dimanche 1 mars 2009

Il y revenait pourtant


« Il lui arriva aussi de se détourner du texte en cours, dégoûté de ses trivialités résolues et de la triste figure qui s’y dessinait ; pendant des semaines il perdait tout désir, dissipé en activités plus immédiatement gratifiantes, en menues réjouissances ou glissements sans fond, dépouillé de tout langage affleurant ; il se contentait de s’orienter à la surface des choses ; il s’absorbait dans l’exécution des tâches infimes du quotidien, qui occupaient tout son temps. Son roman n’était plus que l’horizon vague d’un ennui prochain, auquel rien ne le pressait de revenir. 
Il y revenait pourtant, tantôt brusquement remis au travail par quelque envie résurgente, tantôt retrouvant, accoutumance progressivement contractée, le geste scriptural comme palliatif à ses heures vides. L’y poussaient la tendresse renouée envers son ersatz fictionnel, ou la satisfaction d’exercer de nouveau les pleins pouvoirs sur un domaine, sur son écriture et les forces qu’elle drainait, qui la façonnaient. Il s’y ressaisissait. Inédits pour lui, tant habitué à ses reniements, aux négligences et aux abandons, ces allers-retours entre dépossession et opiniâtreté lui insufflèrent le scrupule de conduire l’histoire jusqu’à son terme. 
C’est par cette incertitude devenue sommation qu’il découvrit le souci concret d’aboutir à une forme, de la clore sur elle-même. Il persista malgré ses phases de défiance. Les brefs chapitres se succédèrent : plus le livre avança, moins ses inflexions firent question, ses aversions problème ; moins les phrases furent pesées, reniées, reprises ; les repentirs se firent plus rares, les autodafés s’espacèrent. Jean sut où son récit l’emmenait ; le récit toucha à sa fin. » 

Mathieu Larnaudie, Strangulation 
(Gallimard, 2008), p. 154-155



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