mardi 18 novembre 2008

Frottola




[à propos de Frottola (2003) d'Igor Ballereau
pour voix, chimes, violon, alto et violoncelle]




Tout ce qui naît vient à mourir

avec le temps ; sous le soleil

nulle chose ne reste vive.

S’évanouissent douleurs et peines,

les esprits des hommes, leur verbe.

Quant à nos anciennes lignées,

autant dire ombres au soleil, au vent fumée.

Comme vous, nous fûmes des hommes,

tristes et joyeux, comme vous ;

et maintenant, vous le voyez, nous sommes

de la terre au soleil, sans vie.

Toute chose vient à mourir.



Michel-Ange (1475-1564), Frottola
traduction de Pierre Leyris






Que faire de la mort, de la pensée de la mort, de son tourment, de sa présence en nous, autour de nous ? Une chanson. Pas une seconde depuis la nuit des temps le glas n’a cessé de sonner, c’est dans son bourdonnement que se déploie le silence, sur cette basse continue que s’appuie toute musique, pour la nier ou pour s’y fondre.



Chiunche nasce a morte arriva

nel fuggir del tempo ; e'l sole

niuna cosa lascia viva.



Une frottole, au temps de Michel-Ange, c’est ni plus ni moins qu’une chanson. Bientôt il connaîtra le raffinement du madrigal mais la frottole est populaire, simple, homophone, trois ou quatre voix dont la plus aiguë porte la mélodie et file droit, claire et profane. Raccontare frottole, dit-on aussi de façon plaisante, en italien, et c’est comme chez nous raconter des histoires, inventer, chansons que tout cela. Tout finit par des chansons, vidons cette phrase de toute la gaieté désinvolte qu’y a mis Beaumarchais et nous ne sommes finalement pas loin de l’Ecclésiaste. Nos vies sont des chansons dérisoires, et c'est un très vieil air que celui-là.


Manca il dolce e quel che dole

e gl'ingegni e le parole ;

e le nostre antiche prole

al sole ombre, al vento un fummo.



Au vent fumée. Rien de plus qu’une chanson, mais rien de moins. La chanson première, celle qui apaise, le murmure de la voix maternelle. Celle qui console. Dors, mon enfant, tu vas mourir. Cette douceur du sommeil, aime-la, elle t’attend. Pris dans les voiles de ce souffle, bercé, mêlant le nôtre au sien, reprenant le refrain, des chansons nous portent et tant pis si ce sont des blagues, des mensonges, des frottoles, cela nous tient chaud, un peu, ce velours tendu sur le froid du tombeau. Pas plus celui de Jules II que le tien ne tiendra debout à la fin des siècles, toute chose vient à mourir et si tout art est chanson la musique le sait mieux que nul autre. Avec le temps, va, tout s’en va, peut-elle choisir de dire des sanglots dans la voix, mais nous ne parlons pas de cette musique-là. On chuchote dans les cimetières et c’est très bien. Douceur toujours, souffle retenu : nulle gravité, nulle compoction, rien de contraint. Seulement parler assez bas pour qu’on puisse entendre une réponse, bien qu'on sache qu’elle ne viendra pas. Adieu donc harmonie et marche funèbre. Les morts aussi ont besoin de berceuses. On choisira le tempo le plus calme, le pouls le plus lent. Encore plus lent ? Encore plus lent. Descends, descends encore. Voilà. Ferme les yeux. Fais le mort, c’est un jeu.



Come voi uomini fummo,

lieti e tristi, come siete ;

e or siàn, come vedete,

terra al sol, di vita priva.

Ogni cosa a morte arriva.


Ce n’est pas de la tristesse,
 ce n’est pas de l’effroi,
 ce n’est pas une douleur, 
ce n’est pourtant pas une joie ? Jadis nos yeux étaient intacts,
 dit la suite du poème,

chaque orbite avait sa lumière ;

ils sont affreux, vides, éteints ;

voilà ce que le temps apporte.



Ces vers n’ont pas été mis en musique. C’est un jeu, les yeux fermés : on dirait que le temps s’arrête, on ferait comme si les morts chantaient. Nos orbites ont encore leur lumière.
 Et de Frottola, de cette pièce qui s’appelle Frottola et qui susurre en frémissant à peine les mots graves d’une ombre qui fut et qui s’en moque Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni, émane une très faible lumière, comme une braise, ni feu de joie ni brasier infernal : un simple rougeoiement parmi la cendre.

 Ecoute comme les instruments rougeoient, fugitivement, animés par le souffle de la voix. Ecoute ces couleurs changeantes et brèves, ces lueurs dans l’obscurité, feux follets. Le temps a passé, les mots se sont presque effacés.


Quelque chose s’éteint, mais quelque chose brûle. Une âme, peut-être grand mot, petite chose. Ogni cosa. Il faut que la nuit se fasse, en toi, autour de toi, pour l’entendre, ce n’est presque rien : une frottole, une chanson. C’est si beau.







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