mercredi 1 décembre 2010

L'administration blessa l'art au coude



Longtemps que je voulais lire les mythiques Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon (1861-1944), qui sont faites pour me plaire, étant un amateur d’haïkus comme de faits divers (c’est tout de même formidable qu’il y ait de tout dans la littérature, et que deux goûts si opposés en apparence puissent être satisfaits par la même œuvre). J’y ai consacré la journée d’hier et je n’ai pas été déçu. Voici quelques-unes de ces 1210 dépêches, comprenant toujours moins de 130 caractères, que Fénéon cisela, de mai à novembre 1906, dans les colonnes du journal Le Matin. Celui qui silence, comme l’appelait Jarry, en remontre, pourrait-on dire, à ceux qui twittent.
 

Mme Vivant, d’Argenteuil, avait compté sans le zèle du patron de lavoir Meheu. Il retira de la Seine cette lavandière désespérée.



Aux environs de Noisy-sous-École, M. Louis Delillieau, 70 ans, tomba mort : une insolation. Vite son chien Fidèle lui mangea la tête.



Sous des prétextes (son honneur), le colon Remania, de Guelma, a tué de cinq coups de couteau sa femme.



L’automobile de M. Olier-Larouse a tué le vieux M. Montgillard, qui se promenait dans Charolles.



On inquiétait le sexagénaire Roy, d’Échillais (Charente-Inférieure), pour ses façons envers sa servante, 11 ans. Il s’est donc pendu.



Marie Jandeau, jolie fille que bien des Toulonnais connaissaient, s’est asphyxiée hier soir dans sa chambre, exprès.



Bousculé par la piété convulsive d’un pèlerin de Lourdes, Mgr Turinaz s’est blessé face et cuisse avec son ostensoir.



La Verbeau atteignit bien, au sein, Marie Champion, mais se brûla l’œil, car le bol de vitriol n’est pas une arme précise.



Le graveur Mignon et M. Dumesnil, du cabinet de M. Briand, en ont décousu à Nemours. L’administration blessa l’art au coude.



M. Jules Kerzerho présidait une société de gymnastique, et pourtant il s’est fait écraser en sautant dans un tramway, à Rueil.



C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus.



De l’eau de vie, croyait-il. Bon : du phénol. Aussi Philibert Faroux (Oise), ne survécut-il que deux heures à sa ribote.



À Boucicaut, où il était infirmier, Lechat disposait de foudroyants toxiques. Il a préféré s’asphyxier.



Certain journalier de Montmartre, nommé Fraire mais dit Tout-Moche, est mort, héritier ébahi, chez un notaire de Seine-et-Oise.



À Oyonnax, Mlle Cottet, 18 ans, a vitriolé M. Besnard, 25 ans. L’amour, naturellement.


Ces brefs poèmes expriment souvent une ironie féroce, mais pas toujours ; une répétition, exceptionnelle chez ce taiseux, peut soudain se charger d’une grande mélancolie et se hisser jusqu’au lyrisme :


Elles partent, les danseuses laotiennes qui ornaient l’exposition de Marseille, elles partent aujourd’hui par le Polynésien.


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