mercredi 9 avril 2014

Pénibles fautes de goût


« Je regardais tout, frappé de stupeur, comme qui vient d’arriver d’un autre monde. On qualifie Bonaventure de nécropole, de ville des morts, mais ses quelques tombes sont impuissantes parmi tant de vie et aussi intense. Le gazouillement des eaux vives, les chants d’oiseaux, la joyeuse assurance des fleurs, la tranquille, l’imperturbable majesté des chênes, font de ce cimetière l’un des séjours de vie et de lumière préférés du Seigneur. 

Il n’est pas de sujet sur lequel nos idées soient plus biscornues et plus pitoyables que sur la mort. Au lieu de l’harmonie, de l’union fraternelle entre la vie et la mort, si patente dans la Nature, on nous apprend que la mort est un accident, le déplorable châtiment du péché le plus archaïque, le plus grand ennemi de la vie, etc. C’est en ville que les enfants sont surtout imprégnés de cette orthodoxie, car les beautés naturelles de la mort y sont rarement perçues et rarement enseignées.

Considérant la mort dans notre propre espèce, même si l’on se cantonne aux morts sereines, pour ne rien dire des milles manières d’assassiner, nos meilleurs souvenirs suscitent pleurs et gémissements mêlés d’exultation morbide ; voici les compagnies de pompes funèbres, noires de vêture et noires de mine, et voici pour finir l’enterrement d’une boîte noire dans un lieu de mauvais augure, hanté par toutes sortes de fantômes et d’ombres imaginaires. C’est de la sorte que la mort devient terrifiante, et on ne peut rien entendre de plus sensationnel ni de plus saisissant autour d’un lit de mort que : “Je n’ai pas peur de mourir.”

Laissez au contraire les enfants cheminer avec la Nature, laissez-les voir les beaux mélanges et les belles relations qu’entretiennent la mort et la vie, leur unité aussi joyeuse qu’indissociable telle qu’elle est enseignée dans les bois et les prés, les montagnes, les plaines et les cours d’eau de notre planète bénie ; laissez-les et ils apprendront que la mort n’a, bien sûr, pas d’aiguillon, qu’elle est aussi belle que la vie, et que la tombe ne saurait avoir de victoire puisqu’elle ne combat jamais. Tout n’est que divine harmonie.


Pour la plupart, les quelques tombes de Bonaventure sont plantées de fleurs. Il y a généralement à la tête, près du marbre strictement dressé, un magnolia, un rosier ou deux, et aux bouts ou sur les côtés quelques violettes ou quelques plantes exotiques de couleur vive. Le tout est entouré d’une grille de fer noire, composée de barreaux rigides, qui auraient pu servir de lances ou de massues sur le champ de bataille de Pandémonium.

C’est une chose intéressante à observer que la ténacité avec laquelle la Nature cherche à remédier à ces pénibles fautes de goût. Elle corrode le fer et le marbre, et égalise peu à peu les tumulus régulièrement érigés sur les tombes comme s’il n’y avait jamais assez de terre pour peser sur le mort. Les longues herbes courbes viennent s’installer une à une ; silencieuses comme le destin, les graines se laissent porter par leurs ailes duveteuses pour changer les débris de l’art contre la plus chère beauté de la vie ; et des membres puissants et toujours verts, drapés de fougères et de tillandsias, se tendent au-dessus. Partout la vie à l’œuvre, effaçant toute trace du désordre généré par l’homme. » 

John Muir, Quinze cents kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde
(A Thousand-Mile Walk to the Gulf, 1867-1869)



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