jeudi 4 juillet 2013
Tout un monde suspendu
III. LES DEUX ALLUMETTES
Il était une fois un voyageur qui chevauchait dans les bois de Californie. C’était la saison sèche, quand soufflent les alizés. Ayant parcouru beaucoup de chemin, fourbu et affamé, il mit pied à terre pour fumer une pipe. Il n’avait plus que deux allumettes dans ses poches ; il en frotta une, qui refusa de s’allumer.
—Me voici dans de beaux draps, songea le voyageur. Je meurs d’envie de fumer une pipe et il ne me reste qu’une seule allumette, qui ne va sûrement pas s’allumer ! A-t-on jamais vu créature plus infortunée ? Et pourtant, à supposer que l’allumette prenne feu, que j’allume ma pipe et que je jette ensuite le culot dans ces herbes, celles-ci pourraient prendre feu, car elles sont sèches comme de l’amadou ; et pendant que je chercherais à éteindre les flammes devant moi, le feu pourrait se propager derrière et prendre à ce buisson de sumac, qui s’enflammerait avant que je puisse l’atteindre ; et derrière lui, ce pin couvert de mousse prendrait feu lui aussi en un instant jusqu’à la plus haute branche ; et cette torche enflammée, comme l’alizé la brandirait à travers la forêt desséchée ! Il me semble entendre déjà toute la vallée rugir de la voix conjuguée du vent et du feu ; et moi qui m’enfuis à bride abattue, et l’incendie qui me gagne et me déborde à travers les collines, et cette charmante forêt qui se consume pendant des jours ; et le bétail brûlé vif, les sources asséchées, le fermier ruiné, ses enfants chassés sur les routes de la terre. Oh, tout un monde est suspendu à cet instant ! Il frotta l’allumette, qui ne s’alluma pas.
— Dieu soit loué, fit le voyageur en remettant sa pipe dans sa poche.
XII. LE CITOYEN ET LE VOYAGEUR
— Regardez autour de vous, dit le citoyen, voici le plus grand marché du monde.
— Oh, sûrement pas, dit le voyageur.
— Peut-être pas le plus grand, dit le citoyen, mais le meilleur, ça, j’en suis sûr.
— Là, vous vous trompez, dit le voyageur. Je pourrais vous citer…
On enterra l’étranger à la tombée de la nuit.
R. L. Stevenson, Fables (1894)
lundi 24 juin 2013
Et que sait-il celui-là qu’il veut me dire
« Quand enfin je me suis risquée à en prendre un, à l’ouvrir, à le regarder, il était si pauvre, si à côté que je l’ai remis sur sa pile. À côté. Oui, tout était à côté. De quoi parlait-il, ce livre ? Je ne sais pas. Je sais que c’était à côté. À côté des choses, à côté de la vie, à côté de l’essentiel, à côté de la vérité […]
N’ai-je plus rien à trouver dans les livres ? Sont-ils tous répétition futile, description jolie et imagée, suite de mots sans poids ?
Mon découragement en face des livres a duré très longtemps. Des années. Je ne pouvais pas lire parce qu’il me semblait savoir d’avance ce qui était écrit dans le livre, et le savoir autrement, d’une connaissance plus sûre et plus profonde, évidente, irréfutable.
De même que je baissais les yeux pour ne pas voir les visages parce que les visages se dénudaient sous mes yeux, parce que je voyais tout des gens au travers de leur visage dès que j’arrêtais mon regard sur eux, et cela me gênait au point d’être obligée de baisser les yeux, de même je m’écartais des livres parce que je voyais au travers des mots. Je voyais la banalité, la convention, le vide. J’y voyais l’habileté. Et que sait-il celui-là qu’il veut me dire ? Et pourquoi ne le dit-il pas ? Tout était faux, visages et livres, tout me montrait sa fausseté et j’étais désespérée d’avoir perdu toute capacité d’illusion et de rêve, toute perméabilité à l’imagination, à l’explication. Voilà ce qui, de moi, est mort à Auschwitz. Voilà ce qui fait de moi un spectre. À quoi s’intéresser quand on décèle la fausseté, quand il n’y a plus de clair-obscur, quand il n’y a plus rien à deviner, ni dans les regards ni dans les livres ? Comment vivre dans un monde sans mystère ? Comment vivre dans un monde où le mensonge se colore en couleur aveuglante et se sépare immédiatement de la vérité, comme dans ces mélanges qui se décomposent, où chaque ingrédient reprend sa couleur et sa densité propres ? » (p. 15-17)
« Je ne peux pas regarder les gens sans interroger leur visage. Depuis que je suis rentré, c’est ainsi. J’interroge leurs lèvres, leurs yeux, leurs mains. À leurs yeux, à leurs lèvres, à leurs mains, je demande. Devant tous ceux que je rencontre, je me demande : M’aurait-il aidé à marcher, celui-là ? M’aurait-il donné un peu de son eau, celui-là ? […]
Ceux dont je sais au premier regard qu’ils m’auraient aidé à marcher sont si peu… Je me dis que je suis stupide. Je n’ai plus besoin qu’on m’aide à marcher, je n’ai plus besoin qu’on me donne à boire, je n’ai plus besoin qu’on partage son pain avec moi. Maintenant c’est fini. Je ne peux me retenir d’interroger les visages et les mains, les mains et les yeux. C’est une quête misérable. Ce ne sont plus ces questions-là qu’il faut poser aux gens qu’on rencontre dans la vie, mais ceux dont j’ai vu les lèvres s’amincir, le regard se ternir, je n’ai plus rien à leur dire. Je me dis : c’est stupide, il faut passer outre. Je me dis que vraiment cela n’a plus d’importance, aujourd’hui. Qu’est-ce qui a de l’importance, aujourd’hui ? Il reste que je connais des êtres plus qu’il n’en faut connaître pour vivre à côté d’eux et qu’il y aura toujours entre eux et moi cette connaissance inutile. » (p. 42-43)
« Mes paroles vont sur un étroit chemin dont elles ne doivent pas s’écarter sous peine de toucher à des régions où elles deviendraient incompréhensibles. Les mots n’ont pas le même sens. Tu les entends dire : « J’ai failli tomber. J’ai eu peur. » Savent-ils ce que c’est, la peur ? Ou bien : « J’ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac. » Ils disent : j’ai peur, j’ai faim, j’ai froid, j’ai soif, j’ai sommeil, j’ai mal, comme si ces mots-là n’avaient pas le moindre poids. Ils disent : je vais voir des amis. Des amis… Des gens chez qui on va dîner ou jouer au bridge. L’amitié, qu’en savent-ils ? Tous leurs mots sont légers. Tous leurs mots sont faux. Comment être avec eux quand on ne porte que des mots lourds, lourds, lourds ? » (p. 60-61)
Charlotte Delbo, Auschwitz et après III, Mesure de nos jours
(Minuit, 1971)
N’ai-je plus rien à trouver dans les livres ? Sont-ils tous répétition futile, description jolie et imagée, suite de mots sans poids ?
Mon découragement en face des livres a duré très longtemps. Des années. Je ne pouvais pas lire parce qu’il me semblait savoir d’avance ce qui était écrit dans le livre, et le savoir autrement, d’une connaissance plus sûre et plus profonde, évidente, irréfutable.
De même que je baissais les yeux pour ne pas voir les visages parce que les visages se dénudaient sous mes yeux, parce que je voyais tout des gens au travers de leur visage dès que j’arrêtais mon regard sur eux, et cela me gênait au point d’être obligée de baisser les yeux, de même je m’écartais des livres parce que je voyais au travers des mots. Je voyais la banalité, la convention, le vide. J’y voyais l’habileté. Et que sait-il celui-là qu’il veut me dire ? Et pourquoi ne le dit-il pas ? Tout était faux, visages et livres, tout me montrait sa fausseté et j’étais désespérée d’avoir perdu toute capacité d’illusion et de rêve, toute perméabilité à l’imagination, à l’explication. Voilà ce qui, de moi, est mort à Auschwitz. Voilà ce qui fait de moi un spectre. À quoi s’intéresser quand on décèle la fausseté, quand il n’y a plus de clair-obscur, quand il n’y a plus rien à deviner, ni dans les regards ni dans les livres ? Comment vivre dans un monde sans mystère ? Comment vivre dans un monde où le mensonge se colore en couleur aveuglante et se sépare immédiatement de la vérité, comme dans ces mélanges qui se décomposent, où chaque ingrédient reprend sa couleur et sa densité propres ? » (p. 15-17)
« Je ne peux pas regarder les gens sans interroger leur visage. Depuis que je suis rentré, c’est ainsi. J’interroge leurs lèvres, leurs yeux, leurs mains. À leurs yeux, à leurs lèvres, à leurs mains, je demande. Devant tous ceux que je rencontre, je me demande : M’aurait-il aidé à marcher, celui-là ? M’aurait-il donné un peu de son eau, celui-là ? […]
Ceux dont je sais au premier regard qu’ils m’auraient aidé à marcher sont si peu… Je me dis que je suis stupide. Je n’ai plus besoin qu’on m’aide à marcher, je n’ai plus besoin qu’on me donne à boire, je n’ai plus besoin qu’on partage son pain avec moi. Maintenant c’est fini. Je ne peux me retenir d’interroger les visages et les mains, les mains et les yeux. C’est une quête misérable. Ce ne sont plus ces questions-là qu’il faut poser aux gens qu’on rencontre dans la vie, mais ceux dont j’ai vu les lèvres s’amincir, le regard se ternir, je n’ai plus rien à leur dire. Je me dis : c’est stupide, il faut passer outre. Je me dis que vraiment cela n’a plus d’importance, aujourd’hui. Qu’est-ce qui a de l’importance, aujourd’hui ? Il reste que je connais des êtres plus qu’il n’en faut connaître pour vivre à côté d’eux et qu’il y aura toujours entre eux et moi cette connaissance inutile. » (p. 42-43)
« Mes paroles vont sur un étroit chemin dont elles ne doivent pas s’écarter sous peine de toucher à des régions où elles deviendraient incompréhensibles. Les mots n’ont pas le même sens. Tu les entends dire : « J’ai failli tomber. J’ai eu peur. » Savent-ils ce que c’est, la peur ? Ou bien : « J’ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac. » Ils disent : j’ai peur, j’ai faim, j’ai froid, j’ai soif, j’ai sommeil, j’ai mal, comme si ces mots-là n’avaient pas le moindre poids. Ils disent : je vais voir des amis. Des amis… Des gens chez qui on va dîner ou jouer au bridge. L’amitié, qu’en savent-ils ? Tous leurs mots sont légers. Tous leurs mots sont faux. Comment être avec eux quand on ne porte que des mots lourds, lourds, lourds ? » (p. 60-61)
Charlotte Delbo, Auschwitz et après III, Mesure de nos jours
(Minuit, 1971)
jeudi 13 juin 2013
Revanche du marin facétieux
J’ai donc lu Le Club des Neurasthéniques, Éric Dussert ayant eu tout récemment la bonne idée de ressusciter — dans sa collection L’Alambic, qu’abritent les excellentes éditions de L’Arbre Vengeur — ce feuilleton paru dans les colonnes du journal Paris-Midi d’août à octobre 1912 et jamais jusqu’ici réuni en volume, il y a des honneurs qui savent se faire attendre.
René Dalize, né chevalier René Dupuy des Islettes en 1879, est l’aîné et le plus proche ami d’Apollinaire, qui lui a dédié Calligrammes. Officier de marine, mais « marin facétieux », descendant du poète créole Dupuy des Islets (amant de Joséphine et introducteur du menuet aux Antilles), il initia à l’opium une partie notable de l’intelligentsia […] Incorporé en 1914, il meurt en 1917. Mal enterré, sa sépulture a disparu, résume le rabat de sa couverture. Le père répandant une danse et le fils une drogue, soit dit en passant, il y a là quelque chose de très satisfaisant pour l’esprit. C’est sous le pseudonyme de Franquevaux que Dalize signa Le Club…, qui ne l’est pas moins. Il s’agit d’un roman d’aventures, de Paris à Haïti en passant par la Louisiane, en vingt épisodes. Amuser ses contemporains paraît avoir été son premier objectif et un siècle plus tard il l’atteint encore ; c’est pourtant un monde disparu qu’il évoque, ou plutôt un monde sur le point de disparaître. La Grande Guerre approche et on ne rira plus, ou différemment : c’est pendant l’entracte de Parade — révèle l’érudite postface de l’éditeur — qu’Apollinaire apprendra la mort sous les drapeaux de son ami.
Claude-Alain Mercœur, Marie Fortuney, Jean Cannabis, Nadia Oldensky, le vicomte Adhémar de la Rocheblette, la comtesse Orfang des Neiges, le professeur Morhange et le colonel Taillevent : tels sont les noms plaisamment caractéristiques des huit membres du Club, un neuvième, Zingler, mourant de la peste au début du récit, signe pour les survivants qu’il est temps de fuir l’Europe, où cette intéressante épidémie progresse à grands pas *. Seulement voilà, fuir, c’est beaucoup d’embarras, pour un neurasthénique, et ce n’est qu’à la fin d’un hilarant onzième chapitre (comme de juste titré Faux départ) que nos blasés geignards parviennent enfin à s’éloigner sensiblement du Havre, à bord du luxueux yacht de Sir John Painreagh, Duke of Laverdure, prétendant au fauteuil vacant de Zingler et dont l’adoption solennelle par le Club sera, running gag, repoussée de chapitre en chapitre jusqu’à la dissolution de ce dernier, au terme de parodiques péripéties (duel, naufrage, course-poursuite, éruption volcanique) : car bien sûr toute cette agitation aura convaincu ces neuf suicidaires d’opérette (la motion d’un suicide collectif ayant été votée par eux dès le second chapitre — pas question pour ces dandys de trépasser avec la masse —, le passage à l’acte se voit perpétuellement ajourné lui aussi) des joies de l’action, du grand air et de la dépense : obligés de vivre, ils prennent goût à l’existence. L'insomniaque fourbu dort comme une souche, l'opiomane sevré prend du poids. Dalize cependant ne se contente pas d’assener à ses personnages une naïve leçon de bon sens (quoiqu’un certain premier degré sous le troisième soit un de ses charmes), on devine dans l’alerte moquerie une vraie tendresse pour ces douillets velléitaires et hystériques. C’étaient ses amis, sans doute, au retour de lointains voyages. On le sent entre deux mondes.
Mais la vraie vie, qui est toujours ailleurs, a parfois la forme d’un obus, et son dernier mot, qu’elle a toujours de même, fut de fendre le crâne de l’auteur. Pour s’en consoler, dieu merci, il y a l’opium de la littérature.
— Parbleu, fit le colonel, ça commence à danser... Heureusement que j'ai découvert un procédé infaillible contre le mal de mer.
— Vous avez donc déjà navigué, colonel ?
— Moi, jamais. J'ai inventé ça chez moi, dans mon cabinet.
* Le roman débute, anticipation légère, le 7 mai 1915. On se pince : René Dalize mourra le 7 mai 1917.
mercredi 12 juin 2013
Que d’agitation dans les nombres
« Par une journée d’été, le fou pêche dans un lac et subit une fascination. Il subit la fascination de l’eau, la grande étendue à la surface miroitante, et les nombres l’envahissent, issus des flots. Les deux poches de la vessie natatoire, les quatorze vessies natatoires extirpées intactes des entrailles des poissons capturés, les cinq corneilles dans le ciel, les vingt-sept kayaks qui défilent, les trois millions de vaguelettes, un martin-pêcheur. Qu’en augurer ?
Que nagent dans l’air les bulles irrégulières libérées de l’obscurité verte des rochers de schiste, propose-t-il. Devant lui, le plan d’eau en miroir, le fil ténu comme un cheveu, le flotteur sensitif et tous les habitants de la coulisse des eaux. Et les songeries se mêlent aux soucis. Songeur, il énumère.
Les vingt-cinq mille picaillons. Les trois nuages. Les trente-sept vessies. Une brème. Trois vies (une vie, n’est-ce pas trop peu ?). Trois pies et un geai. Un écureuil roux. Une vipère. Les neuf branches principales du chêne au-dessus de sa tête. Onze canetons. Les vingt-cinq mille picaillons m’échappent du fait de la sentence de trois docteurs en philologies diverses. Les trois nuages passent. Les neuf branches bougent. La brème replonge. Que d’agitation dans les nombres. Que de métamorphoses dans les flots. Qu’en augurer ? »
Eugène Savitzkaya, Fou trop poli (2005)
lundi 10 juin 2013
Si tu avançais un jour ta main vers eux
« Trouver ta lettre ce matin après tout ce silence me fait trembler de peur : je pressens des injures abominables, des menaces, des ultimatums d’oubli éternel. Je redoute que tu mettes tout ton talent — comme le fait Duvert, par exemple, lorsqu’il est mauvais — au service d’un fiel dont on ne peut pas se remettre. Mais il faut bien être courageux de temps en temps et j’ouvre l’enveloppe : il en sort, d’entre ton écriture illisible et chérie, cette petite photo couleurs dont j’avais rêvé, de toi en pantalon rose, aveuglé et bougon, mais près d’un bosquet de fleurs bien colorées. Quelle récompense d’avoir parfois des idées futiles et capricieuses. J’ai bien eu raison de te photographier la dernière fois que je t’ai vu — n’y a-t-il déjà pas deux ans ? car tu as drôlement changé. Tu es même un peu bouclé à ce qu’il semble. Je préfère ne pas me demander qui a le droit de toucher ces cheveux, puisque ce n’est pas moi et que la journée est belle et que je ne veux pas être morose. Moi personne n’a le droit de toucher mes cheveux, ne parlons même pas d’une casquette ou d’un béret : aucune main, même la plus adorée. Je réviserais sans doute cet interdit, mon doux Eugène, si tu avançais un jour ta main vers eux. Il est probable que ce jour-là je serai chauve. »
Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène (2013)
vendredi 7 juin 2013
Cri vieux de cent ans
« — Demain ! Toujours demain ! Parbleu, dit Mercœur, mais c'est aujourd'hui que nous aurions besoin d'exister ! »
René Dalize, Le Club des Neurasthéniques (1912)
vendredi 24 mai 2013
samedi 18 mai 2013
Un exemple amusant
Un
troisième signe de la déchéance de ses facultés fut qu'il perdit alors toute
mesure exacte du temps. Une minute, même sans exagération, un espace de temps
bien plus réduit, s'allongeait, en son appréhension des choses, à une lassante
étendue. Je puis en donner un exemple amusant qui revenait constamment. Au
commencement de la dernière année de sa vie, il prit l'habitude de boire, tout
de suite après dîner, une tasse de café, particulièrement les jours où il se
trouvait que j'étais invité : et telle était l'importance qu'il attachait à ce
petit plaisir, qu'il tenait note d'avance dans le carnet que je lui avais donné
que je dînerais chez lui le lendemain et que par conséquent il y aurait du
café. Parfois il arrivait que l'intérêt de la conversation l'entretenait
au-delà de l'heure à laquelle il éprouvait le besoin de sa friandise : et je
n'en étais point fâché, craignant que le café auquel il n'avait jamais été
habitué pût troubler son sommeil de la nuit. Mais s'il ne perdait pas de vue
l'heure, il y avait une scène infiniment curieuse. Il fallait apporter le café
"sur-le-champ" (mot qu'il avait constamment à la bouche durant les
derniers jours de sa vie), "à la seconde" : et ses expressions
d'impatience, encore douces selon son ancienne habitude, étaient pourtant si
vives, et avaient tant de naïveté puérile qu'aucun de nous ne pouvait se
défendre de sourire. Sachant ce qui devait arriver, je prenais soin que tous
les préparatifs fussent faits à l'avance.
Le café
était moulu, l'eau bouillante ; et au moment même où la parole était prononcée,
son domestique partait comme une flèche et plongeait le café dans l'eau. Il ne
restait donc plus que le temps de le faire bouillir. Mais cet insignifiant
retard semblait insupportable à Kant. Toute consolation pour lui était vaine ;
quelque variété qu'on pût mettre à la formule, il avait toujours une réponse prête.
Si on lui disait : "Cher Professeur, on va apporter le café tout de
suite", ― "on va ! disait-il ; mais voilà le point, c'est
qu'on va : on n'a jamais le bonheur, on va l'avoir." Si un autre s'écriait
: "Le café vient immédiatement" ― "Oui, répondait-il, et l'heure
prochaine aussi ; et d'ailleurs ce sera à peu près le temps que je l'aurai
attendu." Puis il se redressait d'un air stoïque et disait : "Enfin,
on peut mourir : après tout ce n'est que mourir, et dans l'autre monde, Dieu
merci, on ne boira pas de café, par conséquent on ne l'attendra pas."
Quelquefois il se levait, ouvrait la porte, et criait d'une voix faible et
plaintive comme s'il en appelait aux derniers vestiges d'humanité de ses
semblables : "Du café, du café !" Et quand enfin il entendait les
pas du domestique sur l'escalier, il se retournait vers nous et, joyeux comme
une vigie au grand mât, il clamait : "Terre ! terre ! mes chers amis, je
vois terre !"
Thomas de Quincey,
Les derniers jours d’Emmanuel Kant,
trad. Marcel Schwob
lundi 13 mai 2013
Un rayon de soleil parfois
[1897]
J'ai vécu dans la nuit épaisse des écritures. J'écris ! Je me réalise comme je peux. Je voudrais dire beaucoup de choses et je ne suis peut-être que le petit grelot qui grelotte au collier d'un chien. Vous vous faites de moi des idées qui sont belles et qui pourraient me tourner la tête si je ne l'avais pas très solide, trop solide, bien attachée sur un cou large. Je ne veux d'ailleurs pas savoir ce que je suis. Ce que m'en a dit la vie jusqu'ici n'est pas très encourageant. Il est vrai que je n'ai pas besoin d'être encouragé et que les louanges, quand elles ne sont pas très justes, ou qu'elles ne viennent pas de la cordialité d'un ami me fâchent. Un rayon de soleil parfois me fâcherait. Je vis aussi isolé que vous-même, mais le peu que je vis, je le vis dix fois. Toutes mes sensations sont intenses et je respire encore aujourd'hui des fleurs d'il y a vingt ans, et je les vois, et les mains, et les visages, et les cieux.
Remy de Gourmont, Lettres à Francis Jammes
vendredi 3 mai 2013
Erreurs exploitées
[16 juin 1943]
D’ici [en prison] je suis plus à mon aise pour te rappeler ce que déjà je te disais très timidement chez toi : que si tu t’attaches à une chose importante, il faut te départir du ton badin et du ton violent. L’un et l’autre ne conviennent qu’à des exercices. Pour se faire la main. Mais pour être profond (pas d’autre mot à ma disposition) tu ne dois pas craindre de la lourdeur et l’on t’excusera parce qu’un scaphandrier à 80 mètres ne peut pas avoir les mouvements d’un valseur. Je ne veux pas dire que le début de ta nouvelle ne valait rien. Au contraire. C’était trop bien dit. Ce qui est trop bien dit ne nous mettra jamais sur une voie nouvelle. La poésie c’est des erreurs exploitées. Tu le sais mieux que moi. Alors mon petit Franz je crois qu’il faut t’attacher à faire des choses difficiles et de préférence impubliables parce qu’elles resteront forcément plus longtemps vers toi et que tu pourras les travailler. Naturellement tout ce que je te dis là je te le dis bien fraternellement. Tu sais comme j’aime ce que tu fais et que j’ai raison de l’aimer parce que je sais reconnaître l’authentique du toc. Mais ton habileté risque de t’entraîner vers une facilité brillante. Le brillant est tolérable lorsqu’il s’agit de diamants taillés ou de ciselures travaillées. La multiplicité des surfaces, leur enchevêtrement donnent la profondeur. Sinon, il ne faut pas craindre d’être terne et d’entrer dans la nuit.
[23 juin 1943]
La cellule est de plus en plus écœurante. Que de cons en cabane, ô mon honnête ami ! C’est à désespérer du vice !
Jean Genet, Lettres au petit Franz
mardi 30 avril 2013
Danse avec mandolines
Extrait de "Roméo et Juliette" de Prokofiev, Boston Symphony Orchestra, Seiji Ozawa.
lundi 29 avril 2013
Admirer un morceau de papier
"Au fond je ne suis pas intéressé par le fait d'être artiste. Les musées sont pleins, tout comme les bibliothèques. Je n'aime pas l'idée d'encourager les gens à admirer un morceau de papier avant qu'ils n'aient de respect pour les êtres humains."
Albert M. Fine (1932-1987)
cité par Jean-Yves Jouannais in Artistes sans œuvres. I would prefer not to (1997)
samedi 27 avril 2013
dimanche 14 avril 2013
Dans le mode le plus triste
Arcueil, le 14 du mois d'avril
1899
Monsieur Pouillot,
Pourquoi nous attaquer à Dieu lui-même ? Il est aussi
malheureux que nous pouvons l'être ; depuis la mort de son pauvre fils, il n'a
de goût à rien, mange du bout des dents.
Bien qu'il l'ait assis à sa bonne vieille droite, il est
encore tout épaté que les hommes aient pu lui faire un aussi mauvais coup
vis-à-vis de celui qu'il chérissait ; et il n'a de temps que pour murmurer,
dans le mode le plus triste : cela n'est pas honnnête !
Je doute qu'il envoie en ce monde, même un de ses neveux :
les hommes l'ont dégoûté de faire voyager sa famille.
Laissons-le donc tranquille, mes amis ; prions-le
sincèrement, comme nous devons le faire, du reste.
C'est moi, Saint Erik d'Arcueil, Parcier et Martyr,
qui vous le dis.
[Lettre
à son frère Conrad Satie]
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