dimanche 7 août 2011

Le degré de stupeur nécessaire


« Un choix, ne l’oublions pas, est souvent plus négatif que positif. Embrasser une chose revient à en refuser mille. La profession la plus libérale détourne à son profit bien des énergies et tarit bien des affections. Si vous travaillez dans une banque, vous ne pouvez pas être en mer [...] J’ai entendu parler d’un maître d’école dont la spécialité était de découvrir le penchant de chaque élève : pauvre maître d’école, et pauvres élèves ! Quant à moi, si vous n’avez dans le cœur rien d’inné, aucune préférence de vie, pas de beau mépris humain, je vous abandonne à la marée : elle vous entraînera quelque part. N’auriez-vous qu’un petit grain d’inclination, je vous aiderais. Si vous rêvez d’être marchand de quatre-saisons, ainsi soit-il et à Dieu va : je paierai l’âne. Si vous souhaitez n’être rien, eh bien, je vous abandonne encore une fois aux vagues de la mer. 
Croyez bien que je regrette profondément, cher jeune monsieur, non seulement pour vous, chez qui je devine tant de vives promesses d’avenir, mais aussi pour votre admirable et très digne père et votre non moins excellente maman, que mes réflexions ne soient pas plus concluantes [...] Peu importera, probablement, ce que vous déciderez de faire ; car la plupart des hommes finissent apparemment par sombrer dans le degré de stupeur nécessaire au contentement de leurs différentes positions. Oui, monsieur, c’est bien ce que j’ai observé : la plupart des hommes sont heureux et la plupart malhonnêtes. Leur esprit descend au niveau requis, leur honneur accepte sans rechigner la pratique de leur métier. Je vous souhaite donc de découvrir une dégradation pas plus pénible que celle de vos voisins, de sombrer bien vite dans l’apathie et de rester longtemps éloigné, dans cet état de respectable somnambulisme, de la tombe vers laquelle nous nous hâtons tous. »

  

R. L. Stevenson, Le choix d’une profession (1879)


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