samedi 1 novembre 2008

L'effroyable explosion de toute clarté


HÖLDERLIN 
 



Hölderlin avait commencé à écrire des poèmes, mais la maudite pauvreté l’obligea à prendre un gagne-pain comme précepteur dans une maison de Francfort-sur-le-Main. A cet égard, la grande et belle âme est logée à la même enseigne que l’artisan. Il devait vendre son besoin passionné de liberté ; réprimer sa royale, sa colossale fierté. La conséquence de cette pénible contrainte fut une crispation, un ébranlement dangereux de sa vie intérieure.
 C’est dans une jolie prison élégante qu’il se rendit.
 Né pour planer dans des rêves et des chimères et pour se blottir sur le sein de la nature, pour passer ses jours et ses nuits à écrire, bonheur ineffable, sous les épais feuillages d’arbres candides, pour converser avec les prairies et les fleurs, pour contempler le ciel et la course divinement impassible des nuages ― il entra dans l’étroitesse proprette, bourgeoise, d’une maison privée, et endossa l’obligation, terrible pour ses forces bouillonnantes, de se conduire honnêtement, raisonnablement et comme il faut. 
Il fut épouvanté. Il se considéra comme perdu, rejeté, et il l’était bel et bien. Oui, il était perdu ; car il n’avait pas la force déplorable de renier honteusement toutes ses forces et sa sève merveilleuse, qu’il s’agissait à présent de nier et de réprimer.
 Alors, alors il se brisa, se déchira, et de ce jour, il fut un pauvre malade pitoyable.
 Dès lors qu’il eut perdu la liberté, Hölderlin, qui ne pouvait vivre qu’en liberté, vit son bonheur détruit. Il tira, il s’escrima en vain sur la chaîne qui l’enserrait ; il ne fit que s’y meurtrir ; la chaîne était impossible à rompre.
 Un héros était dans les fers, un lion devait faire le gentil et le poli, un Grec royal évoluait dans un salon bourgeois, et les parois étroites, mesquines, joliment tapissées, broyaient son merveilleux cerveau. 


C’est là que commença le malheureux ébranlement de son esprit, la lente, la molle, l’effroyable explosion de toute clarté. Ses tristes pensées erraient et titubaient de désespoir en désespoir, de la crainte au tremblement qui tailladait son âme. C’était comme l’effondrement silencieux, muet, insidieux, de mondes célestement limpides.
 Le monde pour lui devint terne, banal et obscur, et pour pouvoir au moins s’enivrer de jeu et d’illusion, pour oublier sa tristesse sans borne et sa liberté perdue, pour surmonter la détresse du lion asservi et enchaîné qui va et qui vient dans sa cage, va-et-vient sans espoir, et va, et vient, l’idée le prit de tomber amoureux de sa patronne. Cela le distrayait, l’arrangeait, faisait du bien, l’espace de quelques minutes, à ce coeur anéanti, étranglé, étouffé.
 Alors qu’il aimait uniquement le rêve englouti de sa liberté, il imagina qu’il aimait la maîtresse de la maison. Autour de sa conscience, c’était le vide, comme dans le désert.
 Lorsqu’il souriait, il lui semblait que pour amener ce sourire sur ses lèvres, il lui avait fallu au préalable, péniblement, l’extraire du plus profond d’une caverne rocheuse.
 Il avait une nostalgie maladive de l’enfance, et pour venir une seconde fois au monde, et redevenir un jeune garçon, il aurait voulu mourir. “Du temps où j’étais un garçon...” écrivit-il. On connaît cette merveilleuse chanson.
 Alors qu’en lui l’homme désespérait, que son être saignait de mille blessures douloureuses, son art s’élevait comme un danseur richement paré, très haut, et là où Hölderlin sentait qu’il sombrait, sa musique et ses vers enchantaient. Il chantait l’anéantissement et la destruction de sa vie sur l’instrument de la langue qu’il parlait, dans de merveilleuses mélodies dorées. Il demandait justice pour son droit et son bonheur en miettes comme seuls demandent les rois, avec une fierté, une hauteur sans égale dans toute la littérature.
 Les mains d’un pouvoir fatal l’arrachèrent au monde et à ses dimensions trop étriquées pour lui, et le jetèrent par-dessus le bord du saisissable, dans la folie, et il sombra comme un géant dans ces abîmes désirables et bienfaisants, inondés de lumière, riches en feux follets, afin d’y somnoler pour toujours, dans une douce distraction et dans l’opaque. 



“Mais c’est impossible, Hölderlin”, lui déclara la maîtresse de maison ; “et ce que tu veux est impensable. Tout ce que tu penses outrepasse toujours ce qui est convenable et possible, et tes paroles déchirent tout ce qui est atteignable. Tu ne veux ni ne peux être bien. Pour toi, le bien-être est trop petit, et la paix à l’intérieur de limites est trop vulgaire. Pour toi, tout est et tout devient un gouffre, un infini. Le monde et toi, vous êtes une mer.
 Que puis-je et que dois-je te dire pour te rassurer, toi qui repousses loin de toi tout contentement comme quelque chose de méprisable ? Tout ce qui est étroit et petit te trouble, te rend malade ; tout ce qui est vaste et d’un seul tenant, sans coupure, t’emporte vers le haut et vers le bas, où il n’y a ni séjour, ni jouissance. La patience n’est pas digne de toi ; et quant à l’impatience, elle te déchire. On te respecte, on t’aime et on te plaint ; il n’y a pas de plaisir avec toi.
 Que dois-je faire, puisque rien ne te fait plaisir ?
 Tu m’aimes ?
 Je n’en crois rien, je dois me l’interdire de le croire et je dois souhaiter que tu veuilles bien t’interdire de me le faire croire. Ce n’est pas l’amour de moi qui t’anime, sinon tu pourrais être paisible, aimable et heureux, et avoir de la patience à ton propre égard et au mien. Je ne peux pas croire que je signifie beaucoup pour toi.
 Ainsi, sois donc aimant, bon et raisonnable. Bientôt, je n’éprouverai plus rien à ton égard que de la peur, et c’est un sentiment que je déplore. Laisse donc la passion en paix et fais un effort sur toi-même. Comme tu pourrais être beau, grand et ardent, dans un effort triomphant. Mais tes chimères hasardeuses te tuent, et le rêve que tu te fais de la vie t’ôte la vie. Renoncer à la grandeur : ne pourrait-il pas y avoir là aussi de la grandeur ?
 Car tout est douloureux.”
 C’est ainsi qu’elle lui parlait. Par la suite, Hölderlin quitta cette maison, erra encore quelque temps dans le monde, puis sombra dans une folie incurable.
 

Robert Walser, Vie de poète



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