mercredi 7 août 2013

Vies d'écrivains



Tenté de suivre sans bouger de mon lit l’insaisissable Jack London, d’abord au long d’une biographie factuelle et plate, voire un peu niaise (prix Goncourt 2008 du genre, bizarrement ?), histoire de me mettre en jambes et de savoir précisément comment mon gars s’en sort avec la vie l’amour la mort, puis l’été de ses dix-huit ans, lorsqu’il prend La Route en vagabond du rail, pauvre et intrépide — j’en retiens surtout, entre deux courses-poursuites avec des contrôleurs, le récit à faire frémir de son séjour dans un pénitencier (son crime : s'être trouvé à l'aube dans les rues de Niagara Falls). Dans La Croisière du « Snark », quinze ans plus tard, où toujours matamore mais désormais riche et célèbre il se frotte au yachting austral en collectionnant les ulcères, j’ai retrouvé la léproserie de Molokai, au-dessus de sa formidable falaise (le plus grand à-pic du monde, plus de mille mètres), que m’avait fait jadis visiter Stevenson dans ses Lettres, à l’époque glorieuse où un missionnaire belge s’y faisait martyr de la charité (Benoît XVI s’est décidé à le canoniser en 2009). London évoque le Père Damien comme un lointain souvenir, en 1907, mais il ne tarit pas d’éloges sur ce que son œuvre est devenue : c’est l’île enchantée, ni plus ni moins — il force un peu le trait pour la bonne cause, le chapitre paru en feuilleton se finissant par un appel aux dons. Il me semble bien que Stevenson parlait déjà de courses à dos d’âne bon enfant entre lépreux heureux comme coqs en pâte. Le site perdure au large d’Hawaï, c’est la péninsule du Kaulaupapa. 




J’ai lu ensuite sans transition L’Uchronie d’un certain Henriet, sorte de Que sais-je interminable et d’un intérêt médiocre, mais comique à force de scolarisme et de geekitude, qu’Emmanuel Carrère a été bien bon de préfacer, lui qui il y a trente ans avait rendu le sujet délectable dans son magistral Détroit de Behring. Si c’était moi qui m’occupais de décerner les Goncourt de la biographie, ce qui ma foi est uchroniquement envisageable (quoique j’aie du mal à discerner où pourrait se situer le « point de divergence » rendant possible cette « réalité alternée »), j’en attribuerais volontiers un au plaisant panthéon portatif qu’Antoine Brea vient de faire paraître sous le titre de Petites vies d’écrivains du XXe siècle. Ces dix très brefs poèmes biographiques excellent dans le précipité, par exemple : 

Temporairement soigné, Duvert rampe vers l’adolescence 
Où sa vie sexuelle s’éveille néanmoins tout doucement à l’écriture 
Il cochonne d’abord comme tout le monde quelques poèmes entre ses doigts 


Sa vie sexuelle s’éveille à l’écriture, on conviendra que tout est dit. La Petite vie de Tony Duvert est d’ailleurs l’une des meilleures du recueil, avec celles de Pierre Louÿs et de C.-F. Ramuz — peut-être parce que ces écrivains-là ne sont pas du goût de tout le monde, et que l’ironie cassante de l’auteur, revers pudique de ses adorations, s’exerce depuis une connaissance intime, un peu secrète ; rien d’étonnant dès lors si son Céline et son Kafka me convainquent moins, ces sacrés monstres ayant depuis longtemps supporté tout et son contraire.



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