vendredi 7 août 2009

La litanie de vos chevilles


[À un ami réchappé d’un accident d’automobile :]


 

« En ce moment je ne peux quitter mon lit, j’espère aller vous voir bientôt. C’est toujours délicieux de vous voir, mais maintenant c’est plus doux encore et chacun de vos membres miraculeusement protégés, vos belles mains si douces qui parfois quand j’émets un doute sur votre amitié cherchent les miennes dans un mouvement d’éloquence persuasive, votre corps tout entier dont la démarche, interrompue aujourd’hui, mais non modifiée, est la seule que je connaisse entièrement dépouillée d’habitudes conventionnelles, rapide au-devant de ce qu’elle désire ou dont elle se sait désirée, et vos yeux surtout au bas desquels il fait si vite si sombre si une tristesse a passé dans votre cœur, mais au fond desquels se déchirent et s’azurent, dans une instantanéité lumineuse, de si magnifiques éclaircies, tout votre corps maintenant je voudrais venir le voir et le toucher pour avoir trop oublié qu’il est la condition indispensable de toute cette spontanéité spirituelle qui est vous et que nous aimons et pour laquelle nous devons adorer l’intégrité de ce symbole de vous-même, de ce corps où habite votre esprit, de ces mains où comme dans un métal unique et bon conducteur, court votre étreinte. Alors on remercie les forces physiologiques obscures qui ont résisté au choc, les bons génies cachés dans les profondeurs des muscles et des nerfs qui vous ont gardé à nous. Il me semble que c’est votre esprit et votre cœur que j’ai trop exclusivement aimés jusqu’à aujourd’hui et maintenant je goûterais une joie pure et exaltante, comme le chrétien qui mange le pain et boit le vin et chante venite adoremus, à dire près de vous la litanie de vos chevilles et les louanges de vos poignets.
Hélas on a été si cruel et toujours si incompréhensif pour moi, que ce sont des choses que j’oserais à peine dire, à cause des travestissements et des équivoques qui naîtraient dans d’autres pensées. Mais vous qui me connaissez et touchez avec l’intelligence infaillible la réalité palpable de ce que je suis, vous comprenez tout ce qu’a de purement moral et de saintement paternel ce que je vous dis. »
 

Marcel Proust à Georges de Lauris Versailles, 
le mercredi 7 octobre 1908




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