mercredi 30 avril 2008

Un bal silencieux





"Les tombes blanches qui se découpaient derrière la grille d’entrée ornée d’un grand cyprès t’apparurent comme une oasis de beauté calme. Tu n’avais jamais pensé à marcher seul dans un cimetière la nuit. Une hantise inconsciente des fantômes t’en avait prémuni. Un décrochement dans une pierre du mur et un appui en hauteur sur la grille te décidèrent. Sans réfléchir, tu entrepris d’escalader le mur, avant d’avoir songé à comment tu ressortirais. Une voiture arrivait, tu redescendis pour la laisser passer. Puis vinrent une moto, et une autre voiture. En attendant, tu faisais semblant de regarder les horaires d’ouverture du cimetière sur la petite plaque. Il était deux heures du matin. Tu repris l’escalade, et en quelques gestes tu fus à l’intérieur de l’enceinte. Tu ignorais si le cimetière était gardé, comme les chantiers voisins. Tes pas faisaient crisser les graviers. Tu n’avais pas peur des fantômes : tu pensais à la mort si souvent, depuis quelque temps, qu’elle t’était devenue familière. Voir ces tombes dans la pénombre te rassurait, comme si tu arrivais à un bal silencieux organisé par des amis bienveillants. Tu y étais le seul étranger, le vivant entouré de gisants qui l’aiment. L’apparition d’un garde ou d’un rôdeur t’aurait plus inquiété que celle d’un spectre. Dans ce décor de pierres adoucies par l’obscurité, ta pensée flottait comme si tu étais entre la vie et la mort. Tu te sentais étranger à toi-même, mais familier de cet endroit peuplé de défunts. Tu avais rarement éprouvé ce sentiment : être déjà mort. Mais, en regardant les collines qui se déployaient en contrebas du cimetière, où les lumières des maisons scintillaient à travers les fenêtres, tu revins soudain au monde des vivants. Un instinct de survie guida alors tes pas vers la sortie. Quelques appuis te permirent d’escalader l’enceinte pour ressortir. En redescendant du côté de la rue, ton pied poussa la porte du cimetière, qui s’ouvrit. Elle n’était pas fermée à clef. L’accès en était libre : tu l’avais escaladée pour rien." 

Edouard Levé, Suicide (2008), p. 74-76



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