jeudi 9 janvier 2014

Ah ! la félicité de la Pensée !


« Regarde cette misérable créature. Ce Point est un Être vivant, comme nous-mêmes, mais réduit au Gouffre non-dimensionnel. Il est lui-même son propre Monde, son propre Univers ; de tout ce qui n’est pas lui, il ne peut rien concevoir, il ne connaît ni Longueur, ni Largeur, ni Hauteur, car il n’en a jamais fait l’expérience ; il n’a même pas conscience du nombre Deux ; pas plus qu’il n’a d’idée de la Pluralité ; car il est lui-même l’Un et le Tout, n’étant en fait que le Néant. Remarque cependant son autosatisfaction, et tires-en la leçon qu’être autosatisfait, c’est être vil et ignorant, et qu’aspirer à autre chose vaut mieux qu’un bonheur impuissant et aveugle. Maintenant, écoute. »
Il s’immobilisa ; alors s’éleva de la petite créature vrombissante un minuscule tintement, bas et monotone, mais distinct, comme celui des phonographes de Spaceland, dans lequel je distinguais ces mots : « Infinie béatitude de l’existence ! Il est ; et il n’est rien d’autre que lui. »
« Qu’est-ce, demandai-je, que cette créature chétive entend par Lui ? 
«Il parle de lui-même, dit la Sphère. N’avez-vous jamais remarqué que les enfants et les gens infantiles, qui ne font pas de distinction entre le monde et eux, parlent d’eux-mêmes à la troisième personne ? Mais chut ! »
« Il remplit tout l’Espace », poursuivait la petite créature dans son monologue, « et ce qu’Il Remplit, Il l’est. Ce qu’Il pense, Il l’énonce, et ce qu’Il énonce, Il l’entend ; et il est lui-même ce qui Pense, Énonce et Écoute, ainsi que Pensée, Parole et Ouïe ; Il est l’Unique, et pourtant le Tout dans le Tout. Ah ! le bonheur ! ah ! le bonheur d’Être ! »


« Ne pouvez-vous pas ébranler la suffisance de cette petite chose ? » demandai-je. « Dites-lui ce qu’elle est réellement, comme vous l’avez fait avec moi ; révélez-lui l’étroitesse de Pointland, et conduisez-la plus haut. » « Ce n’est pas facile, répondit mon Maître. Essayez donc. »
Sur ce, poussant la voix au maximum, je m’adressai au Point en ces termes :
« Silence, silence, méprisable Créature. Vous vous intitulez vous-même le Tout dans Tout, alors que vous êtes le Néant ; votre prétendu Univers n’est qu’un grain dans une Ligne, et une Ligne n’est guère plus qu’une ombre comparée à... » « Chut, chut, vous en avez assez dit », m’interrompit la Sphère. « À présent, écoutez, et jugez de l’effet de votre discours sur le Roi de Pointland. »
Le Monarque, qui rayonnait plus fort que jamais en entendant mes paroles, montrait clairement, par son éclat, que son contentement était intact ; et je m’étais à peine tu qu’il reprit sa rengaine : « Ah ! la félicité ! Ah ! la félicité de la Pensée ! Que ne peut-Il réaliser par la Pensée ! Sa propre Pensée vient à Lui, ne lui suggérant Sa petitesse que pour accroître Son bonheur ! Douce rébellion attisée seulement pour mieux triompher ! Ah ! le divin pouvoir créateur du Tout en Un ! Ah ! la félicité ! ah ! la félicité d’Être ! »
« Vous voyez, dit mon Maître, quel peu d’effet ont eu vos paroles ! Pour autant que le Monarque les comprenne, il les considère comme siennes (car il ne peut concevoir aucun être en dehors de lui) et se glorifie de la variété de « Ses Pensées » comme d’une preuve de sa puissance créatrice. Laissons donc ce Dieu de Pointland à la jouissance ignorante de son omniprésence et de son omniscience ; rien de ce que vous ou moi tenterons ne le sauvera de son autosatisfaction. »
Edwin Abbott Abbott, Flatland (1884)


traduction de Philippe Blanchard



1 commentaire:

fayçal a dit…

J'adore ce texte - je l'ai cherché, cherché... pensant qu'il n'y était plus (après l'effacement des 'Idees heureuses'), et voilà que je tombe sur lui aujourd'hui par le plus grands des hasards/destins. Il résume toute l'impasse des pouvoirs, leur grammaire de déni et cette perpétuelle récupération à laquelle ils tiennent (jusqu'à l'embrasement à venir, imminent).

Salut Dada !