vendredi 20 février 2009

De malheureux acheteurs nés au nord de Montélimar


« Des grands figuiers au bord du bassin brûlant tombaient les figues brunies de soleil, les figues resserrées sur elles-mêmes autour du sucre et du soleil, les figues pennèques de septembre. 
La figue pennèque est l’aboutissement parfait du fruit. La figue est par excellence un fruit intransportable, presque inséparable de l’arbre. On ne peut la plupart du temps la manger qu’immédiatement cueillie. Rien n’est plus éloigné du fruit réel, rien n’est plus pitoyable qu’une “barquette” de figues offertes à des naïfs sur un marché parisien. 
Encore peut-on envisager ― et cela se rencontre effectivement ― de mettre de telles choses fades en vente. Elles trouvent même de malheureux acheteurs nés au nord de Montélimar, qui ne se doutent de rien. Mais on n’a jamais vu nulle part vendre de figues pennèques. Il s’agit bien là d’une singularité irréductible, plus infranchissable encore que celle de la mûre de ronces, qui partage pourtant avec elle le trait de non-rentabilité. On élève, on vend des mûres d’élevage, qui ont de la fadeur et surtout, symboliquement, poussent sur des ronces “sans épines” ! La mûre-ronce, comme la figue pennèque, est un fruit-symbole de la valeur intransmissible du passé. Le seul devenir parallèle de la figue, au vingt et unième siècle, est la figue sèche, qui constitue, comme l’est la datte telle que nous la connaissons, une mise en “herbier” de la saveur : brune comme la date, à même distance qu’elle du fruit, de teinte gris-brun à l’opposé de la figue vraie, “blanche” ou noire, tel le coquelicot noir ou le bleuet fané entre les pages d’un cahier. » 

Jacques Roubaud, Parc Sauvage, récit 
(Seuil, Fiction & Cie, 2008), p. 80-81



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