samedi 10 mai 2014

Sermon dansé



« Jamais je n’ai vu ni entendu chez aucune créature vivante, grande ou petite, une joie de vivre aussi courageuse, vigoureuse, aiguë, insouciante. L’existence de ce clown aux pattes rouges, qui est le plus joyeux enfant des montagnes, paraît s’écouler dans la gaieté pure et concentrée. L’écureuil de Douglas est l’unique créature vivante que je puisse lui comparer, sous le rapport de la jovialité exubérante, turbulente et irrépressible. Je m’émerveille de voir ces sublimes montagnes ainsi égayées et réjouies par un petit être aussi étrange. On dirait que la Nature fait, par son entremise, une pichenette à tout l’abattement et à toute la mélancolie du monde, en poussant un hip-hip-hip hourra ! de gamin. Je ne comprend absolument pas comment cet insecte produit son bruit de crécelle. Posé sur le sol, il n’émet pas le moindre son, non plus qu’en volant simplement d’un endroit à un autre ; on l’entend uniquement lorsqu’il décrit les paraboles dont j’ai parlé, en sorte qu’on a l’impression que le mouvement est nécessaire au bruit, car plus le plongeon est vigoureux, plus les éclats joyeux de la crécelle sont énergiques. J’ai tenté d’observer ma sauterelle de tout près, lorsqu’elle se reposait entre deux séries de cabrioles, mais elle ne s’est pas laissé approcher, repliant aussitôt ses longues jambes afin de s’enfuir d’un bond, sans me quitter des yeux. Le beau sermon que m’a dansé cette petite bestiole sur le North Dome, un endroit bien fait pour s’attendre à être sermonné par les pierres, mais pas par les sauterelles ! Car c’est une chaire vaste et imposante pour un si petit prédicateur. On ne risque pas de déceler la moindre faiblesse dans les genoux du monde, tant que la Nature est capable de faire bondir une telle crécelle. À mon avis, l’ours lui-même n’a pas su exprimer la santé, la force et le bonheur des animaux sauvages avec autant d’éloquence que ce comique petit insecte. Pas le moindre nuage de souci dans sa journée, pas d’hiver de déplaisir en vue. Pour lui chaque jour est un jour de fête ; et quand enfin son soleil se couche, j’imagine qu’il doit se pelotonner sur le sol de la forêt et mourir comme les feuilles et les fleurs, sans laisser derrière lui le moindre reste peu engageant réclamant une sépulture. » 

John Muir, Un été dans la Sierra

(1910, d’après un journal tenu en 1869)




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