mercredi 11 septembre 2019

Les libraires étaient les plus à plaindre de tous





"Il était devenu libraire, avait-il dit, parce qu'il était suffisamment masochiste pour cet objectif d'une part, parce qu'un oncle, un frère de sa mère, lui avait laissé cette librairie d'autre part. Il ressentait naturellement chaque jour et en fait aussi longtemps qu'il tenait la librairie la rotation à vide de l'histoire et de l'esprit qui était liée, à la vie, à la mort, avec une pareille affaire, mais il s'en était accommodé et s'il avait eu suffisamment de dégoût pour les produits qu'il vendait maintenant depuis plus de trois décennies déjà, il cherchait alors encore et toujours refuge dans l'une de ces phrases historiques qu'un fou qu'on appelle écrivain ou penseur a écrites pour accréditer sa folie. Mais il y avait déjà longtemps qu'il n'y avait plus de livres qui pussent le sauver, il n'y avait plus que des phrases, des phrases isolées de Novalis par exemple, de Montaigne, de Spinoza, de Pascal, auxquelles il était obligé de temps en temps de se raccrocher pour ne pas être obligé de sombrer. Les libraires étaient les plus à plaindre de tous, parce que c'était sur eux plus que sur toute autre chose que pesaient toute l'abomination et l'abjection de l'histoire humaine et tout le désarroi et toute la pitoyable misère de l'art et qu'ils avaient toujours à craindre d'être écrasés par ce fardeau antihumain. Le libraire qui prend son affaire au sérieux est le plus à plaindre de toute l'espèce humaine, parce qu'il est confronté jour après jour et sans interruption à l'absolu non-sens de ce qui a jamais été écrit et éprouve comme aucun autre le monde en tant qu'enfer, avait dit Goldschmidt à Koller."



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