mercredi 2 juillet 2008

Puisque la lumière l'a promis

Septième Tableau. ― Le cimetière


Il fait nuit. Clair de lune. Un cimetière de campagne. Nombreuses tombes, tertres de gazon, croix de bois, dalles funéraires, etc.

 Tyltyl et Mytil sont debout près d’un cippe.


Mytyl. J’ai peur !

Tyltyl, assez peu rassuré. Moi, je n’ai jamais peur...

Mytyl. C’est méchant, les morts, dis ?...

Tyltyl. Mais non, puisqu’ils ne vivent pas...

Mytyl. Tu en as déjà vu ?...

Tyltyl. Oui, une fois, dans le temps, lorsque j’étais très jeune...

Mytyl. Comment c’est fait, dis ?...

Tyltyl. C’est tout blanc, très tranquille et très froid, et ça ne parle pas...

Mytyl. Nous allons les voir, dis ?...

Tyltyl. Bien sûr, puisque la Lumière l'a promis...

Mytyl. Où c’est qu’ils sont, les morts ?...

Tyltyl. Ici, sous le gazon ou sous ces grosses pierres...

Mytyl. Ils sont là toute l’année ?...

Tyltyl. Oui.

Mytyl, montrant les dalles. C’est les portes de leurs maisons ?...

Tyltyl. Oui.

Mytyl. Est-ce qu’ils sortent quand il fait beau ?...

Tyltyl. Ils ne peuvent sortir qu’à la nuit...

Mytyl. Pourquoi ?...

Tyltyl. Parce qu’ils sont en chemise...

Mytyl. Est-ce qu’ils sortent aussi quand il pleut ?...

Tyltyl. Quand il pleut, ils restent chez eux...

Mytyl. C’est beau, chez eux, dis ?...

Tyltyl. On dit que c’est fort étroit...

Mytyl. Est-ce qu’ils ont des petits enfants ?...

Tyltyl. Bien sûr ; ils ont tous ceux qui meurent...

Mytyl. Et de quoi vivent-ils ?...

Tyltyl. Ils mangent des racines...

Mytyl. Est-ce que nous les verrons ?

Tyltyl. Bien sûr, puisqu’on voit tout quand le Diamant est tourné.

Mytyl. Et qu’est-ce qu’ils diront ?...

Tyltyl. Ils ne diront rien, puisqu’ils ne parlent pas...

Mytyl. Pourquoi qu’ils ne parlent pas ?...

Tyltyl. Parce qu’ils n’ont rien à dire...

Mytyl. Pourquoi qu’ils n’ont rien à dire ?...

Tyltyl. Tu m’embêtes...




Un silence.
 […] On entend sonner les douze coups de minuit.



Mytyl. Je veux m’en aller !...

Tyltyl. Ce n’est pas le moment... Je vais tourner le Diamant...

Mytyl. Non, non !... Ne le fais pas !... Je veux m’en aller !... J’ai si peur, petit frère !... J’ai terriblement peur !...

Tyltyl. Mais il n’y a pas de danger...

Mytyl. Je ne veux pas voir les morts !... Je ne veux pas les voir !...

Tyltyl. C’est bon, tu ne les verras pas, tu fermeras les yeux...

Mytyl, s’accrochant aux vêtements de Tyltyl. Tyltyl, je ne peux pas !... Non, ce n’est pas possible !... Ils vont sortir de terre !...

Tyltyl. Ne tremble pas ainsi... Ils ne sortiront qu’un moment...

Mytyl. Mais tu trembles aussi, toi !... Ils seront effrayants !...

Tyltyl. Il est temps, l’heure passe...




Tyltyl tourne le Diamant. Une terrifiante minute de silence et d’immobilité ; après quoi, lentement, les croix chancellent, les tertres s’entr’ouvrent, les dalles se soulèvent.




Mytyl, se blotissant contre Tyltyl. Ils sortent !... Ils sont là !....




Alors de toutes les tombes béantes monte graduellement une floraison d’abord grêle et timide comme une vapeur d’eau, puis blanche et virginale et de plus en plus touffue, de plus en plus haute, surabondante et merveilleuse, qui peu à peu, irrésistiblement, envahissant toutes choses, transforme le cimetière en une sorte de jardin féerique et nuptial, sur lequel ne tardent pas à se lever les premiers rayons de l’aube. La rosée scintille, les fleurs s’épanouissent, le vent murmure dans les feuilles, les abeilles bourdonnent, les oiseaux s’éveillent et inondent l’espace des premières ivresses de leurs hymnes au soleil et à la vie. Stupéfaits, ébouis, Tyltyl et Mytyl, se tenant par la main font quelques pas parmi les fleurs en cherchant la trace des tombes.




Mytyl, cherchant dans le gazon. Où sont-ils, les morts ?...

Tyltyl, cherchant de même. Il n’y a pas de morts...


Rideau.
 



Maurice Maeterlinck, L’Oiseau bleu (1908)



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