vendredi 4 octobre 2013

Comme des sauvages



     — À ce rythme-là, dit-il en retenant son cheval, nous n’irons pas loin. Et je vous propose tout de suite de faire de deux choses l’une : ou bien nous nous fâchons et c’en sera fini, ou bien nous prenons le ferme engagement de tout supporter l’un de l’autre.

    — Comme deux frères ? demandai-je.

    — Je n’ai pas dit une bêtise pareille, répondit-il. Car j’ai un frère, et je me soucie de lui comme d’une guigne, mais si nous devons nous frotter l’un à l’autre au cours de cette fuite, ayons tous deux l’audace de nous comporter comme des sauvages, et que chacun jure qu’il n’aura pour l’autre ni rancune ni critique. Je suis un très méchant homme, au fond, et je trouve très désagréable l’affection de la vertu.

    — Oh mais je suis aussi méchant que vous, dis-je. Francis Burke, ce n’est pas du petit-lait ! Mais que décidons-nous ? Nous nous battons, ou nous devenons amis ?

    — Eh bien, dit-il, je crois que le mieux est de jouer cela à pile ou face. 
    Le jour suivant, puis un autre, se passèrent en tribulations analogues, Ballantrae décidant souvent de notre direction à pile ou face ; et une fois que je lui reprochais cet enfantillage, il me fit une curieuse remarque, que je n’ai jamais oubliée : « Je ne connais pas de meilleur moyen, dit-il, d’exprimer mon mépris de la raison humaine. »

 

 Robert Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae (1889)



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