jeudi 28 février 2013

Comme un marbre rongé







"Car, quoi qu’on dise, nous pouvons avoir parfaitement en rêve l’impression que ce qui se passe est réel. Cela ne serait impossible que pour des raisons tirées de notre expérience qui à ce moment-là nous est cachée. De sorte que cette vie invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un défaut d’éclairage intérieur lequel, vicieux, faisait manquer la pièce, mes souvenirs bien mis en scène me donnant l’illusion de la vie, je croyais vraiment avoir donné rendez-vous à Albertine, la retrouver ; mais alors je me sentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que je voulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s’était éteint – impossibilités qui étaient simplement, dans mon rêve, l’immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur – comme brusquement on voit dans la projection manquée d’une lanterne magique une grande ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette des personnages, et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle de l’opérateur. D’autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, et voulait de nouveau me quitter sans que sa résolution parvînt à m’émouvoir. C’est que de ma mémoire avait pu filtrer dans l’obscurité de mon sommeil un rayon avertisseur, et ce qui, logé en Albertine, ôtait à ses actes futurs, au départ qu’elle annonçait, toute importance, c’était l’idée qu’elle était morte. Souvent ce souvenir qu’Albertine était morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu’elle était vivante. Je causais avec elle ; pendant que je parlais ma grand’mère allait et venait dans le fond de la chambre. Une partie de son menton était tombée en miettes, comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à cela rien d’extraordinaire." 

Marcel Proust, Albertine disparue


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