout, c'est le vrai but de l’entreprise, de calculer précisément la distance de la Terre au Soleil, se faire un nom, et qui pour cela se rend dans les Indes où la vue serait imprenable — or laissez-moi vous dire qu’en 1760 les voyages étaient rudes  — et qui se cogne quinze mois de traversée pour se retrouver le jour dit en pleine mer, trop agitée pour rien mesurer de fiable, son vaisseau « la Sylphide » errant pas loin de l’île de France pas encore Maurice suite à des tensions internationales dont Guillaume se contre-tamponne, il faut bien le dire, le coquillard ; il se désole puis se console, le prochain transit sera dans huit ans et puis après plus rien avant un siècle et des poussières, puisqu’il est sur place, c’est trop bête, il va attendre, et il attend. C’est long, huit ans, quand vous attendez quelque chose. Il explore des îles, cartographie des côtes. Il pense d’abord s’installer à Manille mais les Espagnols le prennent pour un espion et comme dans l’intervalle la paix est revenue (ce n'était que la Guerre de Sept Ans), il se replie sur Pondichéry. Il y bricole un observatoire, astique sa lunette, s’ennuie. Le sang revient doucement au printemps 69, le grand jour est pour le 3 juin, fin mai il est déjà excité comme une puce, voire euphorique, le 1er le temps est superbe, le 2 pareil, pas un seul nuage, au soir du 2 devant un soleil rouge somptueux (dans un grand ciel orange) auquel il ne manque qu’une petite tache noire dans le coin, mais patience, il porte des toasts à sa persévérance, à l’amour de la science, se gardant toutefois d’abuser de l’alcool local, c’est qu’il ne voudrait pas avoir la gueule de bois. 

Le 3 arrive enfin et vous l’avez deviné, le ciel est couvert, rien à voir, nada, कुछ नहीं, peau de nibe. Guillaume déprime. Lorsqu’il revient en France, onze ans et demi après son départ, c’est pour découvrir qu’on le croyait mort et qu’on a liquidé ses biens. Il intente un procès pour rentrer dans ses droits. Ça risque de prendre du temps, lui dit un avocat. Guillaume lève les yeux au ciel.






Il y a deux cent six ans aujourd'hui naissait Franz Liszt.




samedi 21 octobre 2017

Rêverie calendaire #45






Le 21 octobre 1422 sonne la dernière heure de Charles le Fol, roi de France, dont la folie volontiers meurtrière s’était déclarée trente années plus tôt, il avait vingt-quatre ans, un beau jour d’été, dans une forêt du Mans : réveillé en sursaut d’un mauvais rêve rempli d’ennemis alors qu’il sommeillait en plein soleil, la cervelle à son insu chauffée à blanc, il passe au fil de son épée, en un clin d’œil, quatre de ses hommes, on le maîtrise difficilement. Il se remet à peine de ce triste incident quand six mois plus tard une momerie censée le distraire tourne au drame : mis en présence d’une torche, les costumes de sauvages hautement inflammables que lui et quatre nobles ont revêtu s’enflamment et seul Charles réchappe de ce qu’on nomma joliment — malgré les hurlements de ses potes brûlés vif, dont l’écho hantait ses cauchemars depuis ce temps — le bal des ardents

Le 21 octobre 1520, un détroit qui n’a pas de nom — ça ne va pas durer — voit passer Magellan. 

Ce jour-là, son auteur étant enfin mort quatre mois plus tôt (rue du Bac, à Paris, paralytique et dément), paraît le premier tome des Mémoires d’Outre-tombe, sensation de la rentrée littéraire 1848. 

Ce jour-là, en 1937, toujours à Paris, les yeux s’ouvrent dans le visage d’Edith Scob. 

Ce jour-là enfin, en 1984, à Neuilly-sur-Seine — le lendemain Catherine Deneuve fêterait sans joie ses quarante-et-un ans — François Truffaut rejoint la chambre verte, victime d’une tumeur cérébrale.


vendredi 20 octobre 2017

Rêverie calendaire #44






On pourra toujours relever, parce qu’on les aime bien tous les deux, qu’ont vu le jour un 20 octobre le compositeur Charles Ives (en 1874) et l’acteur Béla Lugosi (en 1882), mais ces étoiles pâlissent un peu quand on sait que le Bateau Ivre a l’âge exact du Captain Cap — c’est-à-dire que sont nés non seulement ce même jour, mais la même année, 1854, c'est-à-dire vraiment en même temps, à cent lieues d’en avoir l’idée et d’ailleurs à cent lieues l’un de l’autre, littéralement, une lieue vaut quatre kilomètres, Alphonse Allais, et d’une, futur auteur de Deux et deux font cinq, et de deux : Arthur Rimbaud. 

Leurs villes natales ont une même latitude, légèrement au nord de Paris (Arthur un poil plus haut, on s'en doute, mais pas tant) ; cet alignement de planètes a quelque chose d’idiotifiant. La poésie française accuse le choc — c’est presque trop d’un coup.


jeudi 19 octobre 2017

Rêverie calendaire #43







De part et d’autre de la Manche, on quitte la vie à un âge avancé, le 19 octobre ; chaque jour a sa propre logique, fût-elle essentiellement vicieuse, et la sienne emprunte l’apparence d’une progression mathématique (et permet une prévision). Ce sont d’abord deux écrivains anglais qui partent à soixante-dix-sept ans : en 1682, Thomas Browne, de surcroît le jour même de son anniversaire, cas toujours fascinant par son aspect programmatique — bougies mouchées par le dernier souffle —, puis, en 1745, le père de Gulliver, Jonathan Swift, qui pour être exact était irlandais — et qui avait souffert depuis son plus jeune âge de la maladie de Menière, une lésion de l’oreille interne (dont la cause demeure inconnue) occasionnant vertiges, nausées et acouphènes, il devait quand même avoir hâte que ça s’arrête. 

Passons deux siècles et le Channel et retrouvons près d’Avignon la malheureuse Camille Claudel, laquelle a soixante-dix-huit ans lorsqu’en 1943 elle passe le dernier pont, à l’asile (les beaux messieurs font comme ça), trente ans après son admission. Puis c’est au tour d’Henri Michaux (Donc c’est non), en 1984, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans ; enfin de Nathalie Sarraute (Pour un oui ou pour un non), qui était née en 1900, un an avant qu’elle soit centenaire, la date se déduit facilement. 

Un de ces 19 octobre prochains un poète de cent ans révolus devrait normalement rendre l’âme ; il y a une chance sur deux qu’il soit anglo-saxon.


mercredi 18 octobre 2017

Rêverie calendaire #42






Le 18 octobre, aucun doute, est le jour de la folie douce. C’est d’abord ce jour-là que Dagobert — qui, rappelons-le, mettait sa culotte à l’envers, c’est dire s’il était borderline, comme on dit maintenant — devient roi des Francs. Ensuite c’est ce jour-là que sont nés Klaus Kinski, Sylvie Joly, Jacques Higelin, Catherine Ringer et Jean-Claude Van Damme, le premier en 1926, le dernier en 1960, la belle brochette de frappadingues que nous avons là. Enfin c’est ce jour-là, en pleine guerre du Kippour, que la deuxième épouse du producteur Georges Cravenne (futur papa de la Nuit des César, trois ans plus tard, nous sommes en 1973), une pro-palestinienne un peu fragile psychologiquement (le cas n’est pas rare), détourne le vol Paris-Nice, armée d’une carabine 22 long rifle, pour finir abattue par le GIGN sur le tarmac de Marignane. Elle avait trente-cinq ans. Pourquoi ce cinéma ? Elle exigeait l’annulation de la sortie de Rabbi Jacob, le nouveau film de son mari (musique de Vladimir Cosma), inacceptable, selon elle, vu le contexte international. Les thérapies de couple balbutiaient à l’époque ; la folie douce n’est pas si douce que ça.



mardi 17 octobre 2017

Rêverie calendaire #41







Le 17 octobre 1813, dans la Hesse, près de Darmstadt, le décompte commence pour Georg Büchner : il dispose de vingt-trois années pour laisser une empreinte de son passage sur terre. Les vingt premières sont assez calmes, il apprend à lire puis il étudie ; il fonde alors un société secrète, les droits de l’homme en ligne de mire, publie un tract révolutionnaire (Guerre au palais, paix aux chaumières !), écrit une nouvelle (absolument sublime) et termine deux pièces, en esquisse une troisième, sa tête est mise à prix, il s’exile, attrape le typhus, meurt. Tout cela en deux ans et demi. Lenteur piteuse, en comparaison, de nos vies pourtant empressées ; devant ce brasier, leur tiédeur. Georg Büchner te fait rougir. 

Et Frédéric Chopin, c’est presque pire. Deux concertos à dix-huit ans, qu’on écoute encore avec plaisir, et vingt ans de travaux ensuite dont la plupart sont joués par une personne au moins à cette heure même, au pire sifflotés sous la douche. Composés malgré les souffrances de la phtisie, qui l’achève enfin au soulagement de tous un 17 octobre, le spoliant de l’honneur d’être un quadragénaire. Ce n’est pas une vie. 

Sont-ce vraiment des hommes ? Le 17 octobre 1914 naît à Cleveland (Ohio) Jerome Siegel, dit Jerry, qui aura l’âge auquel mourut Büchner lorsqu’il inventera Superman, un mix de Moïse, d’Hercule et d’Achille — pour le talon surtout. Connais ta kryptonite.


lundi 16 octobre 2017

Rêverie calendaire #40




Né à Dublin le 16 octobre 1854, Oscar Wilde répandit le sentiment esthétique en Amérique.




Dans la cire molle d’un pays sans histoire, un mensonge peut être une voiture et une erreur, une ville. Le 16 octobre 1730, un aventurier du Tarn-et-Garonne meurt septuagénaire à Castelsarrasin, Antoine Laumet, qui pour des raisons obscures et sans doute inavouables avait fui la France cinquante ans plus tôt pour le Nouveau Monde, où il s’inventa des quartiers de noblesse et des armoiries, se faisant passer désormais pour Antoine de Lamothe-Cadillac (ça vous pose un homme), nom pas vraiment forgé de toutes pièces puisqu’en Gironde, pas loin de son lointain chez lui, il existait un baron de Lamothe, seigneur de Cadillac, dont il connaissait et enviait le fils, mieux loti que lui ; et sous ce nom l’entreprenant Antoine ne resta pas les bras croisés en Amérique, au bord d’une rivière qu’il crut être un détroit et qu’il nomma ainsi il fonda un comptoir de peaux et de fourrures qui devint une cité, prospéra, et voilà pourquoi Detroit (Michigan) s’appelle Detroit, pourquoi le parangon du luxe automobile de conception américaine finit en -ac comme les deux tiers des trous gascons : le vent, c’est du solide. 

Le 16 octobre est une fiction. On dira qu’une sainte est née ce jour-là, en 1890, l’italienne Maria Goretti, qui n’était qu’une enfant illettrée et très pieuse de onze ans et demi lorsqu’un corniaud de vingt ans, Alessandro Serenelli — qui depuis trois ans qu’il la côtoyait lorgnait pas du tout sereinement la gamine, de l’avis de tous plus grande que son âge et belle à ravir — décide de se la faire, la petite Maria, et se jette sur elle, début juillet 1902, dans la cuisine où elle trime du matin au soir (sa mère et son frère sont aux champs, le père est mort) ; or Maria ne se laisse pas faire et le repousse de toutes ses forces, Si tu fais ça, tu iras en enfer, l’abjure-t-elle, pour changer d’avis le lendemain quand, avant de mâcher (péniblement) la dernière hostie, elle exprime le vœu que son surineur la suive en paradis, dans le pardon des quatorze coups dont il l’a lardée par dépit. Déclarée martyre de la pureté par l’Église, qui la béatifie, elle permit à sa mère d’être la première, dans toute l’histoire des mères, à applaudir de son vivant la canonisation de sa fille, en 1950, et qui plus est auprès de son voisin de prie-dieu depuis maintenant quinze ans, c’est-à-dire dès sa sortie de prison, ils sont devenus de bons amis, un petit vieux qui fut Alessandro et qui s’est repenti, ratisse en rêvant les jardins d’un couvent de pères capucins où il s’occupe de tailler les rosiers (une vocation) depuis quinze ans aussi, peut-être un peu fier d’être pour quelque chose dans la célébrité de l’enfant du pays.  

Le 16 octobre 1923, en Californie, les frères Disney fondent leur compagnie.