vendredi 31 décembre 2010

Comment divertir son âme ?


« Le fleuve devient encore plus sombre, un vent violent et la pluie nous battent le flanc, le rivage est encore loin et les saules où on aurait pu s’accrocher en cas de malheur sont restés loin derrière... Le facteur, qui en a vu d’autres, reste silencieux et immobile, comme figé, les rameurs se taisent aussi... Je remarque que la nuque du soldat s’est soudain empourprée. L’angoisse commence à peser sur mon cœur et ma seule pensée est que, si l’on chavire, j’ôterai d’abord ma pelisse, puis ma veste, puis...
Mais la rive se fait de plus en plus proche, les rameurs font leur ouvrage avec plus d’entrain ; mon âme se sent progressivement allégée et quand il ne reste plus que six mètres au plus jusqu’à la rive, je ressens soudain un soulagement, une allégresse et je me dis :
“C’est une chance, d’être peureux ! Il en faut peu pour se sentir soudain le cœur en fête !” »

 

« Si l’on excepte les méchants cabarets, les bains chauds pris en famille et les nombreuses maisons de tolérance avouées ou clandestines dont la Sibérie est si friande, il n’y aucune distraction dans les villes. Pendant les longues soirées de l’automne à l’hiver, l’exilé reste chez lui ou va voir un ancien pour boire ; ils vident à deux leurs deux bouteilles de vodka et une demi-douzaine de bouteilles de bière puis vient la question rituelle : “Et si on allait faire un tour par là-bas ?” c’est-à-dire dans une maison de tolérance. Quel cafard, mais quel cafard ! Comment divertir son âme ? L’exilé pourra toujours lire un bouquin démodé comme les Maladies de la volonté de Ribot ou enfiler un pantalon clair au premier soleil du printemps, et c’est bien tout. Ribot est plutôt ennuyeux, et puis est-il tellement recommandé de lire des écrits sur les maladies de la volonté lorsqu’on n’a ni volonté ni liberté ? On a froid avec ce pantalon clair, mais enfin, quoi, ça change ! »

 

« Près des pins chemine un hors-la-loi qui porte sur son dos une besace et une gamelle. Combien ses crimes et combien lui-même paraissent petits, insignifiants devant l’énormité de la taïga ! Il va se perdre dans la taïga et il n’y aura là rien de bien sorcier, ni plus ni moins que la mort d’un moustique. Faute de population dense, la taïga est puissante, elle est invicible et cette phrase : “L’homme est le roi de la nature” rend ici comme nulle part ailleurs un son étranglé et faux. Si, par supposition, tous les hommes qui vivent de nos jours le long de la grande route sibérienne se donnaient le mot pour anéantir la taïga et s’armaient pour cela de haches et de torches, on verrait se répéter l’histoire de la mésange qui avait voulu mettre le feu à la mer. »

 

Anton Tchekhov, L’Amour est une région bien intéressante (1890)



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