dimanche 23 décembre 2012

Une ultime maniaquerie


La Boule de Feu, une fois de plus, se retrouva seule à trois heures du matin dans sa fausse grande hacienda de North Rodeo Drive et, pour la dernière fois, elle gravit les marches de son escalier à la rampe en fer forgé dans sa robe en lamé argent (impayés, comme tout le reste).
 Sa chambre ressemblait à la Chapelle de Notre-Dame de Guadalupe en son jour de Bénédiction : des fleurs, des cierges partout — la pièce illuminée. Prête à recevoir la star. Elle griffonna quelques mots d’adieu sur un bloc-notes posé sur la table de nuit, près du téléphone en or blanc :

Harald,

Puisse Dieu te pardonner et me pardonner aussi, mais je préfère m’ôter la vie avec celle de notre enfant plutôt que de lui porter la honte ou de le tuer.
LUPE

[…] Elle ouvrit le flacon de Séconal qui attendait sur la table de nuit, porta le verre d’eau à ses lèvres, et avala les soixante-quinze petits billets pour l’Oubli. Elle s’étendit sur le lit de satin au pied du grand crucifix, les mains jointes sur la poitrine dans une dernière prière, ferma les yeux et imagina les photos en première page des éditions du lendemain : La Belle au bois dormant. Ainsi, bien sûr, que l’exclusivité de la scène d’adieu par Louella (1), en une, dans un encadré noir.
Dans l’Examiner du lendemain, en effet, Lolly décrivait la nature morte découverte à la Casa Felicias de North Rodeo Drive :

Lupe ne fut jamais plus belle qu’étendue là, comme endormie… Une vague sourire, celui des rêves secrets… Ressemblant à une enfant faisant sa sieste, comme une petite fille sage… Mais écoutez : voilà les toutous, Chops, Chips, qui grattent à la porte… Ils gémissent, ils pleurent… Ils veulent sortir jouer avec leur petite Lupita…

Aucune photo du lit de mort ne vint accompagner la prose de Parsons. La scène, en réalité, s’était déroulée différemment. 
Quand la domestique, Juanita, avait ouvert la porte de la chambre à neuf heures, le matin qui suivit le suicide (2), Lupe n’était pas là. Le lit était vide. L’arôme des bougies parfumées, les effluves des tubéreuses masquaient presque, mais pas tout à fait, une puanteur évocatrice des clochards des quartiers de Skid Row. Juanita constata la traînée de vomi qui partait du lit, et suivit la piste tachetée jusqu’à la salle de bains carrelée aux motifs d’orchidées. Elle y découvrit sa maîtresse, Señorita Velez, la tête enfoncée dans la cuvette des toilettes, noyée.
 La dose massive de Séconal n’avait pas été fatale de la manière attendue. Le somnifère avait réagi avec le dernier repas mexi-piquant de la Boule de Feu. L’action viscérale, son estomac retourné, avaient ranimé Lupe, étourdie. Prise de vomissements violents, une ultime maniaquerie l’avait conduite à tituber en direction du sanctuaire sanitaire de la salle de bains (3), où elle glissa sur le carrelage et plongea la tête la première dans son « Modèle Confort Onyx d’Égypte Vert Chartreuse à Chasse d’Eau Muette ».

Kenneth Anger, Hollywood Babylone (1975)



(1) Louella Parsons, reine des échotières de Hollywood, « arriviste haletante et authentique Paganini de la Sottise » selon Anger. 

(2) Soit le 14 décembre 1944.

(3) En français dans le texte. La traduction de Gwilym Tonnerre vient de paraître chez Tristram.



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