lundi 10 février 2014

Un amour fatigant



« Sur un rocher de la rive asiatique se dresse une tour, Kiz Kulesi, la tour aux jeunes filles. C’est l’endroit où habitait la belle Héro, qui attendait chaque nuit son Léandre. Il venait de l’autre côté, ses affaires étaient sur la rive européenne, mais son amour demeurait en Asie. Le soir, il se jetait à l’eau et nageait, une lumière le guidait, il nageait dans sa direction, le matin il retournait à son travail. Un amour fatigant, il n’est pas donné à n’importe quel jeune homme d’aimer aussi intensément. Mais un soir une tempête se leva, et, comme en ce temps-là la technique était arriérée, le vent souffla la lumière, le jeune homme œuvra dans l’obscurité, et Héro attendit en vain cette nuit-là, le jeune homme arriva au matin, mais il était sans vie, c’est-à-dire qu’il était mort. On dit que la belle sauta à son tour dans la mer. Pour rappeler cette terrible tragédie et pour montrer que la technique moderne règle tous les problèmes, le gouvernement a construit sur ce rocher un phare, sauf que plus personne aujourd’hui ne veut traverser à la nage ces eaux effroyables. Schiller a écrit pour cette raison un poème, Grillparzer un drame, mais en vain, les jeunes gens restent sur la terre ferme, les jeunes filles attendent vainement, le phare ne sert plus qu’à la navigation (voir Strache : Les progrès de l’éclairage ; Pintsch : Catalogue des signaux maritimes flottants et fixes). » 

« La vie possède cette particularité d’être, par-devant, très confuse et capricieuse, et donc difficile à prophétiser, mais d’offrir en revanche, par-derrière, au regard de l’historien, une logique rigoureuse, malheureusement inutile aux vivants. » 

Alfred Döblin, Voyage babylonien (1934)



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