mercredi 15 octobre 2008

À travers l'erreur


Johann Peter Hebel, Kannitverstan (1811)





« L’être humain a probablement l’occasion tous les jours, à Emmendingen et Gundelfingen aussi bien qu’à Amsterdam, de faire des considérations sur le caractère éphémère des choses de ce monde, s’il le veut, et de se satisfaire de son destin, même si pour lui l’air n’est pas sillonné de pigeons tout rôtis. Mais c’est par le détour le plus curieux que, à travers l’erreur, un artisan allemand atteignit à Amsterdam la vérité, et en prit conscience. Car lorsqu’il fut arrivé dans cette grande et riche ville commerçante pleine de maisons magnifiques, de bateaux bercés par les vagues, et d’hommes affairés, il fut immédiatement frappé par une grande et belle maison comme il n’en avait encore vue aucune pendant tout son voyage de Duttlingen à Amsterdam.

Longuement, il contempla avec étonnement ce somptueux édifice, les six cheminées sur le toit, les beaux rebords et les hautes fenêtres, plus grandes que chez lui la porte de la maison de son père. Finalement, il ne put s’empêcher d’aborder un passant. “Cher ami”, lui dit-il, “ne pouvez-vous pas me dire comment s’appelle le monsieur à qui appartient cette maison merveilleuse, avec les fenêtres pleines de tulipes, de narcisses, de giroflées ?” Mais l’homme, qui probablement avait des choses plus importantes à faire, et qui par malheur entendait exactement autant à la langue allemande que le questionneur au néerlandais, c’est-à-dire rien du tout, répondit brièvement et d’un ton sec : “Kannitverstan” ; et passa son chemin. C’était un mot hollandais, ou trois, si l’on y regarde de plus près, et signifie en français : “Je ne comprends pas”. Mais notre brave étranger crut que c’était là le nom de l’homme qu’il avait voulu savoir. “Ce doit être un homme bien fortuné, ce monsieur Kannitverstan”, se dit-il en continuant son chemin. Ruelle après ruelle il arriva sur la baie qui s’appelle “Het Ey”, ou en français “l’i grec.” Là, il y avait bateau contre bateau, mât contre mât ; et au début, il ne savait pas comment, avec ses deux seuls yeux, il viendrait à bout, de voir et de contempler suffisamment toutes ces merveilles, jusqu’à ce qu’enfin un grand bateau, qui venait d’arriver des Indes Orientales et qu’on était justement en train de décharger attirât son attention. Déjà, des rangées entières de caisses et de ballots étaient entassés à terre les uns sur et à côté des autres. On en roulait encore plusieurs hors du bateau, et des tonneaux pleins de sucre et de café, pleins de riz et de poivre et, sauf respect, de crottes de souris. Mais lorsqu’il eut longtemps regardé, il demanda finalement à un individu, qui portait une caisse sur son épaule, comment s’appelait l’homme heureux à qui la mer amenait à terre toutes ces marchandises. La réponse : “Kannitverstan”.



Alors, il se dit : “Héhé, je comprends ! Ce n’est pas étonnant, celui à qui la mer apporte de telles richesses a beau jeu de planter dans le monde de telles maisons, avec de telles tulipes devant les fenêtres, dans des pots dorés.” Alors, il s’en retourna et se fit en lui-même des réflexions bien tristes, comme il était un pauvre homme parmi bien des gens riches dans le monde. Mais à l’instant même où il se disait : “Si seulement je pouvais avoir aussi, un jour, la vie aussi facile que ne l’a ce monsieur Kannitverstan”, il s’engagea dans une rue latérale et aperçut un grand cortège funèbre. Quatre chevaux revêtus de noir tiraient un corbillard également recouvert de noir, lentement et tristement, comme s’ils savaient qu’ils conduisaient un mort vers son repos. Suivait un long cortège d’amis et de connaissances du défunt, deux par deux, enveloppés dans des manteaux noirs, et muets. Au loin, on entendait une petite cloche solitaire. Alors l’étranger fut saisi d’un sentiment de nostalgie, comme l’est tout être bon lorsqu’il est en présence d’un mort, et, le chapeau à la main, il resta debout avec recueillement jusqu’à ce que tout le monde fût passé. Mais il aborda le dernier homme du cortège, qui justement calculait en silence combien de profit lui rapporterait son coton si le quintal augmentait de 10 gulden, il le retint doucement par son manteau et lui demanda candidement de l’excuser : “Ce doit assurément avoir été un de vos bons amis, dit-il, pour qui sonne le glas, puisque vous l’accompagnez d’un air si triste et si méditatif.” ― “ Kannitverstan !” lui fut-il répondu. Alors, quelques grosses larmes jaillirent des yeux de notre brave gars de Duttlingen, et subitement il eut le coeur lourd, puis à nouveau léger. “Pauvre Kannitverstan, s’écria-t-il, que te reste-t-il à présent de ta richesse ? La même chose que j’obtiendrai un jour dans ma pauvreté : un vêtement de mort et un linceul, et de toutes les belles fleurs peut-être un romarin sur la poitrine froide ou une fleur des champs.”




Plongé dans ces pensées, il accompagna le mort comme s’il faisait partie de la famille, jusqu’à la tombe, il vit descendre le prétendu monsieur Kannitverstan dans son lieu de repos, et fut plus ému par le discours funèbre hollandais, dont il ne comprit pas un mot, qu’il ne l’avait été par bien des discours allemands auxquels il n’avait pas fait attention. Enfin, le coeur léger, il repartit avec les autres, dévora avec appétit un morceau de Limbourg dans une auberge où l’on comprenait l’allemand, et lorsque plus tard il se sentait accablé en voyant que tant de gens dans le monde étaient tellement riches et lui si pauvre, il lui suffisait de penser à monsieur Kannitverstan à Amsterdam, à sa grande maison, son riche bateau, et à sa tombe étroite. »




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