mardi 1 mars 2016

La France éternelle






Considérations de Theodor Fontane sur les Français, en l’espèce ses compagnons de cellule dans la citadelle de Besançon où, pris pour un espion, il est détenu en 1870 : 

“Ils étaient aimables, bienveillants, sans jalousie, disais-je ; mais l’impression agréable qu’ils donnaient tous comme individus, je ne la retrouvais plus quand je voulais considérer chacun d’eux comme faisant partie d’un tout. Aucune cohésion, et les divergences les plus absolues. Aucun sentiment commun à tous, si ce n’est l’amour de la France et le souci de sa gloire. Ce sentiment est quelque chose, mais ce n’est pas beaucoup ; et cela peut avoir des côtés dangereux. Débarrassé de tout motif profond, l’amour de la patrie, qui n’est plus alors qu’une forme particulière de la vanité personnelle, dégénère vite en quelque chose d’un peu caricatural ; en se gonflant outre mesure il devient vide ; il prend l’aspect d’une bulle de savon, en un mot il ne contient plus rien. J’eus très souvent à faire cette constatation. Une belle et profonde croyance à quelque chose, du monde visible ou du monde invisible, je ne trouvai cela nulle part. Le clergé était raillé sans cesse, on ne cessait non plus de plaisanter l’empereur, tous les maréchaux étaient l’objet d’apostrophes méprisantes. Je n’ai guère rencontré qu’une conviction qui fût commune à tous, c’est que tout était vénal. Mac-Mahon seul échappait à ces jugements cruels, et conservait pour le soldat tout son éclat de pur diamant. Mais cette brillante exception éclairait davantage encore la vase trouble de soupçon où tout le reste était plongé. Gouvernement, Église, Loi, tout cela n’avait pour but, selon eux, que de tenir le peuple captif, afin de se maintenir au pouvoir et de s’enrichir. Chacun ne voyait que soi pour but ; personne n’était au service d’une idée, personne au service de l’être collectif. L’impression qui se dégageait de tout cela était vraiment pénible.”

[in Journal de captivité, 1871]


2 commentaires:

fayçal a dit…

Il fallait la trouver, cette ô combien pertinente citation. Tout y est parfaitement dit, incroyablement. "En se gonflant outre mesure il devient vide", voilà voilà

Au Maroc, ce fut Khaïr-Eddine qui se chargea de faire la salutaire mise au point de nos dérives patriotiques : Histoire du bon Dieu

http://clicnet.swarthmore.edu/souffles/s1011/9.html

Saludos

MF a dit…

Mac-Mahon? L'éclat d'un pur diamant aux yeux du soldat français? Forcément, il manquait de recul historique, le soldat français....

Il n'a pas changé depuis 1871, ce Français de "La France éternelle", on le reconnaît : à la fois grande gueule et cocorico à ses heures, égoïste, vide, vaniteux, et pleutre sans doute, il fait peur pour les temps à venir.

"Gouvernement, Église, Loi" associés à "se maintenir au pouvoir et s'enrichir" : il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Me reste plus qu'à demander la déchéance pour remonter dans mon estime.