mercredi 4 juin 2008

Quatre souvenirs musicaux





I – 1992 (1993 ?). J’ai dix-neuf ans. Je suis dans l’appartement aixois de I., récemment rencontré, qui a quatre ans de plus que moi. Il voue un culte à Stravinsky, je ne jure que par Satie. Il me montre la partition du Sacre du printemps, je vois une partition d’orchestre pour la première fois. Assis côte à côte dans sa chambre, nous la suivons en écoutant la version de Boulez (si je me souviens bien). Je suis un peu perdu, I. qui y est déjà comme chez lui m’indique les entrées des instruments, m’explique comment c’est fait. Il déborde d’enthousiasme, et je jubile avec lui. La musique devient claire, j’ai tout à fait l’impression que des bouchons sautent de mes oreilles. La musique du XXe siècle fait sa véritable entrée dans ma vie.




II – 1995 (1996 ?) I. en est à Berg et Dusapin, je suis cette fois dans son petit appartement parisien. C’est la fin de la journée, presque le soir. Il a quelque chose à me faire écouter, d’un certain Morton Feldman (inconnu au bataillon). Coptic Light se déploie dans le petit salon : un bloc de ciel mouvant me tombe dessus. Vingt-cinq minutes d’exquise stupeur allant croissant. La musique que j’aurais voulu composer.



III – 1997. Je suis dans la salle des répétitions d’un théâtre marseillais, un ancien couvent rue d’Aubagne ; sous une arcade en bord de scène, devant un mauvais piano droit. Toutes les 80 secondes à peu près, j’appuie sur le bouton d’un compte-tour. Ça y est, je suis en train de le faire, je joue les Vexations. C’est l’acmé de mon histoire d’amour avec Satie. Quelques heures plus tard, je ne regarde plus la partition, ma main va d’elle-même à la rencontre du compte-tour, les yeux clos je ne suis qu’une colonne d’air où résonnent les accords désolés du « thème de la basse ». Extase. Je découvre que la répétition n’existe pas. Ce sont des variations.






IV – 2004. Je suis dans le salon des pensionnaires (I. en est alors un) de la Villa Médicis. C’est le dernier jour d’une vacance d’une semaine. Sur un splendide piano, au son comme patiné, dont dit-on Debussy joua, j’accompagne J., l’épouse de I., dans le cycle de L’amour et la vie d’une femme de Schumann. Mes mains tremblent un peu, la voix de J. est d’une finesse et d’une pureté peu communes, Rome par la fenêtre, je ne boude ni le luxe ni la volupté. Tout à l’heure, il faudra partir.


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