dimanche 1 janvier 2012

Un ouvrage infini


« Ce furent de beaux voyages. Un jour, à Chartres, comme on réparait les grandes orgues, nous demandâmes la permission de passer sur la galerie du toit et d’examiner la face externe des verrières. Nous reconnûmes que la surface du verre était recouverte comme une peau des plus fines gravures ; les siècles l’avaient ouvragée millimètre par millimètre de tailles microscopiques ; ici ses rides s’incrustaient de la fine crasse qu’y déposait en s’envolant la poussière de la rue ; là des aspérités, des milliers de petits cristaux pareils à du papier de verre ; ailleurs l’usure, le poli de soie du diamant non taillé ; plus loin un bourgeonnement diapré d’efflorescences, une irisation d’infiniment petits, un semis de trous minuscules en forme de coquillages ; partout un ouvrage infini qui décomposait la surface et y déterminait les jeux de milliers de prismes pour filtrer, exalter, glorifier la lumière. Et je compris que la perfection n’est pas le fait de la main de l’homme : c’est la mystérieuse collaboration du ciel et des épreuves que son œuvre doit subir. Ce furent de beaux voyages. » 

Rudyard Kipling, Souvenirs de France (1933)



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