lundi 2 septembre 2013

Un labeur dangereux


[Stéphane Mallarmé à Villiers de l’Isle-Adam, le 24 septembre 1867]

Mon bon Villiers,

Votre lettre m’a frappé de stupeur, car je voulais être oublié, me réservant de me souvenir seul pendant des heures que ne fréquentera peut-être pas même le Passé. Pour l’Avenir, du moins le plus voisin, mon âme est détruite. Ma pensée a été jusqu’à se penser elle-même et n’a plus la force d’évoquer en un Néant unique le vide disséminé en sa porosité […] Il me reste la délimitation parfaite et le rêve intérieur de deux livres, à la fois nouveaux et éternels, l’un tout absolu « Beauté » l’autre personnel, les « Allégories somptueuses du Néant », mais (dérision et torture de Tantale) l’impuissance de les écrire — d’ici à bien longtemps, si mon cadavre doit ressusciter. Elle est manifestée par un épuisement nerveux dernier, une douleur mauvaise et finie au cerveau qui ne permettent souvent pas de comprendre la banale conversation d’un visiteur et font de cette simple lettre, tout inepte que je m’efforce de la tracer, un labeur dangereux [...]




[Villiers de l’Isle-Adam à Stéphane Mallarmé, le 27 septembre 1867]


Chère âme tendre et charmante que vous êtes, mon cher Mallarmé, vous êtes malade ! C’est juste ! Que faire ici, et quel serait notre prétexte de rester si nous n’étions pas percés, traqués, volés, vilipendés et saignants ? Il faut être malade : c’est le plus beau de nos titres de noblesse immémoriale : de quel droit serions-nous bien portants, nous autres ! Allons ! mourons le plus tôt possible : c’est ce que nous avons de mieux à faire […]



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