mercredi 2 avril 2014

Un exemple frappant



« Mon cher fils,

Tu m’écris que tu peins une madone et que tes sentiments, dans l’accomplissement de cette œuvre, te paraissent si impurs et si charnels qu’avant de prendre le pinceau tu voudrais chaque fois recevoir la communion pour les sanctifier. Laisse ton vieux père te dire qu’il s’agit là d’un faux mouvement d’enthousiasme qui te vient de l’école où tu as été formé et qui te colle à la peau, et que, d’après les indications de nos vénérables maîtres anciens, il n’y a rien à redire contre une envie commune mais néanmoins honnête d’exprimer ses idées en les portant sur la toile. Le monde est une institution bien étrange, et les effets les plus divins, mon cher fils, surgissent des causes les plus basses et les plus insignifiantes. L’être humain, pour te citer un exemple frappant, il est assurément une créature sublime ; et pourtant, à l’instant où on le conçoit, il n’est pas nécessaire d’y réfléchir avec une grande dévotion. Oui, celui qui commencerait à communier avant de se mettre au travail dans le seul but d’établir dans le monde sensible la conception qu’il en a produirait immanquablement un être misérable et fragile ; par contre celui qui, par une belle nuit d’été, embrasse une jeune fille sans se poser plus de questions, engendrera sans l’ombre d’un doute un petit garçon qui, plus tard, gambadera avec vigueur entre terre et ciel et donnera bien du fil à retordre aux philosophes. Et là-dessus, adieu. » 

Kleist, Lettre d’un peintre à son fils, in Petits écrits



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