jeudi 14 avril 2011

Le coup du chef-d'œuvre


Un passage souvent cité de 2666 voit le narrateur exprimer son mépris pour ces nouveaux Homais qui préfèrent Bartleby à Moby Dick, c’est-à-dire les œuvres parfaites mais mineures aux grands romans mal foutus se mesurant aux zénigmes zéternelles (le Maaal, notamment). J’ironise, mais si 2666 est beaucoup de choses il n’est certainement pas, pas plus que Moby Dick d’ailleurs, un grand roman mal foutu. J’ai même du mal à croire qu’il soit inachevé. Tout s’y tient, tout y est savamment dosé (même ce qui paraît excessif au premier abord, telles ces centaines de pages remplies de cadavres), c’est un grand roman tout court, bravo. On avale ses mille pages sans se forcer, pour les beautés de détail qu’on y rencontre souvent, tout en filant au-dessus des abîmes qu’enjambent ses majestueux ponts narratifs, que révèlent ses symboliques échos, quand on n’admire pas la justesse musicale des dimensions de chaque séquence, le souffle qui ne manque jamais, certains modernissimes effets de sur-place ou d’aplat, un vrai sens du tragique, de fulgurants éclats poétiques, etc. C’est universel et pourtant superbement latino-américain. Partout l’Ambition est affichée et partout l’Ambition est atteinte. De l’invention et un haletant suspense métaphysique comme s’il en pleuvait. Les visions d’un visionnaire. La confusion des genres. Et même une comédie lyrique, ironique et sophistiquée (la première partie, à mon sens la meilleure). Le lecteur de romans est comblé.   

Mais suis-je encore un lecteur de romans ? Sans doute, puisque j’ai lu 2666 sans bâiller ni faiblir — à moins que ne fasse que survivre en moi un goût déjà ancien. Ce genre d’œuvres maîtresses m’impressionne-t-il encore ? Beaucoup moins, à ce qu’il semble. Je vois le génie, mais, c’est plus fort que moi, je vois aussi le cabotinage. Il n’y a pas loin de monument à boniment. Le passage que j’évoquais sur l’amour débile des textes mineurs en est un bon exemple : cette arrogance sûre d’être relevée, ce jugement s’appliquant à soi-même avec une flamboyante vanité... voilà ce qui m’empêche d’admirer tout à fait le dernier livre de Roberto Bolaño, sans que je lui conteste un droit bien mérité à la Postérité. Après tout, il en est mort. 


Je ne veux pas dire pour autant que l’ambition est suspecte en littérature. La plupart du temps elle la fonde et c’est heureux. C’est peut-être une question de moyens. Ceux qu’emploie Bolaño ne brillent pas, au fond, par leur finesse : un pavé de deux kilos (autrement dit, un génie écrasant sans métaphore), au titre à la fois mystérieux (l'emphase du mystère...) et transparent (la date de la prochaine Apocalypse fantasmée par le premier sataniste de quinze ans venu), s’ingéniant à laisser ouvertes mille pistes d’interprétation et truffé de références pointues ; cette façon rouée de se constituer en objet de fascination (en frustrant des curiosités, en alternant les morceaux absurdes ou “indécidables” et les morceaux sur-signifiants), le vieux truc toujours payant de la circularité — la fin ramène au début, et c’est l’infini mis à la portée des littérateurs... On ne me la fait plus. On me la fera encore. Dos mil seiscientos sesenta y seis est un excellent roman.


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