lundi 17 août 2009

Un seul but




[…] Robert Walser, quant à lui, nous frappe, tout d’abord, par sa négligence tout à fait inhabituelle et difficilement descriptible. En examinant ses écrits, la dernière chose que l’on découvre est l’importance, chez lui, de la futilité, la persévérance que dissimule son étourderie. Il n’est pas facile d'en faire l’analyse. Car, habitués à trouver les énigmes du style dans des oeuvres d’art plus ou moins élaborées et mûrement méditées, nous sommes ici, au contraire, confrontés à une dépravation de la langue au moins apparemment involontaire, mais qui est pourtant attirante et fascinante ; à un laisser-aller présentant tantôt les traits de la grâce, tantôt ceux de l’amertume. Apparemment involontaire, venons-nous de dire. On s’est parfois demandé si c’est réellement le cas. Mais c’est là une querelle inutile ; on s’en rend compte lorsqu’on pense à l’aveu de Walser disant qu’il n’a jamais corrigé une ligne de ses écrits. Certes, rien n’oblige à le croire, mais on y a tout intérêt. On se contentera alors de penser qu’écrire et ne jamais se corriger est la parfaite interpénétration d’une absence totale d’intention et de la plus haute préméditation. Fort bien. Mais cela n’empêchera certainement personne d’analyser cette négligence stylistique. Nous l’avons déjà dit : elle a toutes les formes imaginables. Nous pouvons ajouter : à l’exception d’une seule, à savoir celle, la plus courante, qui ne s’intéresse qu’au contenu, et à rien d’autre. Pour Walser, la forme du travail est si peu secondaire que tout ce qu’il a à dire est totalement éclipsé par l’importance de l’acte d’écrire lui-même. On dirait presque que cela est balayé dans l’acte d’écrire. Cela demande explication. A y réfléchir, on rencontre quelque chose de très suisse chez cet écrivain : la pudeur. On raconte l’histoire suivante à propos d’Arnold Böcklin, de son fils Carlo, et de Gottfried Keller : un jour, ils étaient, comme souvent, au cabaret. Leur table d’habitués était depuis longtemps célèbre en raison du caractère taciturne et renfermé des buveurs. Cette fois encore, la tablée restait silencieuse. C’est alors, au bout d’un long moment, que le jeune Böcklin fit remarquer : “Fait chaud” ; un quart d’heure plus tard, le vieux renchérit : “Pas un souffle.” Keller, de son côté, attendit un moment, puis se leva en disant “Je ne boirai pas avec des bavards.” La pudeur paysanne à l’égard du langage, ici poussée jusqu’à l’excentricité, c’est tout Walser. Dès qu’il prend la plume, c’est l’état d’esprit du desperado qui s’empare de lui. Tout lui paraît désespéré, un flot de paroles se déverse, chaque phrase n’ayant qu’un seul but : faire oublier la précédente […] 

Walter Benjamin, Robert Walser (1929)

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