mercredi 20 septembre 2017

Rêverie calendaire #14




Lapu-Lapu, héros philippin.


Le 20 septembre est lié à de grandes premières et quand nous disons grandes nous n’exagérons pas, c’est tout à fait le dessus du panier : ce jour-là, par exemple, en 1519, la caraque de Magellan quitte l’embouchure du Guadalquivir pour accomplir le premier tour du monde (la caraque, pas Fernand, lequel étourdiment fonce vers une flèche qu’un sauvage de l’île de Mactan décochera, dix-sept mois plus tard, sur l’ordre du roi Kalipulako, ou Lapu-Lapu (elle était enduite de poison)) ; ce jour-là naît, en 1778, Фаддей Фаддеевич Беллинсгаузен, un amiral de la flotte russe plus connu, mais à peine, sous le nom de Fabian Gottlieb von Bellingshausen (certes il n’y met pas du sien), son expédition fut pourtant la première, en 1820, à pénétrer les terres du pôle sud ; ce jour-là, en l’an 2000, meurt Герман Степанович Титов, c'est-à-dire Guerman Stepanovitch Titov (ce qui se retient déjà plus facilement), un jeune et beau pilote de l’armée de l’air soviétique qui eut continuellement envie de vomir pendant les vingt-quatre heures que durèrent ses dix-sept orbites autour de la Terre à bord du Vostok 2, en août 61, il avait alors vingt-six ans — et qui cependant, entre deux renvois, fit les premières photos qu’on fit jamais du globe depuis l’espace, il pouvait se payer le luxe de les rater un peu (Titov est encore à ce jour le benjamin des cosmonautes, tous des vieillards en comparaison). 

On fête aussi ce jour-là, si on veut, l’anniversaire de PPDA. Ou de Sabine Azéma, c’est mieux. On se souvient surtout du dernier soupir de Jean Sibelius, à Järvenpää (j’y tiens trop), au nord du lac de Tuusula.






mardi 19 septembre 2017

Rêveries calendaires #12 et #13




Dessin de Mœbius.



Le calendrier révolutionnaire dont nous avons déjà parlé comportant douze mois de trente jours, il manquait cinq jours pour faire une année, un sixième quand elle est bissextile ; on inventa donc les jours complémentaires (dans un premier temps nommés sans-culottides, mais quelqu’un dut s’apercevoir que trop d’innovation tuait l’innovation) auxquels Fabre n’attacha pas des fruits ou des plantes mais des idées et des notions, jour du travail, de la vertu, jour des récompenses ou de l’opinion, jour de la révolution (le plus rare, tous les quatre ans), plaçant en deuxième position le jour du génie, qui tombait la plupart du temps le 18 septembre. Un tel jour meurt Jimi Hendrix, c’est donc le jour du génie mort (dans son vomi). Les fièvres tombent. Le dicton veut que du froid ce jour-là annonce la neige.






Des pèlerins de la Salette communiant dans le mépris de la ligne droite.


Le 19 septembre est un bon jour pour apparaître subitement en altitude, alors qu’on n’avait plus de vos nouvelles depuis des lustres : ainsi la Sainte Vierge dans une vive lumière à deux jeunes bergers de l’Isère, Maximin onze ans et Mélanie quinze, vers trois heures de l’après-midi, en 1846, sur la montagne de la Salette, ainsi la momie jaunâtre et cireuse d’un quadragénaire (dit Ötzi) à deux randonneurs nurembourgeois, en 1991, dans les montagnes du Tyrol où il était mort cinq mille ans plus tôt. Glabre mais barbu, tatoué, intolérant au lactose, ayant eu pour dernier repas du bouquetin et des céréales, le proto-hipster du Chalcolithique décongelé par un été trop chaud est d’une réalité plus certaine (son corps de vingt-et-un kilos est exposé dans une chambre froide à Bolzano, des copies circulent) que la maman du Christ en larmes venant avertir des gamins incultes qu’elle ne retiendra pas longtemps la colère de son fils (des copies circulent), tous deux néanmoins reprendraient sans doute à leur compte cette phrase d’Italo Calvino — mort un 19 septembre — dans Temps Zéro : « Je pourrais donc définir comme temps et non comme espace ce vide qu’il m’a semblé reconnaître en le traversant. »



dimanche 17 septembre 2017

Rêveries calendaires #10 et #11






« La réalité ressemblerait-elle donc quelquefois aux rêves et non pas toujours aux cauchemars ? » constatait incrédule Jean-Baptiste Charcot, en 1906, il avait trente-neuf ans, en admirant les cathédrales d’icebergs de l’Antarctique ; il se remémorait ses jeux d’enfant, dans le jardin de son neurologue de père, quand il singeait les explorateurs polaires, une chaise renversée en guise de traîneau, étouffant sous des couvertures ; c’était trop beau. 

Trente ans plus tard, le 16 septembre 1936, le quatrième de ses bateaux qui s’appelât le « Pourquoi pas ? » — il n’en revenait toujours pas — s’abîmait au large de l’Islande, en revenant du Groenland, victime d’une tempête cyclonique, et avec lui la vie de rêve de Jean-Baptiste. Au même moment, deux gamins du Bronx célébraient leur anniversaire : le douzième pour Lauren Bacall, que l’on surnommerait « The Look », et le neuvième pour Peter Falk, déjà porteur d’un œil de verre. 






Les frères Wright en plein essai. Orville tombe, Wilbur accourt. 



Le 17 septembre 1908, un lieutenant de l’armée américaine âgé de vingt-six ans, Thomas Selfridge, que passionnaient les balbutiements des plus lourds que l’air, s’arrange pour monter à bord du « Wright Flyer III » aux côtés de son concepteur, Orville Wright, et survole quatre fois et demi avec succès, à cinquante mètres de hauteur, la base militaire de Fort Myer, en Virginie ; alors l’hélice se brise et bientôt le crâne de Selfridge, le prototype ayant piqué du nez (Wright est à peine égratigné). Notre enthousiaste devient ainsi la toute première victime d’un accident d’avion ; chaque chose a son pionnier, il fallait bien quelqu’un pour se dévouer, ce fut Thomas, bravo Thomas. 

Le 17 septembre est propice aux avant-gardistes. Ce jour-là naît à Matsuyama, sur l’île de Shikoku, celui qui deviendrait sous le nom de Shiki, ce qui veut dire Petit Coucou, le papa du haïku moderne : 

Sot le 31 décembre 
Tout aussi sot 
Le jour de l’an 

Il a d’autant plus de mérite qu’il passe un tiers de sa vie brève (close en 1902, deux jours après qu’il a eu trente-cinq ans, c’est au tournant du siècle deux Japonais sur mille qui meurent de la tuberculose) sur « un lit de malade de six pieds de long », titre de la rubrique qu’il tint sans jamais geindre dans le journal Nihon

Au Bouddha 
Je montre mes fesses 
La lune est fraîche ! 

C’est aussi un 17 septembre, en 1179, que la bénédictine Hildegarde von Bingen rejoint son Créateur, ayant fêté la veille ses quatre-vingt-un ans ; d’aucuns tiennent son Ordo Virtutum — qui met en scène les Vertus et Satan : les unes chantent, l’autre pas — pour le tout premier opéra.




vendredi 15 septembre 2017

Rêverie calendaire #9





Ni la naissance en 973 d’Al-Biruni, érudit persan que cette déjà vieille thèse de la révolution de la terre autour du soleil ne rebuta pas — éventuellement, éventuellement, disait-il en arabe en caressant sa barbe — avant qu’elle ne s’éclipse pour quelques siècles, et qui explora l’Inde dès les années 1008, ni celle de Marco Polo, qui comme on sait explora l’Inde, ni même celle de Jean Renoir (qui, ça alors, explora l’Inde) ne disculpent tout à fait le 15 septembre de sa très grande faute, commise il y a soixante-douze ans dans la soirée, sur la personne d’un explorateur également, et comme il y en eut peu, mais d’une Inde musicale, ni la révélation d’Agatha Christie, ni la première sortie de Fausto Coppi, ni le premier cri de Jessye Norman ne rachètent complètement le dernier cigare d’Anton von Webern, aux abords d’une maison tyrolienne, la guerre était finie, derrière lui son nazi de beau-fils traficotait avec des soldats yankees — le marché noir était juteux — dont un certain Raymond Norwood Bell, un cuisinier qui n’avait jamais tué personne et ce soir-là était nerveux, et voilà, il sort dans l’ombre, il entend du bruit, il ne sait pas qu’Anton est là qui souffle un peu, on peut encore voir sur le mur les trois trous qu’il y fit, pour Anton un seul a suffi.




jeudi 14 septembre 2017

Rêverie calendaire #8






On s’étonnera d’abord que Louis-Joseph de Montcalm-Gozon, lieutenant-général des armées, soit mort lors du siège de Québec, pendant la guerre de Sept Ans, un 14 septembre au petit matin, lui qui serait l’un des héros de The Last of the Mohicans, succès mondial dont l’heureux auteur, James Fenimore Cooper, devait mourir un 14 septembre, à la veille de son propre anniversaire — de sorte que, si le dernier des Mohicans est mort aujourd’hui, il naît demain. 

C’est un 14 septembre également, en 1984, que furent perçus les derniers signes de vie de Richard Brautigan, qu’on surnomma « le dernier des Beats » à la suite du très grand succès de son recueil La pêche à la truite en Amérique, mais dont on ne découvrit le cadavre que le 25 octobre suivant, dans sa maison de Bolinas (hantée, dit-on, par le fantôme d’une servante chinoise qui s’y était donné la mort), six semaines donc après que l’unique balle de son Smith & Wesson calibre 44 avait quitté son logement pour une brève promenade et une intéressante destination : la tête du poète, écartant pour ce faire les vapeurs de l’alcool. 

Deux ans plus tôt, le 14 septembre 1982, Grace Kelly ne survivait pas à l’accident survenu la veille, sur la route de la Turbie, l’un des décors trente ans plus tôt de La main au collet (To Catch a Thief) d’Alfred Hitchcock, à quinze kilomètres de Nice où, le 14 septembre 1927, le foulard de soie d’Isadora Duncan se prenait dans la roue du destin et d’une automobile, déjà. 

Les autres personnalités (Jacques Martin, Patrick Swayze idem) rattrapées par la mort ce jour-là sont peu de chose et se noient dans l’ombre du Dante, terrassé un 14 septembre, à Ravenne, par la malaria, six siècles et demi auparavant ; il avait écrit, par exemple, au chant XXIV du Purgatoire

« …et les ombres, qui semblaient deux fois mortes, 
par les fosses des yeux tiraient de la stupeur 
de moi, en s’apercevant que j’étais vivant. »





(Cherubini, qui s'était fait une spécialité des déplorations et des requiems, est mort un 14 septembre)



mercredi 13 septembre 2017

Rêveries calendaires #6 et #7





Le 12 septembre est un bon jour pour livrer bataille (celle de Marathon dans les guerres médiques, de Vienne contre les Turcs au dix-septième, du Mexique contre l’Amérique à Chapultepec, en 1847) ou découvrir la grotte de Lascaux, déposer le brevet du caoutchouc synthétique, promettre à son pays de marcher sur la lune. Ce jour-là, dans les années 40, naissent Barry White et Michel Drucker. Ce jour-là, dans les années 2000, meurent Claude Chabrol et Johnny Cash. Selon Fabre d’Églantine, le poète qui nomma les jours du calendrier révolutionnaire, assisté par un jardinier, c’est celui de la bigarade, une variété d’orange amère.




Une page de "Un autre monde" de Grandville, 1844) 



Le 13 septembre, toujours selon Fabre, est le jour de la verge d’or, une plante à fleurs jaunes, mais on peut penser à autre chose car il naît ce jour-là, en effet, des gens tout à fait estimables. 
Jean Ignace Isidore Gérard, par exemple, dit Grandville, génial illustrateur et caricaturiste né à Nancy et mort à Vanves ; Clara Wieck, pianiste virtuose, qui a huit ans et joue déjà très bien quand elle rencontre Robert Schumann, qu’elle épousera treize ans plus tard ; Arnold Schönberg, qu’on ne présente plus, et deux ans après Sherwood Anderson, qu’on ne lit plus guère (on a bien tort) ; Roald Dahl, dont l’ascenseur de verre multidirectionnel m’a fait rêver enfant et grâce à qui l’on sait qu’un crime parfait nécessite un poulet congelé ; Zoila Augusta Emperatriz Chávarri del Castillo dite Yma Sumac ou encore la Castafiore inca, dont la voix couvrait quatre octaves (et un huitième) ; Mel Tormé, crooner suavissime ; Jacqueline Bisset, la Tatiana du Magnifique de De Broca et l’Yvonne du Volcan d’Huston. 
On fauche aussi de belles moissons le 13 septembre : deux massifs par exemple bornant le seizième siècle, Mantegna et Montaigne ; mon chouchou Chabrier, musicien auvergnat — notre grand-père à tous, s’exclama Stravinsky — selon qui il y avait deux sortes de musique, la bonne et celle « que c’est pas la peine » ; Leopold Stokowski, le chef de Fantasia, qui servit l’une et l’autre pendant près de soixante-dix ans ; et enfin l’acteur Roland Blanche, à qui le cinéma français confia pendant vingt ans le rôle d’un type à la fois louche et moite.







lundi 11 septembre 2017

Rêverie calendaire #5





L'art de toucher le clavecin, 1716 (dont est extrait le prélude ci-dessous)




Le 11 septembre, catastrophe : François Couperin meurt, laissant deux cent trente pièces de clavecin réparties en vingt-sept ordres et quatre livres dont la fréquentation assidue peut donner l'impression de le connaître mieux qu'un intime, tant il s'y livre à cœur ouvert, quand de sa vie d'ailleurs banale on ne sait, pour ainsi dire, rien.






dimanche 10 septembre 2017

Rêverie calendaire #4




Julie Andrews dans La Mélodie du Bonheur (The Sound of Music) 
de Robert Wise (né un 10 septembre).



« Ma propre mort m'obsède comme une cochonnerie obscène et par conséquent horriblement désirable », a pu écrire Georges Bataille, qui aurait 120 ans aujourd’hui. 
Le 10 septembre 1622, cependant, à Nagasaki, devant un public de cent mille personnes et sous la présidence du vice-gouverneur de cette ville que Dieu le Père laisserait détruire en représailles 323 années plus tard (sa lenteur n’a d’égale que sa rancune), on procéda à l’exécution de 55 chrétiens ; trente furent décapités dès huit heures du matin, dont six enfants de moins de douze ans, c’étaient les laïques, puis on plaça leurs têtes sur un tréteau devant lequel vingt-cinq poteaux avaient été dressés pour leurs confesseurs (franciscains, dominicains, jésuites), et un long martyre commença : on brûla moins les hérétiques qu’on ne les cuisit, leurs persécuteurs ayant ménagé un espace de deux mètres entre eux et le brasier et prenant soin de l’arroser régulièrement afin de prolonger le supplice. Pas un ne défit ses liens, lâches à dessein, pas un ne renia Iesukirisuto, comme on disait là-bas ; ils chantèrent. Le plus costaud d’entre eux, le père Hyacinthe Orfanel, un Espagnol de 44 ans né à Valence, coiffa largement ses collègues au poteau en n’expirant que quinze heures plus tard. 
Il paraît logique que le 10 septembre soit devenu en 2002 (les non-croyants sont aussi lents à réagir que le Saint-Esprit) la journée mondiale de la prévention du suicide.


samedi 9 septembre 2017

Same player burn again


Ces jours-ci, dans l'Oregon. Image parfaite : nous sommes tous plus ou moins des golfeurs au bord du brasier.





Cependant, en 2013, dans le Colorado : 





Sans parler de Cessnock (Australie), en 2003 :




En fait la chose est très banale, il n'y a pas lieu de s'inquiéter. 



vendredi 8 septembre 2017

Rêverie calendaire


La page des naissances et des morts qui eurent lieu un 8 septembre n’en finit pas, les jours ne sont pas tous logés à la même enseigne ; naître et mourir un 8 septembre semble très couru, chez les gens célèbres. Le premier nom de la liste est Xuan-zong, empereur de la Chine des Tang ; plus proche de nous, en 1925, naît Peter Sellers ; plus proche encore, en 1991, meurt un autre acteur, Brad Davis, le Querelle de Fassbinder. En nous éloignant un peu (1812) nous découvrons un général mort à Moscou suite à la rencontre d’un boulet de canon et dont le nom est aussi une phrase, voire une épitaphe, cavalière mais parlante : Charles-André Merda (il fit prudemment modifier son nom, deux ans avant sa mort, quand il fut anobli, pour devenir le baron de Méda). Quatre siècles plus tôt s’achevait la vie tragique de Carlo Gesualdo, prince de Venosa, auteur à vingt-quatre ans d’un double meurtre (sa femme et son amant) et pendant vingt ans après ça d’une musique toujours étonnante (essentiellement des madrigaux à quatre voix).







dimanche 3 septembre 2017

The Feldman Dimension




Trente ans donc qu'il est mort, Morty. Mais surtout quelle bénédiction qu'il ait vécu. Ils sont quelques-uns, ces maîtres à penser, qu'on admire pour leur pureté, leur radicalité, qui sont non pas comme des phares mais des lucioles dans les ténèbres de l'art, si vous me permettez d'être un peu lyrique, qui vous guident en tout cas et vous soutiennent en réalisant l'idéal, prouvant ainsi que c'est possible, comme ça, dans leur coin, et pour moi Feldman est de ceux-là. 
Il avait à peu près trente ans quand il a écrit cette "dernière pièce", et tout est là. Tout est là dans n'importe quelle minute de sa musique, c'est incroyable : autant d'alephs sur un univers créé de toutes pièces, et qui console de l'autre, le véritable, à tout moment. C'est une autre bénédiction que pour le visiter il ne faille pas de portail quantique ultra-sophistiqué mais seulement une bonne paire d'oreilles...




mardi 29 août 2017

Un bon rêveur ne se réveille pas





"La musique, le clair de lune et les rêves sont mes armes magiques. Toutefois par musique on ne doit pas seulement comprendre celle que l'on joue, mais aussi celle qui reste éternellement non jouée. Par clair de lune on ne doit pas supposer non plus que l'on parle seulement de celui qui vient de la lune et donne aux arbres de grands profils ; il y a aussi un autre clair de lune que le soleil lui-même n'exclut pas, et qui obscurcit, en plein jour, ce que les choses feignent d'être. Il n'y a que les rêves qui soient toujours ce qu'ils sont. Ils sont cette partie de nous où nous sommes nés, où nous sommes toujours naturels et nous-mêmes. 
— Mais, si le monde est action, comment le rêve peut-il faire partie du monde ? 
— C'est que le rêve, Madame, est une action devenue une idée, et qui conserve donc la force du monde et en rejette la matière, c'est-à-dire le fait d'exister dans l'espace. N'est-il pas vrai que dans le rêve nous sommes libres ? 
— Oui, mais comme il est triste de se réveiller... 
— Un bon rêveur ne se réveille pas. Je ne me suis jamais réveillé. [...] 
— Mais enfin, qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous ainsi masqué ? 
— À vos deux question, je vous réponds, d'une seule réponse, je ne suis pas masqué. 
— Comment cela ? 
— Madame, je suis le Diable. "

Fernando Pessoa, L'heure du Diable


vendredi 18 août 2017

Une bonne tranche



J’avais le sentiment diffus de l’imminence d’un anniversaire, je viens de mettre le doigt dessus : il y a dix ans presque jour pour jour qu’est paru mon premier livre. Mince alors, dix ans déjà. Je me souviens que j’avais passé les deux semaines précédant l’événement en Ardèche, j’étais heureux comme un pape et je faisais des tartes aux mûres dans une lumière paradisiaque. Je me souviens que j'avais l'âge du Christ, on pouvait dire que je m'en tirais mieux que lui. Je me souviens d’une présentation devant des libraires, l’un d’eux m’avait pris à part ma petite lecture faite pour me féliciter de mon vocabulaire, il avait apprécié par exemple que j’emploie le mot “tombereau”, selon lui les tombereaux se faisaient rares dans la littérature française, ça m’avait frappé, je ne pensais pas (depuis, malgré moi, je les guette). Je me souviens d’une invitation de Matignon à tous les primo-romanciers de cette cuvée-là (environ deux centaines), la curiosité avait été trop forte et je m’étais bourré de macarons et de champagne rosé après le discours du maître de maison, qui s’appelait — soudain effet bal de têtes — François Fillon (je me souviens que son discours lui faisait dire que ses fonctions, hélas, ne lui laissaient pas le temps de lire, ce qui ne l’empêchait pas de gloser deux minutes plus tard sur le succès du moment, Les Bienveillantes (je me souviens que par hasard Thomas Clerc était à côté de moi et que nous avions gloussé de concert)). Je me souviens du tout premier passage radio et que j’avais fait s’arracher les cheveux à l’ingénieur du son de Du jour au lendemain, j’avais la bouche sèche et pétrifié de trac je chuchotais de vagues réponses encombrées de pathétiques décollements de langue, je ne comprenais absolument rien aux questions d’Alain Veinstein. Je me souviens que pendant ce tourbillon parisien notre cumulus avait rendu l’âme et qu’après mon retour triomphant j’avais connu, il fallait bien ça, deux semaines de douches froides…







vendredi 11 août 2017

Comme à un subterfuge




Pianotage d'hier par temps chaud et nuageux, parfait pour bosser des bossas. D'ailleurs celle-ci parle de nuages...

Sinon, et haut la main, la demi-page du mois : 


J'ai dû y réfléchir longtemps pour conclure à légitimer ma dissemblance. Incapable d'être un monsieur qui marche, qui fume, qui voit des amis, ma réaction naturelle est d'inventer dans la glaise ou sur la toile ou sur le papier une démarche, un goût de fumée, une visite où palpitent mes artères. 
Je suis donc convaincu aujourd'hui qu'on ne cherche point, dans l'œuvre d'art, à faire surgir le beau ou le vrai. On n'y a recours — comme à un subterfuge — que pour continuer de respirer. 
Robert Pinget, Entre Fantoine et Agapa (1951)


lundi 17 juillet 2017

Il importe peu dans Aldébaran




Quand il écrit ce morceau, Debussy vient de subir une lourde opération (cancer du rectum). "Évidemment, écrit-il à un ami, il importe peu dans Aldébaran ou dans Sirius que je fasse ou non de la musique, mais je n'aime pas la contradiction et accepte mal ce tournant de la destinée ! et je souffre comme un damné !" Et quelques jours plus tard, à son éditeur : "C'est demain que je débute dans le radium ; ce minerai qui a des effets bien surprenants, voire même mystérieux. Comme ma sensibilité est extrême, — merci bien ! — on est obligé de scinder les doses, ce qui rend le traitement beaucoup plus long... La Nature est sans pitié pour ses créatures."

L'élégie, bien entendu, est notée "lent et douloureux".


vendredi 30 juin 2017

Simple comme une herbe





La Tragédie de la mort de René Peter, auteur dramatique, n'intéressa aucun directeur de théâtre : l'intermède musical mis au point par son ami Debussy resta dans les cartons. "Mon cher René, lui écrit ce dernier un soir d'avril 1899, voici la berceuse, dont il ne faudrait pas croire qu'elle est faire pour endormir les spectateurs !... je crois qu'elle marchera, étant vraiment simple comme une herbe, et chantable dans toutes les positions."


Il était une fois une fée 
qui avait un beau sceptre blanc. 
Il était une plaintive enfant 
qui pleurait pour des fleurs fanées.  

La fée en la voyant pleurer 
détacha des fleurs de son sceptre 
et les laissa doucement tomber ; 
l’enfant les noua dans ses tresses 
et lui dit : « En as-tu encore ? » 

Il en tomba mille et mille autres 
le long de ses yeux, le long de sa bouche, 
des mauves, des jaunes et des rouges ; 
l’enfant en couvrit ses épaules 
et lui dit : « En as-tu encore ? » 

Il en tomba tout autour d’elle, 
autant de parures nouvelles, 
des colliers clairs, des ceintures d’or, 
d’autres couraient le long de ses jambes, 
cachant ses pieds sous des guirlandes. 
« En as-tu ? En as-tu encore ? » 

La blanche fée enfin descendit ; 
elle ôta des cheveux de la petite fille 
les fleurs répandues les premières 
et qui étaient déjà flétries. 

Mais l’enfant les lui prit des mains 
et les jeta sur le chemin 
avec de légers cris de colère. 
Et la fée, la blanche fée dit : 
« Pourquoi jeter ces fleurs sur le chemin ? 
Tandis qu’elles passent d’autres naissent : 
c’est ton bonheur que tu laisses. » 



mardi 27 juin 2017

Un moyen assez rare




Je m’étais trop dépêché de chanter victoire pour Pelléas et Mélisande, car, après une nuit blanche, celle qui porte conseil, il a bien fallu m’avouer que ce n’était pas ça du tout ! ça ressemblait au duo de Monsieur Un Tel, ou n’importe qui, et surtout, le fantôme du vieux Klingsor alias R. Wagner, apparaissait au détour d’une mesure, j’ai donc tout déchiré, et suis reparti à la recherche d’une petite chimie de phrases plus personnelles, et me suis efforcé d’être aussi Pelléas que Mélisande, j’ai été chercher la musique derrière tous les voiles qu’elle accumule, même pour ses dévots les plus ardents ! J’en ai rapporté quelque chose, qui vous plaira peut-être ? pour les autres ! ça m’est égal — je me suis servi, tout spontanément d’ailleurs, d’un moyen qui me paraît assez rare, c’est-à-dire du Silence (ne riez pas !) comme un agent d’expression ! et peut-être la seule façon de faire valoir l’émotion d’une phrase […] 

Claude Debussy à Ernest Chausson, lundi 2 octobre 1893




vendredi 23 juin 2017

Pa ra bla la fla




Des Yveteaux lui disoit que c’étoit une chose désagréable à l’oreille que ces trois syllabes : ma, la, pla, toutes de suite dans un vers : 
« Enfin cette beauté m’a la place rendue. » 
— Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis : pa ra bla la fla
— Moi, reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. 
— N’avez-vous pas mis, répliqua Malherbe : 
« Comparable à la flamme ? » 


Arroseur arrosé extrait de la vie de Malherbe par Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) — dont la fin est superbe : 


Il n’étoit pas autrement persuadé de l’autre vie, et disoit, quand on lui parloit de l’enfer ou du paradis : « J’ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres. »  
On dit qu’une heure avant que de mourir, il se réveilla comme en sursaut d’un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui servoit de garde, d’un mot qui n’étoit pas bien français, à son gré ; et comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu’il n’avoit pu s’en empêcher, et qu’il avoit voulu jusqu’à la mort maintenir la pureté de la langue françoise.


"Il n'était pas autrement persuadé de l'autre vie", quelle merveille. Le texte intégral des Historiettes de Tallemant dont cette vie est tirée ne fut publié qu'en 1967, dans la Pléiade, et à en lire certaines pages on imagine bien pourquoi — par exemple, dans ce passage, c'est la première phrase, aussi drôle que profonde, qu'on cherchera en vain dans les éditions précédentes :






mardi 20 juin 2017

Roma amor


Choses vues à droite et à gauche — sans lunettes : je les ai cassées dimanche, et pas qu'un peu, en trois morceaux, lors d'un pique-nique dans le jardin, il fallait bien une goutte d'embêtement dans ce lac de félicité ; mais ça n'a pas empêché Rome (et son Académie de France) de m'en mettre plein les yeux.





Là-bas j'ai connu deux sortes de douceurs (trois avec une glace à la pistache grillée) : celles de l'amitié, et celles d'un chagrin partagé, car en m'écoutant lire Cyril, pas mal ému moi-même, samedi soir, une jeune femme dans le public s'est mise à pleurer, me laissant interdit, ému au carré, et c'était le meilleur retour que j'aurais pu jamais espérer.





vendredi 16 juin 2017

Cyril à Rome





Cette photo date de juin 2004, un tampon au dos en fait foi. Grâce à un ami alors pensionnaire à la villa Médicis, je découvrais Rome pendant une semaine dans les meilleures conditions possibles ; un autre pensionnaire, absent cette semaine-là, nous avait prêté sa maison, une vraie maison, au fond à gauche après les rosiers, enclave dans l’enclave, une paix royale. Et voilà que 13 ans plus tard exactement (et quelques livres ; à l'époque, je n'avais pas encore écrit le premier), par un heureux concours de circonstances — la tout aussi royale invitation de la librairie française de Rome, pour y présenter samedi soir la collection Ekphrasis de Pierre Parlant — et grâce cette fois à l’hospitalité de Sébastien Smirou, actuellement pensionnaire et lui-même ekphrasant, je m’apprête à y passer de nouveau un week-end : ça ne paie pas, la littérature, mais il y a des satisfactions. Et j’aime bien ce statut de touriste, prenant un furtif bain de soleil dans le rayonnement culturel français (vraiment à l’œil, en plus, je ne suis pas imposable) par le truchement d’un tombeau de quinze pages (merci Cyril, tu es un ange).







Ekphrasis, c'est son créateur qui en parle le mieux : Alors quoi, une nouvelle maison d'édition ? Non, pas vraiment. Disons plutôt une collection de textes courts qui entend suivre à la lettre la définition de l'ekphrasis telle qu'elle est donnée par le sophiste Aelius Théon : « un discours qui nous fait faire le tour de ce qu’il montre en le portant sous les yeux avec évidence ».
Les trois premiers textes de la collection sont disponibles à cette adresse : collectionekphrasis.bigcartel.com (et dans quelques enseignes choisies : à Paris, par exemple, les librairies Texture et Michèle Ignazi). 



jeudi 15 juin 2017

Le bruit des chants s'éteint





Les statues dans les parcs servent donc à quelque chose, puisqu'en revenant de ma promenade j'ai voulu savoir qui avait été ce mélancolique sphinx local. Bingo, un musicien — Ernest Reyer, né à Marseille en 1823, mort au Lavandou en 1909 — et dont le plus grand succès fut, je n'invente rien, l'opéra-comique La Statue, en 1861. L'air employé pour cette petite minute d'hommage (si on veut) est cependant extrait de son opéra tout à fait sérieux Sigurd (1884), dans un enregistrement de 1929. (Merci au vent, à la mouche et à youtubetomp3 pour leur précieuse collaboration.)


mercredi 14 juin 2017

Une bonne leçon




Rien de mieux que le contrepoint pour régler d'éventuels conflits schizophréniques : je lui dois ma relative santé mentale — parce que s'il fallait compter sur la littérature... 
Ce Canone alla Sesta des Goldberg, par exemple, il y a bien 27 ans que je me mesure à lui ; 27 ans que, dans tous les sens du terme, il me donne une bonne leçon. J'ai bon espoir de la comprendre un jour.





mercredi 7 juin 2017

Corps infime




Les trois petites études mélancoliques sont des études de sonorité et de toucher. Soit qu'elles explorent les registres extrêmes du clavier, soit qu'elles s'aventurent dans les nuances les plus infimes, elles doivent inviter à l'écouter liée au geste pianiste et sollicitent une certaine conscience du corps, de ce que l'on pourrait appeler le "corps musical". Ces pièces auront atteint leur but si elles font se rejoindre concentration sur la production du son et finesse de l'écoute active.

étude I. 
- figures musicales lentes mais dans un tempo rapide
- pas de pédale ; toutes les harmonies, les résonances tiennent avec les doigts
- déplacement vers l'extrême grave
- croisement des mains (quatrième système / mesure 6)
- grand contraste de nuances (ff / pp)

(sur la partition)


samedi 3 juin 2017

Une faute de frappe du réel






"La plupart du temps, j'ai cette impression persistante que le réel me résiste : les objets, ma volonté, les êtres humains, tous se liguent contre moi pour m'empêcher. Dans ces cas-là, seul l'anecdotique, le faux pas, l'insensé minuscule me sauvent. Il suffit d'une faute de frappe du réel pour me sentir comme vengé : mon regard peut à nouveau se poser avec amour sur ce monde, non parce qu'il deviendrait tout à coup aimable, mais parce qu'il confirme qu'il est absurde."  
Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent, p. 155. 


Achevé ce matin, après l'avoir dégusté toute la semaine, ce premier roman dont j'avais lu deux ans plus tôt le manuscrit — il a bien changé. Je vous envie : c'est une merveille, de bout en bout. Un livre gracieux, funambule, à la lisière du fantastique, de la quête initiatique, pétri d'une angoisse douce comme la folie peut l'être, élégamment drôle et drôlement élégant. Sa "fin du monde de proximité" sonnera début septembre aux bons soins des éditions Finitude — un comble, pour les débuts d'un écrivain.


vendredi 2 juin 2017

Time Machine


Trois fois rien.




Cependant, deux siècles plus tôt...




(Mon piano est ma Time Machine.)


jeudi 1 juin 2017

Gant retroussé





"L'art, dans sa relation avec la vie, n'est rien d'autre qu'un gant retroussé. Il a apparemment la même forme et le même contour, mais il ne peut plus être utilisé dans le même but. L'art ne nous dit rien sur la vie, de même que la vie ne nous dit rien sur l'art."

M. F., "Pensées verticales" (1964)



mardi 30 mai 2017

Le dormeur



Je croyais jusqu'à aujourd'hui que la Louma avait été utilisée pour la première fois par Polanski pour le générique du Locataire, mais cet honneur revient à Pascal Aubier, lequel, en 1974, soit deux ans avant la sortie des lamentables aventures de Trelkovski, vouait cette innovation technique à la réalisation d'un chef-d'œuvre, n'ayons pas peur des mots, soit le sublime plan-séquence de 9 minutes que voici : 






Proche de la Nouvelle Vague, le cinéaste, dans un entretien de 2006, revenait sur la genèse de ce film (et c'est riche d'enseignements) : 


J’avais envie d’adapter le poème de Rimbaud depuis longtemps. C’est un poème cinématographique avec un plan large (« un trou de verdure où chante une rivière »), vers lequel on se rapproche (le soldat) pour finir sur un gros plan (« il a deux trous rouges au côté droit »). Je voulais le faire en un seul plan, j’avais aussi l’idée du point de vue d’un oiseau. Comme si la caméra pouvait voler. En cherchant comment faire ce film, dans les années 70, je rencontre Jean-Marie Lavalou qui sortait du service militaire. Il était en train d’essayer de tourner un film dans un sous-marin et mettait la caméra au bout de tubes de chaudière pour pouvoir passer dans des endroits impossibles. Sa réflexion a abouti à la fabrication de la Louma, une caméra au bout d’une grue, que je suis le premier à avoir utilisé pour le tournage du DormeurPour cela, on est allé au milieu des Cévennes, dans un endroit invraisemblable. Il a fallu faire un travelling de 500 mètres dont la réalisation a pris 9 semaines au lieu des 8 jours prévus ! Cette aventure-là n’est pas expérimentale, c’est « l’aventure du cinéma ». L’envie de dire quelque chose et de se donner les moyens de dire cette chose. C’est comme ça qu’on trouve le moyen technique approprié [...]
Quand j’ai voulu faire Le Dormeur en un seul plan, j’avais vu Andreï Roublev de Tarkovski. J’avais en mémoire un plan unique et extraordinaire à travers la forêt qui passait au-dessus d’une rivière, avec un feu dans une clairière, et des femmes nues qui se prêtent à une sorte de cérémonie païenne avant de s’égayer. Je trouvais ça extraordinaire. J’ai finalement pu faire l’équivalent de ce qu’avait fait Tarkovski en me servant de la Louma pour Le Dormeur. Et quand Andrei Tarkovski a vu le film, il a écrit à son propos dans son livre Le Temps scellé : « seul le rythme du mouvement du temps dans le plan organise une dramaturgie qui est suffisamment complexe par elle-même », indiquant ainsi que le film réussissait ce qu’il avait tenté de faire lui-même dans le rapport au temps et à l’espace. Quand je l’ai rencontré quelque temps après, je lui ai dit que j’avais vu dans Andreï Roublev ce plan magnifique qui m’avait précisément inspiré. Il m’a répondu que ce n’était pas un plan, mais, en réalité, 11 plans enfilés les uns dans les autres. Je l’ai vu sur une table de montage, c’était magnifiquement fait, intégré dans un montage qui n’en paraissait pas un. C’est pour cela qu’il était admiratif : j’avais fait un plan qu’il n’avait pas fait. Ce sont les ironies de l’histoire ! Et je suis très content de m’être trompé et de m’être dit « s’il l’a fait, je peux le faire aussi ».



lundi 29 mai 2017

Chanson




Hier après-midi, avec un nouvel appareil photo, de meilleure qualité. (Granados est l'un des personnages de mon nouveau roman, qui devrait, si tout va bien, paraître au printemps prochain ; c'est d'ailleurs dans la lumière de cette bonne nouvelle que je jouais.)



samedi 27 mai 2017

Une voie d'abandon







« Ce n'est pas le rôle de l'artiste de se tourmenter à propos de la vie — d'éprouver la responsabilité de créer un monde nouveau. C'est là une très grave distraction. Le conditionnement tout entier dont vous faites l'objet a été orienté en fonction du mode de vie intellectuel. Ça n'est d'aucune utilité à l'activité artistique. Le savoir humain tout entier n'est d'aucune utilité à l'activité artistique. Concepts, relations, catégories, classifications, déductions sont autant de distractions pour l'esprit que nous souhaitons garder libre pour l'inspiration. 

L'esprit est en deux parties. L'esprit externe qui enregistre les faits et l'esprit interne qui dit "oui" ou "non". Lorsque vous avez la pensée de quelque chose qu'il vous faudrait faire l'esprit interne dit "oui" et vous voilà transporté de joie. On appelle ça l'inspiration. 

Pour un artiste c'est la seule voie. Il n'y a d'aide nulle part ailleurs. Il doit se tenir à l'écoute de son esprit. 

La voie d'un artiste est une voie entièrement à part. C'est une voie d'abandon. Il doit s'abandonner à son esprit. 

Quand vous sondez votre esprit vous le trouvez encombré par une profusion de bêtises. Vous devez vous frayer un chemin à travers elles et parvenir à entendre ce que votre esprit vous dit de faire. L'œuvre qui se réalise ainsi est une œuvre originale. Toute autre œuvre fabriquée avec des idées n'est pas le fruit de l'inspiration et n'est pas une œuvre d'art. 

L'œuvre d'art fait l'objet de réponses heureuses. L'œuvre qui se mêle d'idées se voit répondre par d'autres idées. On trouve un tel amas de littérature à propos de l'art qu'on en arrive à le tenir à tort pour une affaire intellectuelle. 

L'idée est plutôt répandue selon laquelle l'intellect se situe à la base de tout ce qui est produit et fait. Il est commun de croire que tout ce qui existe peut être mis dans les mots. Et pourtant il est un vaste registre de réponse émotionnelle que nous faisons et qui ne tient pas dans les mots. Nous sommes tellement habitués à faire ces réponses émotionnelles qu'elles échappent à notre attention et ce jusqu'au moment où l'œuvre d'art les représente pour nous. » 

Agnes Martin (1912-2004), notes pour une conférence à Pittsburgh, 1989 
(traduction d’Igor Ballereau)



mercredi 24 mai 2017

Amy




Hermit Thrush at Eve, c'est-à-dire "Grive solitaire au soir" — il en existe aussi une au matin, très belle également. Cette pièce d'un inattendu proto-Messiaen américain date de 1921 et on la doit à Amy Beach (1867-1944), prolifique compositrice dont j'ignorais il y a quelques heures encore l'existence. Enfant prodige mais encouragée du bout des lèvres par sa très bostonienne famille, Amy Cheney commence une carrière de pianiste à seize ans qu'interrompt son mariage deux ans plus tard avec le docteur Beach, plus vieux d'un quart de siècle, qui n'aime pas qu'elle se produise en public. Il n'aime pas non plus qu'elle prenne des cours de composition et c'est seule qu'elle apprend pour l'essentiel, dans son Massachusetts, écrivant pour le piano bien sûr mais aussi de la musique de chambre, un concerto, une symphonie, des dizaines de chansons et de chœurs (pour sa paroisse, qui omet la mention de son sexe sur les programmes). Le docteur meurt en 1910 et Amy, qui n'a pas d'enfant, consacre le reste de sa vie à la musique ; sa dernière œuvre, écrite à l'âge de soixante-quinze ans, est une pastorale pour quintette à vents.







vendredi 12 mai 2017

Well, it's done






"Bon, eh bien, c'est fait. Ces tragiques seize pages sont enfin terminées, et j'ai mis de côté trente-deux pages de copeaux, et passé treize jours aussi près de l'enfer qu'on puisse supporter quand on est un être humain. C'est fait, et bien entendu, cela n'en valait pas la peine, et tout le monde s'en fiche." 

(R. L. Stevenson, 1893)


vendredi 5 mai 2017

Deux anagrammes





Flemme. On macère. Emblème : l’anus à cran. 
Emmanuel Macron, ensemble la France

Marine Le Pen, choisir la France
Ni-ni, mec ? Arrache la saloperie FN !



jeudi 20 avril 2017

Statuts Facebook (highlights)



"[...] tout individu qui écrit pour la renommée n'est pas digne, aux yeux d'un poète, d'être admis comme mouchard dans une préfecture de police bien tenue."
(Villiers de l'Isle-Adam dans une lettre à Mallarmé, 1866)



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"C'est trop singulier que personne ne soit jamais là quand on m'attaque. Toujours des alibis : donc c'est un complot donc tous sont complices !"
(August Strindberg, Inferno, 1896)



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Il nous faut des berceuses. 
(L'infinie douceur de ces timbres...)






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"Comment [l’amour] a-t-il pu te percer le cœur puisqu’aucune plaie n’est visible de l’extérieur ? Dis-le moi ! Je veux le savoir ! Comment a-t-il pu te transpercer ? — Par l’œil. — Par l’œil ? Et il ne l’a pas crevé ? — L’œil n’a pas été blessé mais le cœur l’a été grièvement. — Explique-moi comment la flèche a pu passer par l’œil sans le blesser et l’abîmer ! […] L’explication est pourtant simple : l’œil n’a aucun souci d’attention et il ne peut rien faire par lui-même. Il n’est que le miroir du cœur ; c’est par ce miroir que passe, sans le blesser ni l’abîmer, l’image sensible dont le cœur est épris. Le cœur est en effet placé dans la poitrine à la même place que la chandelle allumée dans une lanterne. Si on ôte la chandelle, aucune lumière ne peut émaner de la lanterne ; mais tant que dure la chandelle, la lanterne ignore l’obscurité et la flamme qui y brille ne l’abîme ni ne la détériore."

(Chrétien de Troyes, Cligès ou la Fausse Morte, 1176)





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"À l'exemple des saints prophètes, les sages et les savants ont aussi inventé par leur savoir-faire humain de nombreux instruments afin de pouvoir chanter selon la joie de leur âme. Ils adaptaient leur chant à la flexion des doigts pour se rappeler qu'Adam fut créé par le doigt de Dieu."
(Hildegard von Bingen)






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Rencontré un jeune peintre japonais qui m'apprend que le mot français le mieux rentré dans sa langue est "nuance" (prononcé "nu-an-seu"). Ce n'est pas tant qu'il comblait un vide, m'explique-t-il (tu m'étonnes), mais son chic s'est imposé.



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[10 avril] Sinon j'ai assisté hier au début du meeting de Chonchon mais sous le cagnard qu'il y avait c'était assez pénible et quand il a tonné, homérique, "NOUS SOMMES L'AURORE AUX DOIGTS DE ROSE", bouleversé par tant de lyrisme à la fois grec et nord-coréen, je suis plutôt parti me prendre une bière à l'ombre.






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Mettre à profit ses promenades. (György Ligeti, "Entre science, musique et politique", 2001)






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Je me souviens : la première fois que j'ai lu ces mots [d'Edgar Poe], je me suis senti comme Moïse découvrant les tables de la loi :
"...admettre comme principe primitif et inné de l’action humaine un je ne sais quoi paradoxal, que nous nommerons perversité, faute d’un terme plus caractéristique. Dans le sens que j’y attache, c’est, en réalité, un mobile sans motif, un motif non motivé. Sous son influence, nous agissons sans but intelligible ; ou, si cela apparaît comme une contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition jusqu’à dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que nous ne le devrions pas. En théorie, il ne peut pas y avoir de raison plus déraisonnable ; mais, en fait, il n’y en a pas de plus forte. Pour certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument irrésistible."






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Très beau (et savoureux) portrait du claveciniste, réalisé deux mois avant sa mort (du sida, à l'âge de 38 ans, en France, où il était un étranger en situation irrégulière : encore un clochard céleste...)






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"Ainsi, dans les petites choses, il était un sadique envers lui-même, donc un masochiste, autrement dit le plus tendre, le meilleur et le plus secourable des hommes." 
(Freud, à propos de Dostoïevski)