mardi 1 mai 2012

Immortalité minimale



14 septembre [1987] 

J’ai parcouru les réponses du questionnaire publié par Libération il y a deux ans : « Pourquoi écrivez-vous ? » cette fois, à la recherche de la réponse la plus courante. Très peu d’écrivains expliquent l’exercice de leur profession par des raisons financières. Beaucoup reconnaissent ignorer complètement la raison pour laquelle ils écrivent. Mais la plupart répondent qu’ils sont poussés à écrire par une force intérieure à laquelle ils ne peuvent s’opposer. Les plus scrupuleux n’hésitent pas à reconnaître que leur principale satisfaction vient de l’impression de laisser une partie de son être derrière soi — en d’autres termes, écrire paraît conférer une sorte d’immortalité minimale. Cela aurait été compréhensible plus tôt dans le siècle, lorsqu’on pensait que la vie sur cette planète continuerait indéfiniment. Mais aujourd’hui que ce pronostic est douteux, le désir de laisser une trace derrière soi semble absurde. Même si l’espèce humaine réussit à survivre pendant un siècle supplémentaire, il est peu probable qu’un livre écrit en 1990 ait beaucoup de sens pour quelqu’un qui l’ouvrira en 2090, à condition évidemment que ce dernier soit encore capable de lire. 


24 avril [1989] 

[…] Hier et aujourd’hui, j’ai reçu ici un couple d’Allemands qui m’ont enregistré pour une radio berlinoise. La femme avait tendance à commencer toutes ses questions par le mot Pourquoi. Je lui ai fait remarquer qu’on ne pouvait répondre ni intelligemment ni sincèrement à une question commençant par Pourquoi. Comme de juste, elle m’a aussitôt demandé :

— Pourquoi donc ? 

Paul Bowles, Journal tangérois



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