lundi 11 juin 2012

Une corvée doublée d'une imposture






[Stevenson à son cousin, octobre 1887] 

« J'ai un peu tâté de la renommée à présent ; c'est sans intérêt en comparaison d'un bateau à voile. » 
 


[ À un ami, même date] 

« J'ai fait un apprentissage bien curieux ; beaucoup de battage autour de mon nom, et les visites, et tout cela ; la notoriété, pour tout dire : et ce n'est pas aussi plaisant qu'on voudrait vous le faire accroire quand vous êtes jeune et n'avez pas envie de vous donner la peine de travailler. La célébrité n'est rien comparée à un yacht ; experto crede. Bien sûr elle procure quelques agréments : on rencontre des personnes très plaisantes et même intéressantes ; mais la chose dans l'ensemble est une corvée doublée d'une imposture ; et je suis bien plus heureux ici, dans les montagnes, où je ne vois personne et suis libre de vivre à ma guise. »



lundi 4 juin 2012

Deux petits sermons




Se tourmenter et s’exaspérer sont choses peu dignes, sottement suicidaires et théologiquement impardonnables ; nous sommes ici non pour ouvrir, mais pour déchiffrer des sentiers prédestinés ; nous sommes l’écume d’une vague, et conserver une juste sérénité ne constitue pas simplement la première mesure de soumission à Dieu, c’est aussi la plus grande des bontés que nous puissons avoir à l’égard de ceux qui nous entourent. Ce sermon s’adresse à moi, mais à toi aussi. Faire de notre mieux est une chose, mais nous laver les mains des conséquences avec le sourire est l’étape suivante de toute vertu bien comprise. Et nul, sinon un athée, n’a le droit d’ergoter à propos de quoi que ce soit, excepté les péchés dont il est conscient.
 

R. L. Stevenson à son père, le 12 octobre 1883

 





Vous me paraissez être un jeune homme assez chanceux ; restez attentif aux bonheurs qui vous sont accordés. Cette part de la piété est éternelle, et l’homme qui oublie d’être reconnaissant s’est endormi dans le cours de sa propre vie. Veuillez admettre que vous ne méritez pas tout ce qui vous échoit ― vous ne méritez pas non plus ce déplorable sermon, vous entends-je gémir ; mais le fait est que nous sommes indignes de nos bonheurs ; l’amour nous prend alors que nous faisons semblant, le succès vient alors que nous jouons, la santé reste avec nous alors que nous abusons d’elle ; et même quand nous nous moquons de nos semblables, nous devrions garder à l’esprit qu’il dépend de leur seul bon vouloir que nous soyons toujours en vie, et avec des prétentions à l’honneur. Les péchés les plus innocents, s’ils étaient justement punis, seraient gâtés aux yeux de qui les commet. Et si vous connaissez un homme qui se croit digne de l’amour d’une épouse, de l’affection d’un ami, des caresses, même vénales, d’une maîtresse, vous pouvez être sûr qu’il n’est digne que d’un bon coup de pied. Je crains les hommes qui n’ont pas de défauts avoués ; qu’est-ce qu’ils dissimulent ? Notre destin en ce monde n’est pas d’être bons, mais de tenter de l’être, et d’échouer, et d’essayer encore ; et quand nous recevons un gâteau, de dire : “Merci, mon Dieu !” et quand c’est une gifle, de dire : “Normal, bien envoyé !”


Le même à Trevor Haddon, le 23 avril 1884


dimanche 3 juin 2012

Les sujets prometteurs


"À quoi penses-tu ? demande la nièce à son oncle.

À quoi je pense ? répond l'oncle.

Oui à quoi tu penses répète la nièce.

Eh bien dit l'oncle puisque tu veux le savoir, je pensais à l'habitude qu'on prend de certaines formules, au devoir qu'on devrait s'imposer de les varier et à l'ennui qui me vient de faire des phrases." 

"[...] les sujets prometteurs sont toujours les moins bons. Se contenter de ceux qui ne promettent rien, on en tire parfois quelque chose." 

"On ne peut rien contre le temps ni contre soi, qu'on le veuille ou non. Puisse ce charmant poncif me redonner du nerf." 

Robert Pinget, Monsieur Songe (1982)


samedi 12 mai 2012

Signes de signes




« Si vous supposez un Dieu qui ne soit pas votre personne et une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez que Dieu parle : alors l’univers est son langage. Il n’est pas nécessaire qu’il nous parle. Nous ignorons à qui il s’adresse. Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des signes, et des signes de signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les masques de visages éternellement obscurs. Comme les masques sont les signes qu’il y a des visages, les mots sont les signes qu’il y a des choses. Et ces choses sont des signes de l’incompréhensible. Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans doute parce que notre grossière organisation centralisatrice est une sorte de symbole de la faculté d’unir du Centre Suprême. Et comme tout ici-bas n’est que collection d’individus, cellules ou atomes, sans doute l’Être qu’on peut supposer n’est que la parfaite collection des individus de l’Univers. Lorsqu’il raisonne les choses, il les conçoit sous la ressemblance ; lorsqu’il les imagine, il les exprime sous la diversité. » 

Marcel Schwob, préface du Roi au masque d’or (1892) 




« Presque tous ceux qui viennent dans l’autre vie s’imaginent que l’Enfer est semblable pour tous, et que le Ciel est semblable pour tous ; cependant il y a dans l’un et dans l’autre des variétés et des diversités infinies, et jamais l’Enfer pour l’un n’est absolument semblable à l’Enfer pour l’autre, ni le Ciel pour l’un absolument semblable au Ciel pour l’autre, de même qu’il n’y a jamais un homme, ou un esprit, ou un ange, qui soit tout à fait semblable à un autre, pas même quant à la face ; lorsque seulement je pensais qu’il pouvait y avoir deux êtres absolument semblables ou égaux, les Anges étaient saisis d’effroi. » 

Emmanuel Swedenborg, Du Ciel et de ses merveilles et de l’Enfer (1758)



lundi 7 mai 2012

Démonstrations du vertige





"Me trouvant à la campagne avec un ami, nous parlions du vertige, mon ami l’ignorait. 
Je lui fis plusieurs démonstrations du vertige sans obtenir le moindre résultat. Mon ami ne pouvait apprécier l’angoisse que l’on peut ressentir à la vue d’un couvreur travaillant sur un toit. A toutes les remarques présentées par moi, mon ami haussait les épaules, ce qui n’est pas très poli ni très aimable. 
Tout à coup je vis un merle qui venait de se poser sur l’extrémité d’une branche, d’une haute branche, d’une vieille branche. La position de cet animal était des plus périlleuses... Le vent faisait osciller la vieille branche que la pauvre bête serrait de ses petites mains crispées. 
Alors, me tournant vers mon compagnon : – Tenez, lui dis-je, ce merle me donne la chair de poule et le vertige. Vite, portons un matelas sous cet arbre, car si l’oiseau perd l’équilibre, il se cassera sûrement les reins. 
Savez-vous ce que me répondit mon ami ? 
Froidement, ... simplement : – Vous êtes un pessimiste. 
Convaincre les gens n’est pas facile." 

Erik Satie, Sur le Vertige (1912)


dimanche 6 mai 2012

Il y aurait peut-être un mot





S. dit au journaliste que lorsque l’on conduit Julien Sorel à la guillotine Stendhal écrit que celui-ci se trouve "en veine de courage" et que "marcher au grand air est pour lui une sensation délicieuse" (sapristi comment peut-on écrire – et qui plus est lire – de pareilles fadaises !), tandis que le "grand air" où se déroulait la marche des quatre cavaliers (l’éclatant soleil, la paisible campagne, les pépiements d’oiseaux) rendait au contraire la chose disons... infiniment plus disons... insupportable qu’elle l’aurait été si tout cela s’était passé de nuit, ou sous la pluie, ou dans cette boue si chère aux illustrateurs, ou même sous un bombardement […] Mais bon Dieu.... […] Raconter que marcher au grand air est pour quelqu’un qui va mourir une "sensation délicieuse", bon Dieu ! Quand d’une minute à l’autre on ne sera plus qu’une de ces choses effroyablement immobiles qui ressemblaient à des sacs de sciure !... Le journaliste disant Mais enfin si ce n’était ni désespoir, ni renoncement, ni abdication, ni..., et S. disant que Non ce n’était rien de tout ça, qu’il y aurait peut-être un mot, mais qu’on lui donne en général un sens qui... Hésitant de nouveau (et pendant un moment il peut de nouveau percevoir ce même indifférent et menaçant grondement, cette espèce de bruit de fond, cette rumeur étale, sans plus de consistance qu’une faible et unique vibration dans quoi vient se confondre toute l’agitation du dehors, se neutraliser toute la violence, les passions, les désirs, les peines, les terreurs), et à la fin il dit Mélancolie, le journaliste s’exclamant Mélancolie !..., le dévisageant de derrière les verres sans monture de ses lunettes de docteur, les sourcils levés, de cet air de nouveau sceptique, réprobateur, irrité presque… 

Claude Simon, Le Jardin des Plantes, p. 297-299




mardi 1 mai 2012

Immortalité minimale



14 septembre [1987] 

J’ai parcouru les réponses du questionnaire publié par Libération il y a deux ans : « Pourquoi écrivez-vous ? » cette fois, à la recherche de la réponse la plus courante. Très peu d’écrivains expliquent l’exercice de leur profession par des raisons financières. Beaucoup reconnaissent ignorer complètement la raison pour laquelle ils écrivent. Mais la plupart répondent qu’ils sont poussés à écrire par une force intérieure à laquelle ils ne peuvent s’opposer. Les plus scrupuleux n’hésitent pas à reconnaître que leur principale satisfaction vient de l’impression de laisser une partie de son être derrière soi — en d’autres termes, écrire paraît conférer une sorte d’immortalité minimale. Cela aurait été compréhensible plus tôt dans le siècle, lorsqu’on pensait que la vie sur cette planète continuerait indéfiniment. Mais aujourd’hui que ce pronostic est douteux, le désir de laisser une trace derrière soi semble absurde. Même si l’espèce humaine réussit à survivre pendant un siècle supplémentaire, il est peu probable qu’un livre écrit en 1990 ait beaucoup de sens pour quelqu’un qui l’ouvrira en 2090, à condition évidemment que ce dernier soit encore capable de lire. 


24 avril [1989] 

[…] Hier et aujourd’hui, j’ai reçu ici un couple d’Allemands qui m’ont enregistré pour une radio berlinoise. La femme avait tendance à commencer toutes ses questions par le mot Pourquoi. Je lui ai fait remarquer qu’on ne pouvait répondre ni intelligemment ni sincèrement à une question commençant par Pourquoi. Comme de juste, elle m’a aussitôt demandé :

— Pourquoi donc ? 

Paul Bowles, Journal tangérois



samedi 28 avril 2012

Bien vu bien dit




"le désir me secoua comme une voile où s'engouffre le vent
"    


(Stevenson, Ceux de Falesa)



mardi 24 avril 2012

Volupté




« Avec quel plaisir luxurieux et transcendant, me promenant, parfois, la nuit, dans les rues de la ville et examinant, du dedans de l’âme, les lignes des édifices, les différents styles de construction, les détails minutieux de leur architecture, la lumière à certaines fenêtres, les pots de fleurs dessinant des saillies sur les balcons ― en contemplant tout cela, disais-je, avec quelle volupté de l’intuition montait aux lèvres de ma conscience ce cri rédempteur : mais rien de tout cela n’est réel ! » 


Pessoa, Le livre de l’intranquillité



vendredi 20 avril 2012

À égale distance




« Le matin d’azur pâle ressemblait, comment dire, à une promesse grandiose qu’aurait exhalée la bouche d’or d’une déesse, une bouche qui semblait à égale distance de la vérité et du mensonge, à la fois hors d’état de mentir, d’une part, puisqu’elle était l’instrument même de la vérité, et d’autre part, incapable d’exprimer une vérité, exempte à jamais du besoin d’en dire une […] » 


Walser, Proses des microgrammes


vendredi 13 avril 2012

Ishikawa




N'existe-t-il pas 
ce médicament vert pâle 
qui rendra mon corps transparent comme l'eau 

*

Montrer aux autres une chose extraordinaire 
et profitant de leur surprise 
disparaître 

Ishikawa Takuboku (1886-1912), Ichiaku no suna 
[Une poignée de sable, 1910]



dimanche 8 avril 2012

L'infidèle




« J'ai toujours été un rêveur ironique, infidèle à mes promesses intérieures. J'ai toujours savouré — étant autre, et étranger — la déroute de mes songes, spectateur fortuit de ce que j'avais cru être. Je n'ai jamais ajouté foi à cela même en quoi je croyais. J'ai rempli mes mains de sable, auquel j'ai donné le nom de l'or, et puis j'ai rouvert les mains et je l'ai laissé s'échapper. La phrase était mon unique vérité. Une fois la phrase dite, tout était accompli, le reste n'était que du sable, comme il l'avait toujours été. » 

Pessoa

lundi 2 avril 2012

Trop tôt pour faire une croix




« — Tu as reçu la vie ? Vis. 

— Mais maman, j'ai peur !

— Vis et ne crains rien. 
J'ai peur, peur... des dessins jaunes, des rayons poussiéreux du soleil, des maux de tête, des vieillards, des médicaments, du sanglot d'un enfant au point du jour, d'un caca de chiot, d'un oiseau mort et d'un vase de famille brisé, bleu. 
J'ai peur aussi de mon vrai nom, de l'écume de mon passé, de la lettre "p", d'un rouleau de croquis, et du pain blanc, du pain très blanc. 
Ce qui me sauve : le hareng, les citrons et les oranges, le frais soleil du matin, le pistolet de papa, des habits beaux et seyants, une course folle en voiture. » 

« Il neige, et je pense que ce serait bien que je m'empoisonne avec quelque liquide répugnant et criard dont je laisserais le fond sur la table, dans un verre fin. 
S'empoisonner en regardant la neige. Faire cela par enthousiasme pour la vie, rien que par enthousiasme, par admiration et enthousiasme. » 

« Si vous parvenez à ceci : vous réveillant par un pluvieux matin de printemps, rester au lit à réfléchir, écouter de la musique et reconnaître soudain honnêtement : "Au fond je ne suis rien dans la vie, rien qu'une merde et du vent ", alors il est encore trop tôt pour faire une croix sur vous. Mais il faut que l'aveu soit franc : que vous le fassiez pour vous, non pour la galerie. » 

Édouard Limonov, Journal d'un raté (1982)



dimanche 25 mars 2012

À-propos




« – Comment se fait-il, insista un gros négociant en grains, que vous connaissiez si bien le Gabon et que vous ignoriez Madagascar aussi complètement ?

– Pardon, répondis-je d’un air fin et avec énormément d’à-propos, on peut être du dernier bien avec Anastasie et ne pas même connaître Alexandrine de vue. » 

Alphonse Allais, La Côte Ouest d’Afrique

in On n'est pas des bœufs (1896)