lundi 27 décembre 2010

Permanent Midnight


Les Mémoires des ténèbres (traduction emphatique de Permanent Midnight, 2005) relatent le combat d’un homme contre son addiction à l’héroïne ; dédié à Hubert Selby Jr, ce gros livre est l’œuvre de Jerry Stahl, lequel, dans les années 80, connut l’argent facile et une certaine notoriété en écrivant des séries télé à succès comme Alf (narrant les aventures d’un extraterrestre en peluche bouffeur de chats) ou Clair de lune (avec Bruce Willis), séries qu’il méprisait souverainement mais qui, en lui rapportant jusqu’à 6000 dollars par semaine, lui permettaient de financer une ahurissante consommation de drogue, et d’oublier le mépris plus général que sa vie lui inspirait. Avant de faire carrière à Hollywood, il avait travaillé dans le porno :
 

Le truc bizarre avec la pornographie, pour ceux qui ont la sinistre besogne de la fabriquer, c’est son manque total d’ambiance stimulante. En vérité, rester assis dans une petite salle de projection ― ou sur un plateau ― à regarder des êtres humains que le hasard a rassemblés gagner leur journée en simulant l’orgasme, est à peu près aussi excitant que de plier du linge en regardant une émission politique.
Ce que l’on ressent quand on est debout à mâchouiller des beignets rassis en avalant du mauvais café, tout en comparant les avantages d’un pneu réchapé par rapport à un neuf, tandis qu’à trois mètres de là une menue mignonne à quatre pattes se fait rentrer dedans par derrière par un spécimen humain dont la caractéristique principale est un pénis suffisamment robuste pour servir de prothèse de bras à un nain, est proprement indescriptible. “OK, lance la mayo !” aboie le réalisateur, et le temps que Monsieur Vingt-cinq Centimètres réussisse à lâcher un peu de purée, l’équipe s’ennuie tellement que certains organisent des courses de cafards derrière le décor. 

Écrasé par la figure d’un père froid et modèle (petit immigré juif devenu juge fédéral de la Cour d’appel des États-Unis), lequel se suicide quand il a quinze ans, et une mère gravement névrosée qui administrait au petit Jerry, que les attentes familiales constipaient, des lavements avec une joie mauvaise, notre junkie se rêve écrivain mais s’embourbe, non sans complaisance, dans l’humiliation de devoir fournir des répliques à une marionnette débile, quand il ne doit pas interviewer pour Playboy une vedette sadique et puérile (étonnant portrait d’un Mickey Rourke au sommet de sa gloire). Son mariage est un naufrage, seule la naissance de sa fille le rattache quelque peu à la vie ― et pourtant il s’injecte des doses massives d’héro sous les yeux du bébé adoré. Là, il lui semble avoir touché le fond et il tente une énième désintoxication qui le conduira à Phoenix, Arizona, dans un centre communautaire ultra-sévère dont il se fera expulser ― à cause de son esprit décidément trop sarcastique. 

Les sous-fifres de David Lynch me voulaient dans l'équipe, ou du moins que je participe à l'écriture du scénario, pour la deuxième saison de Twin Peaks. Naturellement, j'étais à la hauteur, comme d'habitude. Lorsque le téléphone a sonné à nouveau j'étais tellement parti que ça m'a pris un quart d'heure pour me souvenir de son emplacement. Au début de la conversation j'avais l'impression d'être dans le brouillard. Jusqu'à ce que mon agent, toujours aussi professionnel, suggère que j'inverse le combiné du téléphone. Il était utile à sa façon. 

Ce même esprit anime le récit, qu’il s’applique à décrire d’absurdes réunions de travail à la Fox ("Je ne peux pas prétendre me souvenir de cette réunion. Elles sont toutes identiques. C'est comme essayer de se rappeler d'un éternuement"), le fonctionnement d’un MacDonald’s (au creux de la vague, il en est réduit à bosser dans un fast-food) ou le petit monde toxicomane de Los Angeles. Il se sortira de l’enfer, finalement, après d’épuisantes montagnes russes — se sevrer, replonger, sa lâcheté ne manque pas de ressources — et cela, classiquement, grâce à l’écriture de ce livre même.



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