samedi 18 janvier 2014

La rivière au bord de l'eau




Opal Whiteley était une fille de l’Oregon. Elle a six ans, en 1904, quand elle commence à écrire son journal (il court sur deux années), sous son lit où pour la punir on l’exile volontiers. Petite maison dans les bois, enclos à cochons, “le papa”, comme elle l’appelle, est un bûcheron toujours à transporter des grumes ailleurs, et “la maman” n’a que du travail à lui donner (laver le plancher, étendre le linge, surveiller le bébé), et Opal le fait mal de tout son cœur, et alors "la maman" la bat, cuiller en bois, spatule, badine. Vie en apparence profondément solitaire et triste mais l’enfant s’en fiche, le monde est vraiment un endroit merveilleux où vivre, et d’abord elle vous fera dire que son véritable nom est Françoise Bourbon-d’Orléans, qu’elle a du sang royal, et qu’elle baptise si ça lui chante un fourré forêt de Saint-Germain-en-Laye, un coin de prairie forêt de Chantilly — entre les “bois-d’ici” et les “bois-de-là-bas” s’étend son domaine, et chaque jour est l’occasion d’une nouvelle exploration, souvent suggérée par le vent, qui, lui, connaît son nom et sait dire des chansons qu’elle écoute, comme elle écoute les poèmes des pins, les pensées qui descendent des montagnes et les Amen de Peter Paul Rubens, son cochon préféré, grognés dans la cathédrale imaginaire où elle célèbre, chaque jour ou presque, le saint ou le grand homme du jour, cueillant soixante feuilles grises si tel est l’âge du mort pour les jeter au fil de l’eau, en chantonnant un Benedictus… 



Je l’imaginais blonde, à voir toujours flotter derrière elle ce ruban rose et ces italiques en français dans le texte, mais sur les photos c’est une brune sauvageonne, et d’ailleurs c’est une telle bénédiction, assure-t-elle, de se laisser tomber dans la boue depuis l’arbre au-dessus de l’enclos et de sentir la boue glisser entre ses doigts de pied, comme c’en est une de pouvoir appeler un cheval William Shakespeare et une vache Elizabeth Browning et un agneau Thucydide et une chauve-souris Pline, de baptiser un à un les arbres et les chenilles et les mulots et de ne pas se lasser de mieux former encore et encore, en lettres bâtons (on dirait des runes), les noms magiques de ces vieilles âmes réincarnées sur les divers bout de papier où, passionnément, Françoise d'Orléans écrit sa légende. 




Opal reconstituant, en 1920, les pages de son journal que sa sœur, dans sa douzième année, 
avait déchiqueté dans un accès de rage. 


Il y a pourtant quelques humains dans les parages dont le cœur comprend tout, et ils ont pour nom Sadie McKibben ou Amour Chéri ou la fille-qui ne voit-pas-clair, et surtout il y a l’homme-qui-met-des-foulards-gris-et-qui-est-bon-pour-les-souris, magnifique personnage qui veille de loin sur cette tête folle d’Opal et qui exauce ses souhaits en déposant sur la mousse d’un tronc creux, au nom des fées, ces crayons de couleur qui s’usent si vite, un arrosoir pour ses graines, un panier pour amener à l’école ses plus chers amis, insectes ou rongeurs, quand leurs semblables mal en point ne prennent pas du repos dans son hôpital de campagne. Mais elle ne peut pas moins compter sur la compréhension du vent, des étoiles, de la pluie ou encore du distingué corbeau dit Lars Porsenia de Clusium, dont les façons sont de douces façons et qui hélas trépassera tragiquement… 



Opal Whiteley est très connue dans l’Oregon et dans les écoles d’Amérique mais elle n’en savait rien quand, en 1995, dans un asile psychiatrique proche de Londres où, à la fin de la seconde guerre, on l’avait retrouvée schizophrène et dans la misère, son âme s’est enfin envolée vers celle d'Ange-Père et celle d'Ange-Mère, ses vrais parents rêvés, et vers celle du cochon Rubens et vers celle de William Shakespeare qui, jadis, s’en souvenait-elle encore, l’avait promenée sur son dos. 





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