mercredi 8 juin 2016

Reconnaissance



Comme la petite mare aux canards du Jardin d’Acclimatation frissonnait dans la gloire inquiète du soir, dans cet or tremblant entre les petites barques à peine balancées qui semblaient en partance pour la mer infinie, remuées par un vent du large, la musique se mit à jouer Estudiantina. Alors M. Cravant, sa femme et sa belle-mère, transportés de retrouver, objet de la ferveur, maître de l’attention de la foule, un air qu’ils connaissaient de longue date et pour ainsi dire intimement, qui le soir avait souvent bien voulu se faire entendre à leur piano quand ils étaient “entre eux”, que M. Cravant traitait alors sans façon jusqu’à l’écouter en robe de chambre, commencèrent à écouter en donnant les signes d’une joie orgueilleuse et protectrice. Et à tout instant, après avoir concentré leur attention inquiète comme si les musiciens allaient se tromper, ils opinaient de la tête, semblant dire : c’est bien cela, oui, c’est cela, c’est bien lui, toujours le même, mêlant à un sourire d’approbation qui certifiait l’exactitude de l’exécution, un regard attendri qui sous-entendait les mérites de “leur” air. Ils tenaient à ce qu’on sût qu’ils le connaissaient, que si l’air n’avait pas été sur l’estrade il les aurait reconnus, qu’il y avait longtemps qu’ils le connaissaient, qu’ils l’avaient tenu sur leurs genoux. 

Proust, Jean Santeuil, fragment inachevé (je souligne)







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