mercredi 5 mars 2014

Où la vie et le déploiement




9 juillet [1937] 

Ormes, érables, tilleuls, ou frênes, les arbres à feuillage éphémère ont ici un port d’étrangers. Un peu frissonnants dans leurs vêtements clairs, leur maintien est assez timide, peut-être parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne passent pas inaperçus. 
C’est à ces chevau-légers d’ailleurs qu’est confiée l’escorte des ruisseaux, comme, le plus souvent, celle des chemins et des routes, l’ombrage des maisons, l’encadrement des jardins. 
Les masses sombres des conifères se tiennent à une certaine distance de ces contingences géographiques et laissent presque toujours quelque pré les en séparer. 
Elles occupent en revanche tous les mouvements essentiels du terrain, toutes les hauteurs et les croupes, et les vallons presque jusqu’au fond. Grandiose est cette sauvagerie, cette retenue, cet écartement de l’homme, cette emprise de masse sur les mouvements importants du terrain, grandiose cet accord sans exception pour atteindre et ne pas dépasser une taille quasi-uniforme, cette égalité des faîtes, cette ténacité au sol, cette impassibilité au vent et aussi cette mortification, cette dessication et finalement ce dépouillement des parties basses, ce ménagement de vastes hangars où la vie et le déploiement et l’aisance sont permis aux fougères, aux myrtilles, aux champignons, et les courses, les vols, les sauts aux geais et aux écureuils, et la promenade admirative aux hommes, sans gêne, sans lianes, sans qu’aucun fouillis inutile les sépare des troncs protégés seulement par leur sobre fourreau de lichens. 

Francis Ponge, Petite suite vivaraise



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