lundi 10 juin 2013

Si tu avançais un jour ta main vers eux




« Trouver ta lettre ce matin après tout ce silence me fait trembler de peur : je pressens des injures abominables, des menaces, des ultimatums d’oubli éternel. Je redoute que tu mettes tout ton talent — comme le fait Duvert, par exemple, lorsqu’il est mauvais — au service d’un fiel dont on ne peut pas se remettre. Mais il faut bien être courageux de temps en temps et j’ouvre l’enveloppe : il en sort, d’entre ton écriture illisible et chérie, cette petite photo couleurs dont j’avais rêvé, de toi en pantalon rose, aveuglé et bougon, mais près d’un bosquet de fleurs bien colorées. Quelle récompense d’avoir parfois des idées futiles et capricieuses. J’ai bien eu raison de te photographier la dernière fois que je t’ai vu — n’y a-t-il déjà pas deux ans ? car tu as drôlement changé. Tu es même un peu bouclé à ce qu’il semble. Je préfère ne pas me demander qui a le droit de toucher ces cheveux, puisque ce n’est pas moi et que la journée est belle et que je ne veux pas être morose. Moi personne n’a le droit de toucher mes cheveux, ne parlons même pas d’une casquette ou d’un béret : aucune main, même la plus adorée. Je réviserais sans doute cet interdit, mon doux Eugène, si tu avançais un jour ta main vers eux. Il est probable que ce jour-là je serai chauve. » 

Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène (2013)



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