dimanche 26 septembre 2010

Des Éclairs


J’ai lu deux fois depuis sa sortie le nouveau livre de Jean Echenoz. C’est un enchantement.
 

Chacun préfère savoir quand il est né, tant que c’est possible. On aime mieux être au courant de l’instant chiffré où ça démarre, où les affaires commencent avec l’air, la lumière, la perspective, les nuits et les déboires, les plaisirs et les jours.
 

Deux phrases et pour ma part je suis déjà dans un fauteuil, soupirant d’aise. La note juste d’emblée résonnera jusqu’au bout ; Des Éclairs est un concentré de jubilation littéraire. Il y a ces moments rutilants, beaux comme du Villiers de l’Isle-Adam (nommément cité page 17) :
 

Sous ses impulsions et à distance, comme par passes magnétiques, des étincelles grésillent bientôt de toutes parts, projetant de vifs éclats et, par intermittence, se propagent à travers l’air dans toutes les directions lancées par les longs bras de Gregor — prolongés de très longs doigts parmi lesquels deux pouces interminables — vers les lampes qui entreprennent de scintiller frénétiquement. (p. 62) 


Mais avec ça, tout le confort moderne. Gregor, le héros de Des Éclairs, mesure deux mètres (et encore, sans compter le huit-reflets qu’il a sur la tête dans l’extrait ci-dessus) ; ce géant prodigieux n’en est pas moins, comme Ravel et Émile avant lui (tiens, on dirait des poupées russes, comme rangées par ordre de taille, on se souvient que Ravel est tout petit, est-ce à dire que les livres s’emboîtent ?), extraordinairement proche de nous — à Noël, par exemple :
 

Il n’a plus goût à rien pendant cette période, il n’a même plus le moindre avis solide. S’il ne neige pas, il le regrette et trouve que c’est dommage ; ç’aurait au moins, tant qu’on y est, fait joli dans le tableau. Mais si, obéissant à ses regrets, la neige se met alors à tomber, tout de suite c’est encore plus dommage car elle devient aussitôt de la boue. Même chose pour les cadeaux. Lui en fait-on un, il est minable. Ne lui en fait-on pas, n’en parlons pas. Ne parlons pas non plus des repas que les gens se tuent à organiser, se mettant en quatre pour en perfectionner le menu : plus c’est beau et plus ç’a l’air bon, plus toute chose a le goût du carton. (p. 131-132) 


Mais si, obéissant à ses regrets... (que c’est beau ! l’air de rien ! et c’est tout le temps comme ça !) Des Éclairs est à la fois une méditation sur le temps et une machine à rêves comme Hollywood ne l’est plus depuis longtemps ; un théâtre d’ombres, une lanterne magique, une succession de dioramas précis qu’on survole sur l’épaule de l’auteur — épaule qui se hausse souvent, se voûte parfois et puis se carre, jusqu’à la fin de l’histoire, qui vient trop tôt évidemment, quoiqu’à son heure, car
 

Il convient de passer vite à autre chose.
 

est-il dit au chapitre 8 — la vie est un drôle de manège. En attendant les autres choses relisons Des Éclairs, et puis Ravel, et puis Courir, et admirons les variations, les échos, les symétries, la série étant close — c’est très satisfaisant pour l’esprit, même si : 

[…] trois, beau nombre, on le sait, qui marche en toute occasion […] 

lit-on page 46 — mais ne soyons pas dupes de cette malicieuse modestie…





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