mardi 9 décembre 2008

Et je continue à ne pas comprendre




Si, du moins, on pouvait se persuader que le temps n’existe pas, qu’il n’y a aucune différence entre une minute et plusieurs heures, entre un jour et trois cents jours, et qu’on est ainsi de plain-pied partout ! Ce qui fait tant souffrir, c’est la limite succédant toujours à la limite.
Notre âme captive dans un étroit espace n’en sort que pour être enfermée dans un autre espace non moins exigu, de manière que toute la vie n’est qu’une série de cachots étouffants désignés par les noms des diverses fractions de la durée, jusqu’à la mort qui sera, dit-on, l’élargissement définitif. Nous avons beau faire, il n’y a pas moyen d’échapper à cette illusion d’une captivité inévitable constituée successivement par toutes les phases de notre vie qui est elle-même une illusion. C’est la plus dure contrainte pour des créatures formées à la ressemblance d’un Dieu immuable et éternel.




Un de mes amis, un de mes frères vient de mourir. Il est élargi, celui-là. Il sait maintenant, depuis une heure, qu’il n’y a pas d’heures, que toutes les heures ou minutes ne sont absolument rien que des invitations, passagères autant que la foudre, à l’incompréhensible éternité.
Mais moi qui souffre de sa mort et pour qui les heures de souffrance paraissent avoir une durée infinie, je ne le sais pas, je ne le vois pas. Je ne vois pas même que la chère image, retenue en vain par toutes les énergies de mon cœur et de ma pensée, s’éloignent de moi comme les arbres du chemin s’éloignent du voyageur. La voilà déjà presque indistincte et s’effaçant de plus en plus. J’essaie de comprendre ce que me dit la Liturgie, à savoir que “la vie n’est pas ôtée, mais changée”, et que par conséquent, l’adieu qui me fut si cruel n’était qu’un au revoir dans une maison nouvelle qui est à deux pas de mon seuil. Seulement je mesure ces deux pas avec le myriamètre qui me sert à mesurer le temps de ma douleur et je continue à ne pas comprendre.


Léon Bloy, Méditations d’un solitaire en 1916, XXII



lundi 8 décembre 2008

Pompes ombreuses


« Qu’est-ce que la vie ? L’obscurité et le vide informe pour commencer, ou avant tout commencement ; puis cette pâle fleur de lotus qu’est la conscience humaine, flottant sur des eaux sans rivage ; puis quelques sourires radieux et des flots de larmes ; un peu d’amour et des luttes infinies ; des murmures issus du paradis et des railleries féroces émergeant d’un chaos anarchique ; la poussière et les cendres et, une fois encore, l’obscurité envahissante, comme si elle avait toujours été là, cernant ainsi notre existence fabuleuse, réduite à une île. Telle est la vie humaine, telle est pour l’homme l’inévitable somme de rire et de pleurs ― de ses soumissions et de ses actes ; de ses mouvements en tous sens vers tel ou tel but ; de ses soi-disant réalités et de ses refus intransigeants, pompes ombreuses et ombres pompeuses ; de tout ce qu’il croit ou découvre, de tout ce dont il assure le succès ou l’échec, de tout ce qu’il invente ou anime, aime, déteste, ou espère et redoute à la fois. Il en est ainsi, il en a toujours été ainsi et il en sera ainsi pour l’éternité. 

Cependant, l’abîme le plus insondable en laisse entrevoir un autre, plus insondable encore ; et dans les vastes demeures de la fragilité humaine, se trouvent des chambres distinctes, plus ténébreuses, d’une fragilité plus délicate et plus achevée. Que soixante-dix ans marque pour l’homme le terme d’une existence agréable et, plus encore, que bien avant cet âge, sa beauté et sa force soient tombées parmi les herbes folles de l’oubli, c’est là pour nous un signe de fragilité ; mais il est une fragilité en comparaison de laquelle ce cours ordinaire de la vie semble durer une éternité. Il est des cas, et ils ne sont pas rares, où une seule semaine, un seul jour, une seule heure, balaie tous les vestiges et les jalons d’une félicité mémorable ; où la ruine se propage plus vite que les averses sur les flancs des montagnes, plus vite que “les sons égrenés par un musicien” ; où “c’était” et “ce n’est plus” sont des mots prononcés par la même personne à la même minute ; où le soleil, qui à midi éclairait un univers stable et prospère, découvre, bien avant le crépuscule, un naufrage absolu, jusqu’à abolir totalement le souvenir le plus fugace d’un vaisseau voué au naufrage ou d’un naufrage voué à l’oubli. » 

Thomas de Quincey, La roue du malheur (The Household Wreck, 1837), début 

traduction d’Isabelle Py Balibar (José Corti, 1996)



samedi 6 décembre 2008

Coefficient d'absurdité



[...] C’est là à peu près ce qu’exprimait Montaigne, remarquant dès la première ligne du long essai qu’il a intitulé De la vanité qu’ « il n’est à l’aventure aucune [vanité] plus expresse que d’en écrire. » Je remarquerai en passant que cette lucidité de Montaigne, exceptionnelle ici comme partout, ne l’a pas empêché d’écrire son essai sur la vanité, ni l’ensemble des Essais. Et j’ajouterai cette considération aggravante, en ce qui regarde l’écriture en général, que celle-ci présente l’inconvénient supplémentaire de constituer un travail à la fois totalement inutile et totalement épuisant, et d’autant plus épuisant qu’il est ressenti comme plus inutile par l’écrivain qui s’y emploie, ou quelque auteur que ce soit, dès lors que celui-ci est bien conscient de ce qu’il fait, tel Zola qui fait dire à son porte-parole Sandoz, dans L’oeuvre : « Quand la terre claquera dans l’espace comme une noix sèche, nos oeuvres n’ajouteront pas un atome à sa poussière. » C’est pourquoi l’écriture, comme toute création, n’est pas seulement le plus vain des travaux, mais aussi, et c’est un comble, le plus laborieux et le plus pénible. Car un coefficient d’absurdité l’affecte davantage que toute autre forme de travail ; lequel, tel celui qui préside à l’élaboration d’un pain excellent ou d’un grand vin, peut du moins tabler sur une finalité tangible, sur une gratification à court ou à moyen terme. Ce qui n’est pas le cas de l’auteur, qu’il soit faiseur de livres, de musique ou de peinture, dont la vraie reconnaissance ne saurait venir, si par extraordinaire elle devait venir, que beaucoup plus tard et le plus souvent après sa mort. Et encore cette reconnaissance posthume, déjà très improbable en elle-même, jouirait-elle par surcroît d’un bénéfice peu appréciable en soi, puisque dans tous les cas la mort et l’oubli finiront bien par s’emparer d’elle à son tour, comme le suggère Zola dans la phrase citée plus haut. Face à l’ensemble des travaux concevables, pénibles certes mais plus ou moins nécessaires et plus ou moins payés, le travail d’écriture fait figure de travail à la fois supplémentaire et non payé. Je conçois donc très volontiers qu’on puisse tenir celui-ci comme une sorte de « maladie » ou de folie ; et qu’on pense avec le philosophe Tchouang-Tseu que « l’homme parfait est sans moi, l’homme inspiré est sans oeuvre, l’homme saint ne laisse pas de nom. »
 

Clément Rosset, Le choix des mots (1995)



vendredi 5 décembre 2008

Théorie


« Vous savez, lui dit-elle [...], beaucoup de gens pensent que la peinture sur soie est une activité de mémère. Non, je ne vous demande pas de vous récrier (Olaf n’avait rien dit) je sais que beaucoup le pensent. C’est le terme qu’ils emploient. Mémère. Ma malchance, c’est de me passionner pour une forme d’expression artistique fondamentalement déconsidérée. J’ai bien conscience qu’en la pratiquant, je m’expose aux plaisanteries, et toute ma famille avec moi [...] Mais vous voyez, Olaf, je crois que lorsqu’on a une passion, et je dis bien passion, j’emploie ce terme à dessein, je crois qu’on ne doit pas renoncer parce qu’alors, vous n’êtes plus ridicule, vous êtes malhonnête. Et j’ajoute. Déjà, à l’étage, le rasoir électrique de Langre se lançait à l’assaut. J’ajoute que ce qui peut paraître ridicule, bourgeois, à une époque donnée, un siècle, mille ans après, pourquoi pas, on comprend que ça valait la peine, et on plaint les pauvres gens qui ont dû affronter les quolibets pour aller au bout de leur enthousiasme. On place leur portrait dans des livres. Lascaux, selon moi, vous savez qui a fait Lascaux ? j’ai ma théorie là-dessus, croyez-moi, j’ai eu le temps d’y réfléchir. Vous vous imaginez sans doute que ce sont des guerriers, n’est-ce pas, les prêtres qui ont réalisé ça ? qui ont pris le temps d’inventer l’art entre deux battues ? Pas du tout, Olaf, Lascaux, ce sont les mémères qui l’ont fait. Les mémères des cavernes. » 

Luc Blanvillain, Olaf chez les Langre (2008), p. 35-36 




jeudi 4 décembre 2008

Sous tes yeux



Sous tes yeux est un album. Qu’est-ce qu’un album ? Une surface blanche, assurément. Dans l’antiquité, c’était un pan de mur enduit de plâtre où l’on inscrivait les avis importants. On lui a ajouté amicorum et le pan de mur s’est fait tablette puis luxueux cahier, on l’emportait en voyage et les bonnes rencontres, les moments mémorables se voyaient résumés par un dessin, une sentence, un poème, un compliment : l’album en se faisant mobile plongeait dans la nuit des souvenirs et en revenait avec une image. L’image a fini par prédominer (et quelque peu déchoir en se mécanisant), l’album par désigner d’une part un ensemble de pages plastifiées piégeant des instants pas forcément mémorables à coup de flashes dans des yeux rouges, et d’autre part une collection de vignettes en couleur où pendant ce temps, à Djibouti ("mon vieux Milou, nous sommes perdus !"). Décadence de l’album. Aussi à première vue Sous tes yeux ressemble à une bande dessinée, ce qui pour moi n’est pas infamant du tout ; mais cependant on enfoncerait son doigt dans la plus obscure cavité ― dans tes yeux ― si on s’imaginait que c’en est une. 

Sous tes yeux est plutôt et donc, on y revient, une surface blanche. Au commencement était le blanc. Un écran, si vous préférez. Et voilà qu’apparaît l’opérateur. On ne le présente plus : c’est François Matton. Pour l’occasion il s’est déguisé en moine zen. Mais on l’a reconnu, sous le faux crâne chauve en plastique, la petite natte en fibre synthétique. Et quand il nous dit : la beauté est sous tes yeux, le bonheur ici et maintenant, dissous-toi dans le flux, admire le monde en tous points admirable, on serait assez porté à le croire ; quand il nous dit que ces strips en trois cases sont des haïkus graphiques, on hoche la tête, mais oui c’est ça ; et ses élégants dessins taiseux flottent doucement dans l’aimable blanc, portés par une douce poésie, regard, présence au monde, concentration, amour, humour, tout va bien. 


Sous tes yeux commence d’ailleurs ainsi : Ordinairement tu te dis : "tout va bien". Mais très vite un doute s’insinue, sous la forme d’un araignée : est-ce que tu vas si bien que ça ? Au fond rien ne va. Il a suffi d’une autre image pour tout ficher en l’air, d’une juxtaposition pour tout foutre par terre. Sur la terre comme au ciel : on peut appeler cela dualité, pour rester sur les marches du temple. Friction. Récit. Narration. Ça y est, c’est foutu. On a beau en dire le moins possible, ça raconte tout de même une histoire. Et l’on sait que les histoires finissent mal. Alors François Matton, en virtuose transformiste, jette aux orties sa robe et ses socques, saute dans le Transsibérien et produit bientôt à la douane un faux passeport répondant au nom de Lev Koulechov. Le fameux effet, il en exploitera toutes les combinaisons, vous pouvez lui faire confiance, ces chercheurs russes sont très méthodiques. Evidemment adieu la paix, la lumière et la joie. Il fait froid en Russie, un courant d’air glacé passe sous la porte du laboratoire. C’est à devenir fou, gémit le professeur Matton, franchement les amis toutes ces contaminations sémantiques m’ont donné la fièvre, trompeuses images, pouce, je ne joue plus. 


Il peut tout faire. C’est angoissant. Une image chasse l’autre, autant dire une émotion, une humeur, une raison de vivre. C’est bien beau l’impermanence, mais à quoi se raccrocher ? C’est bien joli le flux, mais vous ne trouvez pas que le courant est un peu fort ? Heureusement notre héros a plus d’un tour dans son sac : deux traits au-dessus de sa tête, et c’est une branche à laquelle il se suspend, et le sens avec lui. C’était si simple ! Où était la solution ? Je ne te le fais pas dire : sous tes yeux !! François et le sens se balancent ainsi, doucement, au-dessus du flot des images. Profitant de leur position élevée, ils se moquent un peu : va donc, eh, cliché ! retourne à Épinal ! C’est qu’ils se méfient, maintenant. L’oeil se plisse, l’oeil s’affûte. On ne la lui fait plus. Ces quelques pattes de mouches éparses, ce sont aussi bien des sauterelles à Palmyre que des chauves-souris en Amazonie, n’importe quoi. 

À la fin de l’album les couleurs se retirent, le noir envahit tout. François ricane un peu (this is the end... my friend...) et il a bien le droit, car c’est une mort pour rire. La vie a une fin, le bonheur a une fin : mais pas un album. D’abord, on peut le relire. Et pas forcément en commençant par le début. On sent même qu’on est invité à rebrousser chemin. À fermer l’album et à l'ouvrir au hasard. À lire une page en diagonale, de gauche à droite comme si deux n’en faisaient qu’une, la tête en bas. En faisant comme si le temps n’existait pas. Le temps et ses regrets ses peines et ses douleurs, toutes ces histoires, oublie-les. Suspends ton oeil à ce trait dont la pauvreté fait confiance à la richesse de ta mémoire. Prends un peu plus le bonze au sérieux ; tire sur la natte, aïe, elle était vraie ; feuillette le monde d’un doigt souriant. C’est le plus luxueux des albums, sa moindre vignette un vivant poème ; tu n’as qu’à le lire amoureusement, infiniment. Tu le savais pourtant. 

Prestige retrouvé de l'album, plâtre frais des places romaines, livre d'images, petit miracle : grimé pour mieux surprendre en un 62 pages cartonné couleur, tel un bon vieux Tintin ― ces moines zen sont d’un facétieux.



mardi 2 décembre 2008

Besoin que d'aligner


(le corp humain lui aussi a sa propre ligne d’horizon : changer de pose équivaut à trouver, chaque fois, un nouvel angle d’attaque entre lui et le ciel…) 

AU MOINS UN BAQUET. ― “Je ne veux pas mourir avant d’avoir fait au moins un baquet. Mon grand-père était tonnelier. Mon père est tonnelier. Mon grand-père fabriqua un jour un petit tonneau à l’intérieur d’une bouteille ; et il en faut, du métier, pour cela. Recourber les douves à la chaleur du feu ― sans quitter l’intéreur de la bouteille ―mettre les fonds, en se servant de deux longs crochets, tout petits, fabriqués exprès pour cette opération. Mon grand-père dit, et c’est aussi l’avis de mon lieutenant, que les belles choses naissent de l’ennui, mais moi, je dis au contraire qu’elles naissent d’un grand besoin de se reposer.” (D’une confidence du caporal-chef Fulvio Bianconi.)
 

PEUT-ỆTRE. ― Peut-être ai-je trop pesé sur ma vie de tout le poids de mon coeur.
 

PHRASE. ― La beauté manque de force de persuasion.
 

LIEUX. ― Il y a des lieux où nous voudrions rester et être ensevelis. Et nous allons, nous, en quête de tels lieux.
 

LA FUMÉE. ― La fumée nous détruit lentement. C’est une ennemie assise au-dedans de nous. Elle nous émousse les sens, affaiblit notre vue. Mais nous ne parviendrons jamais à nous endormir avant d’avoir fumé jusqu’au bout la dernière cigarette.
 

SANG SÉCHÉ. ― Le sang séché, le sang qui coagule, perd sa brillance. Le sang sèche comme une fleur détachée de sa branche.
 

CHIENS BLANCS. ― Les chiens blancs qui parcourent les sentiers nocturnes, dans les champs. Une forme vague qui broute à fleur de terre, une forme incertaine, une forme incolore. Serait-ce l’âme ?
 

POINTS AU HASARD. ― Leibniz cité par Blondel : “Si on marque au hasard des points sur le plan, il est toujours possible de trouver une ligne géométrique dont la notion soit constante et uniforme selon une certaine règle, de façon que cette ligne passe par tous ces points, et dans l’ordre même avec lequel la main les a tracés. Et si quelqu’un dessinait sans lever la main une ligne qui fût tantôt droite, tantôt circulaire, tantôt d’une autre nature, il est possible de trouver une notion ou règle ou équation commune à tous les points de cette ligne en vertu de laquelle ces mêmes changements doivent nécessairement se produire.” Mais il faut rappeler ce que quelqu’un a dit du poète : “Dans ses heures les plus hautes il n’a besoin que d’aligner, et ce qu’il a aligné devient harmonieux.”
 

MUSIQUE. ― Ce sont les âmes confuses qui trouvent du réconfort dans la musique. 

Leonardo Sinisgalli (1908-1981), Horror Vacui (1945) 
Traduction de Jean-Yves Masson, Arfuyen, 1995




vendredi 28 novembre 2008

L'évidence


« Vues à l'échelle des millénaires, les passions humaines se confondent. Le temps n'ajoute ni ne retire rien aux amours et aux haines éprouvés par les hommes, à leurs engagements, à leurs luttes et à leurs espoirs : jadis et aujourd'hui, ce sont toujours les mêmes. Supprimer au hasard dix ou vingt siècles d'histoire n'affecterait pas de façon sensible notre connaissance de la nature humaine. La seule perte irremplaçable serait celle des œuvres d'art que ces siècles auraient vu naître. Car les hommes ne diffèrent, et même n'existent, que par leurs œuvres. Elles seules apportent l'évidence qu'au cours des temps, parmi les hommes, quelque chose s'est réellement passé. » 

Claude Lévi-Strauss, Regarder, Écouter, Lire (p. 176)




mardi 25 novembre 2008

Où cendre il y a




Dans l’esquisse en prose qu’il a consacrée à Brentano, Walser se demande : “Comment un homme qui ressent autant de belles choses peut-il être en même temps aussi peu sentimental ?” La réponse aurait été qu’il existe dans la vie comme dans les contes des êtres que l’excès de pauvreté et d’angoisse empêche d’avoir des sentiments, et qui pour cette raison, comme Walser dans une de ses proses les plus tristes, sont contraints d’éprouver leur maigre aptitude à l’amour sur des substances ou des objets inanimés auxquels nul autre ne prête attention, la cendre, une plume, un crayon et une allumette. Mais la manière dont Walser leur insuffle une âme dans un acte de totales indentification et empathie révèle que finalement les sentiments les plus profonds se trouvent peut-être là où ils s’appliquent aux choses les plus insignifiantes. 

“De fait, écrit Walser à propos de la cendre, on ne peut faire sur cet objet apparemment si peu intéressant des remarques pas inintéressantes du tout que si l’on s’y plonge, pour ainsi dire, intensément, en constatant par exemple que si on souffle dessus, il n’est pas anodin qu’elle refuse de se disperser tout de suite. La cendre est le parfait symbole de l’humilité, de l’insignifiance et de l’inutilité, et ce qu’il y a de plus beau : elle est elle-même persuadée qu’elle n’est bonne à rien. Peut-on être plus inconsistant, plus faible, plus misérable que la cendre ? C’est sans doute difficile. Y a-t-il chose plus patiente et plus accommodante qu’elle ? On cherchera longtemps. La cendre ne connaît pas de caractère et elle est bien plus éloignée de toute essence de bois que ne l’est l’abattement de l’exaltation. Où cendre il y a, il n’y a, à vrai dire, rien du tout. Mets ton pied sur de la cendre et c’est à peine si tu remarqueras que tu as marché sur quelque chose.” 

W. G. Sebald, Séjours à la campagne



jeudi 20 novembre 2008

Tout est là



« Quelle singulière contradiction ! On a grand'peine à louer les gens de son temps et les personnes qui vivent avec nous ; et quant à soi, on désire ardemment être loué par la dernière postérité, c'est-à-dire par des gens qu'on n'a jamais vus, et qui ne vous verront jamais. Autant vaudrait se désoler de n'avoir point obtenu les louanges flatteuses qu'auraient pu nous donner les siècles précédents.

 Les hommes n'en continueront pas moins à faire les mêmes choses que tu leur vois faire, dusses-tu en crever de fureur.

 Ne t'en dis jamais à toi-même sur les choses plus que ne l'en annoncent les premières impressions. On t'apprend qu'un tel dit du mal de toi ; soit : mais on ne t'apprend pas que tu en sois blessé. Je vois que mon enfant est malade ; oui, je le vois ; mais ce que je ne vois pas, c'est qu'il soit en danger. Sache donc toujours rester ainsi sur les impressions premières ; n'y ajoute rien de ton propre fonds ; et, de cette façon, elles ne sont rien. Ou plutôt ajoutes-y, mais en homme qui connaît de reste tous les accidents dont ce monde est le théâtre. »
 

« Bien souvent je me suis demandé, non sans surprise, comment il se peut que chacun de nous, tout en se préférant au reste des êtres, fasse pourtant moins de cas de sa propre opinion sur lui-même que de l'opinion des autres. Si un Dieu veillant sur nous, ou un maître plein de sagesse, nous prescrivait de ne concevoir aucune pensée, de ne faire aucune réflexion sans l'exprimer à l'instant même où nous l'aurions dans l'esprit, nous serions incapables de supporter cette contrainte un seul jour. Tant il est vrai que nous respectons l'opinion que les autres se font de nous, bien plutôt que l'opinion que nous en avons nous-mêmes ! »
 

« C'est être bien ridicule, ou étrangement inexpérimenté, que de s'étonner de quoi que ce soit dans la vie ! » 

« Quel usage ton âme fait-elle d'elle-même ? Tout est là. Quant au reste, volontaire ou involontaire, ce n'est jamais que cadavre et fumée. »
 

Marc-Aurèle (121-180), 
Pensées pour moi-même


mardi 18 novembre 2008

Frottola




[à propos de Frottola (2003) d'Igor Ballereau
pour voix, chimes, violon, alto et violoncelle]




Tout ce qui naît vient à mourir

avec le temps ; sous le soleil

nulle chose ne reste vive.

S’évanouissent douleurs et peines,

les esprits des hommes, leur verbe.

Quant à nos anciennes lignées,

autant dire ombres au soleil, au vent fumée.

Comme vous, nous fûmes des hommes,

tristes et joyeux, comme vous ;

et maintenant, vous le voyez, nous sommes

de la terre au soleil, sans vie.

Toute chose vient à mourir.



Michel-Ange (1475-1564), Frottola
traduction de Pierre Leyris






Que faire de la mort, de la pensée de la mort, de son tourment, de sa présence en nous, autour de nous ? Une chanson. Pas une seconde depuis la nuit des temps le glas n’a cessé de sonner, c’est dans son bourdonnement que se déploie le silence, sur cette basse continue que s’appuie toute musique, pour la nier ou pour s’y fondre.



Chiunche nasce a morte arriva

nel fuggir del tempo ; e'l sole

niuna cosa lascia viva.



Une frottole, au temps de Michel-Ange, c’est ni plus ni moins qu’une chanson. Bientôt il connaîtra le raffinement du madrigal mais la frottole est populaire, simple, homophone, trois ou quatre voix dont la plus aiguë porte la mélodie et file droit, claire et profane. Raccontare frottole, dit-on aussi de façon plaisante, en italien, et c’est comme chez nous raconter des histoires, inventer, chansons que tout cela. Tout finit par des chansons, vidons cette phrase de toute la gaieté désinvolte qu’y a mis Beaumarchais et nous ne sommes finalement pas loin de l’Ecclésiaste. Nos vies sont des chansons dérisoires, et c'est un très vieil air que celui-là.


Manca il dolce e quel che dole

e gl'ingegni e le parole ;

e le nostre antiche prole

al sole ombre, al vento un fummo.



Au vent fumée. Rien de plus qu’une chanson, mais rien de moins. La chanson première, celle qui apaise, le murmure de la voix maternelle. Celle qui console. Dors, mon enfant, tu vas mourir. Cette douceur du sommeil, aime-la, elle t’attend. Pris dans les voiles de ce souffle, bercé, mêlant le nôtre au sien, reprenant le refrain, des chansons nous portent et tant pis si ce sont des blagues, des mensonges, des frottoles, cela nous tient chaud, un peu, ce velours tendu sur le froid du tombeau. Pas plus celui de Jules II que le tien ne tiendra debout à la fin des siècles, toute chose vient à mourir et si tout art est chanson la musique le sait mieux que nul autre. Avec le temps, va, tout s’en va, peut-elle choisir de dire des sanglots dans la voix, mais nous ne parlons pas de cette musique-là. On chuchote dans les cimetières et c’est très bien. Douceur toujours, souffle retenu : nulle gravité, nulle compoction, rien de contraint. Seulement parler assez bas pour qu’on puisse entendre une réponse, bien qu'on sache qu’elle ne viendra pas. Adieu donc harmonie et marche funèbre. Les morts aussi ont besoin de berceuses. On choisira le tempo le plus calme, le pouls le plus lent. Encore plus lent ? Encore plus lent. Descends, descends encore. Voilà. Ferme les yeux. Fais le mort, c’est un jeu.



Come voi uomini fummo,

lieti e tristi, come siete ;

e or siàn, come vedete,

terra al sol, di vita priva.

Ogni cosa a morte arriva.


Ce n’est pas de la tristesse,
 ce n’est pas de l’effroi,
 ce n’est pas une douleur, 
ce n’est pourtant pas une joie ? Jadis nos yeux étaient intacts,
 dit la suite du poème,

chaque orbite avait sa lumière ;

ils sont affreux, vides, éteints ;

voilà ce que le temps apporte.



Ces vers n’ont pas été mis en musique. C’est un jeu, les yeux fermés : on dirait que le temps s’arrête, on ferait comme si les morts chantaient. Nos orbites ont encore leur lumière.
 Et de Frottola, de cette pièce qui s’appelle Frottola et qui susurre en frémissant à peine les mots graves d’une ombre qui fut et qui s’en moque Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni, émane une très faible lumière, comme une braise, ni feu de joie ni brasier infernal : un simple rougeoiement parmi la cendre.

 Ecoute comme les instruments rougeoient, fugitivement, animés par le souffle de la voix. Ecoute ces couleurs changeantes et brèves, ces lueurs dans l’obscurité, feux follets. Le temps a passé, les mots se sont presque effacés.


Quelque chose s’éteint, mais quelque chose brûle. Une âme, peut-être grand mot, petite chose. Ogni cosa. Il faut que la nuit se fasse, en toi, autour de toi, pour l’entendre, ce n’est presque rien : une frottole, une chanson. C’est si beau.