dimanche 11 mai 2008

Mais tout tient à moi






À la 77e minute quelque chose s’imbibe, s’assombrit, c’est un mur, puis la caméra glisse sur la droite, des trombes d’eau s’abattent au dehors tandis que la musique commence et elle saisit (la caméra), par les ouvertures du bâtiment (une espèce de salle des fêtes) dont elle fait le tour, assez lentement, des hommes et des femmes debout, immobiles, les yeux baissés ou dans le vide, plongés dans leurs pensées les uns contre les autres, les traits tirés, usés, attendant se dit-on que la pluie cesse pour fuir, entre chaque porte un vide, le mur lépreux, la pluie, un verre de bière sur le bord d’une fenêtre que l’eau remplit, et de nouveau un petit groupe figé d’humains faisant face au soir, à la pluie, toujours sur ce fond de tango répétitif, presque gai mais traînant (piano, accordéon, clarinette et batterie), enfin la caméra s’immobilise et c’est encore le mur que la pluie détrempe, fonce, durée du plan : quatre minutes. Auparavant, un type a dit : 


Je suis assis devant la fenêtre et je regarde en vain dehors. Cela fait des dizaines d’années que je suis assis, et quelque chose me dit qu’à l’instant suivant, je vais devenir fou. Mais je ne deviens pas fou l’instant suivant, et la folie ne me fait pas peur. Car la peur de la folie supposerait que je tienne encore à quelque chose. Je ne tiens plus à rien mais tout tient à moi et veut que je le regarde. 

(Kárhozat (Damnation), 1987, de Béla Tarr, texte de László Krasznahorkai. Hongrois, gris, symbolique, désespéré, et pourtant pas du tout plombé, ou alors comme le ciel peut l’être.)


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