samedi 24 mai 2008

Traductions sans original


« J’étais souvent dégoûtée par les gens qui parlaient couramment leur langue maternelle. Ils donnaient l’impression de ne pouvoir penser et éprouver que ce que leur langue mettait tant de promptitude et de complaisance à leur offrir ». 

« On voit souvent lors des congrès internationaux ces belles cabines transparentes où se tiennent des gens qui racontent : ils traduisent, faisant ainsi des récits de récits. Les mouvements de la bouche, les gestes et les regards de chacun de ces interprètes de conférence sont si personnels qu’on a du mal à croire que tous traduisent le même texte. Il ne s’agit d’ailleurs peut-être pas en réalité d’un unique texte commun ; au contraire, les traducteurs, en traduisant, montrent que ce texte est plusieurs textes simultanément. Le corps humain lui aussi a plusieurs cabines où s’opèrent des travaux de traduction. Il s’agit là, je suppose, de traductions sans original. Mais il y a des gens qui considèrent que chacun possède de naissance un texte original. Le lieu où ce texte est conservé, ils le nomment âme. » 

« Un exemple intéressant est le mot "je" en allemand, ich, pour lequel il n’y a pas, ou plutôt il y a trop de possibilités de traduction en japonais [...] Le mot allemand ich fit sur moi l’effet d’un miracle. Car il est vide et léger comme une plume, exempt d’une signification sociale. Tout le monde peut dire "je", indépendamment de la personne à laquelle il s’adresse, de la manière et du lieu, de son âge, de son dialecte, et qu’il soit empereur ou non [...] De son index transparent, ce mot désigne celui qui parle. A ce moment, "je" n’a ni sexe, ni âge, ni position sociale, ni histoire. Il est fait uniquement de ce qu’il dit, plus encore, il n’existe que parce qu’il parle. Ich devint mon mot préféré. De plus, j’aime ce mot qui commence par un I, un simple trait, comme l’amorce du coup de pinceau qui touche le papier et annonce en même temps l’ouverture d’un discours. Dans ich bin, "je suis", le mot bin est aussi un beau mot. Le japonais possède un mot ayant la même sonorité, bin, il désigne une bouteille. Beaucoup de choses peuvent couler dans une bouteille. Quand je commence à raconter une histoire par ces mots, ich bin, "je suis", un vaste espace de liberté s’ouvre devant mes yeux. Rien n’est encore dit, car le ich n’est que la pointe du pinceau et la bouteille (bin) est encore vide. » 

Yoko Tawada, Narrateurs sans âmes



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