vendredi 25 avril 2014

Une preuve de leur existence


« Elle habitait à l’étage au-dessus. À sa porte, un petit carton blanc où était écrit à l’encre rouge son prénom : Kim. Elle avait à peu près le même âge que nous. Elle jouait dans une pièce et elle m’avait dit qu’elle avait toujours peur d’arriver en retard, après le lever du rideau. Elle nous avait offert des places, à Dannie et à moi, et nous étions allés dans un théâtre des boulevards qui n’existe plus aujourd’hui. Un taxi l’attendait chaque soir de la semaine — sauf le lundi — à huit heures précises, et le dimanche à deux heures de l’après-midi, devant le 28 de la rue de l’Aude. Par la fenêtre, je la voyais monter dans le taxi, vêtue d’une canadienne, et claquer la portière. C’était en janvier, il avait fait très froid, puis une couche de neige avait recouvert la rue, et pendant quelques jours nous étions loin de Paris, dans un village de montagne. Je ne me souviens plus du titre de la pièce ni de l’intrigue. Elle montait sur scène après l’entracte. J’avais noté sur mon carnet noir l’une des phrases de son rôle, et l’heure exacte : vingt et une heures quarante-cinq minutes à laquelle tombait cette réplique. Si l’on m’avait demandé pourquoi, je ne crois pas que j’aurais pu répondre d’une manière précise. Mais aujourd’hui je comprends mieux : j’avais besoin de points de repère, de noms de stations de métro, de numéros d’immeubles, de pedigrees de chiens, comme si je craignais que d’un instant à l’autre les gens ou les choses ne se dérobent ou disparaissent et qu’il fallait au moins garder une preuve de leur existence.
 
Chaque soir, je savais qu’aux environs de vingt et une heures quarante-cinq minutes, elle dirait, sur la scène, face au public :
“Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie…”

Et de l’écrire aujourd’hui, un demi-siècle plus tard — ou même après un siècle, je ne sais plus compter les années —, j’oublie un instant ce sentiment de vide que j’éprouve. Taxi qui attendait à huit heures du soir, peur d’arriver après le lever du rideau, canadienne à cause de l’hiver et de la neige, gestes qui étaient quotidiens et qui sont abolis, pièce de théâtre que personne ne verra plus jamais, rires et applaudissement perdus, théâtre lui-même que l’on a détruit… Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie… » 

Patrick Modiano, L’Herbe des nuits (2012)



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