dimanche 10 novembre 2013

Il y en a et ils ont des clubs


« Le concert auquel nous avions souscrit aléatoirement était un duo piano et alto dont le répertoire alliait de grosses légumes du classique et quelques noms inconnus, slovènes pour la plupart. Je fis croire à Éléna que l’un d’eux était un célèbre compositeur ukrainien. Ah bon, tu ne connais pas ? fis-je, les sourcils haussés de son incompétence. Tu me prends pour une bille, hein ? répondit-elle. Le concert a commencé. Les deux prestataires, dans leur queue-de-pie, firent un petit coucou au public. Je me demande si c’est bien réglementaire, tout ça, glissai-je à Éléna. J’ai alors entendu un chut venant du rang derrière nous, un fanatique des bruits de réglage de la hauteur du tabouret (il y en a et ils ont des clubs). C’était un peu gauche comme jeu, mais nous nous fîmes si bien à cette gaucherie que le duo sembla s’améliorer de lui-même en jouant. Ça te plaît, toi ? chuchota Éléna. À peu près, répondis-je. On voit bien que le problème ne vient maintenant plus que des morceaux et non des interprètes. Chut, m’intima-t-on encore derrière. Bon ça va Columbo, ai-je dit à l’aveuglette (je crois bien que ça l’a calmé). On commençait à s’ennuyer ferme. D’un geste j’ai suggéré à Éléna de se faire la malle. Elle m’a répondu par un regard perçant qui signifiait que toute chose peut être bonne dans ses derniers moments (qu’est-ce qu’elle en jetait). Je me suis alors enfoncé dans mon fauteuil en nourrissant le projet idiot et ancestral de piquer un roupillon pendant un concert. Mais Éléna m’a donné un petit coup sur l’épaule pour me tirer de mon repos tout en me désignant sur le programme la pièce qui allait venir et qui d’ailleurs était la dernière du concert, en quoi il n’était pas raisonnable que je commence pour si peu de temps un nouveau cycle de sommeil. C’était le Ich ruf zu dir Herr Jesu Christ de Bach, je me suis relevé sur ma chaise en chuchotant à Éléna qu’en effet je n’allais pas rater ça, dont je n’avais jamais entendu parler. Comme entre chaque morceau, les deux joueurs firent quelques étirements des doigts, puis ils jouèrent ; ce fut l’altiste qui attaqua sur une note grave et lancinante, bientôt rejoint par le pianiste, plus espiègle. La musique dessinait peu à peu sa géographie, d’abord plate, puis sinueuse, puis vallonnée, et aurait fait un synesthète du plus obtus des butors. » 

Clément Bénech, L’été slovène (2013)



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