mercredi 23 juin 2010

Tout le malheur des hommes


« Il m’est également resté en mémoire la remarque d’Alphonso sur l’ouïe extraordinairement sensible des mites et des teignes, dit Austerlitz. Elles étaient en mesure de reconnaître à de lointaines distances les cris des chauves-souris et lui-même, Alphonso, avait remarqué que le soir, chaque fois que la gouvernante sortait dans la cour pour appeler son chat Enid de la voix criarde qui était la sienne, elles sortaient des buissons par nuées entières pour aller se réfugier dans les arbres davantage plongés dans l’obscurité. La journée, dit Alphonso, elles dormaient à couvert dans les fissures des rochers, sous les pierres, les débris végétaux jonchant le sol ou les frondaisons. Quand on les découvre, la plupart sont inertes et comme mortes, et elles doivent se secouer pour s’éveiller ou sautiller sur le sol en se dégourdissant les ailes et les pattes avant de pouvoir prendre leur envol. La température de leur corps est alors de trente-six degrés, comme celle des mammifères, des dauphins et des thons au meilleur de leur activité. Trente-six degrés, dit Alphonso, est le point qui, dans la nature, s’est toujours avéré le plus favorable, une sorte de seuil magique, et il lui était arrivé de songer, pour reprendre les termes de ses propos, dit Austerlitz, il lui était arrivé de songer que tout le malheur des hommes venait de ce que, à un moment donné, ils s’étaient écartés de cette norme, s’étaient échauffés et vivaient en permanence dans un léger état fiévreux. » 

Sebald, Austerlitz



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