vendredi 2 mai 2014

Blocs de temps magnifiques



« Ce fut, me semble-t-il, au cours de ma quinzième année [soit en 1853, alors que Muir travaille durement comme garçon de ferme dans le Wisconsin] que je me pris d’une véritable passion pour la bonne littérature, jusqu’à baiser la page de mes vers favoris, mais je n’avais pour lire qu’un temps désespérément court, même les soirs d’hiver, à peine quelques minutes volées par-ci par-là. La règle de mon père était stricte : au lit sitôt après la prière en famille, laquelle était d’ordinaire achevée à huits heures en hiver. J’avais pour habitude de m’attarder à la cuisine avec un livre et une bougie après que le reste de la famille avait quitté la pièce, et je m’estimais bien heureux si j’arrivais à grappiller cinq minutes de lecture avant que mon père ne vît la lumière et ne me dît d’aller me coucher — un ordre auquel j’obtempérais, bien sûr, immédiatement. Mais chaque soir j’essayais de subtiliser quelques minutes, toujours de cette façon, et le prix qu’elles avaient pour moi, peu de gens aujourd’hui peuvent l’imaginer. Sur un hiver entier, mon père manqua peut-être deux ou trois fois de prêter attention à ma lumière avant qu’il se fût passé dix minutes — blocs de temps magnifiques, enchantés, dont le souvenir me reste aussi long que des vacances ou des ères géologiques ! Un soir que je lisais une histoire de l’Église, mon père, qui était ce jour-là particulièrement irascible, me cria sur un ton cassant : “John, va te coucher ! Faut-il que je te dise chaque soir d’aller au lit ? Je ne tolère aucun écart dans la famille ; tu dois y aller en même temps que les autres et sans que j’aie à te le dire.” Puis après réflexion, comme s’il jugeait que ses paroles et son ton étaient trop sévères pour une faute aussi pardonnable que celle de lire un livre religieux, il ajouta imprudemment : “Si tu as envie de lire, lève-toi le matin. Tu es libre de te lever aussi tôt que tu veux…” Je me mis au lit ce soir-là en souhaitant de tout mon cœur, de toute mon âme, que quelqu’un ou quelque chose me tire de mon sommeil pour que je puisse profiter de cette extraordinaire indulgence ; or le lendemain matin, pour mon agréable surprise, je m’éveillais avant même que mon père vînt m’appeler. Après avoir travaillé tout le jour dans les bois sous la neige, un garçon dort profondément, mais ce matin glacial je bondis de mon lit comme à un signal de trompette et descendis l’escalier quatre à quatre, sans presque sentir mes engelures, impatient de savoir combien de temps j’avais gagné ; et quand j’approchais ma chandelle de la pendule posée sur une console à la cuisine, je vis qu’il était une heure du matin. J’avais gagné cinq heures, presque une demi-journée ! “Cinq heures à moi, me dis-je, cinq grandes, cinq énormes heures !” Je ne vois guère, durant ma vie, d’autre événement ou d’autre découverte qui m’ait donné une joie aussi enivrante, aussi étourdissante, que d’avoir à disposition ces cinq heures glaciales. » 

John Muir, Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1913)



1 commentaire:

X a dit…

D'une telle fraîcheur et une pensée si moderne.... Un régal. Je vous dois encore un merci.