dimanche 13 juillet 2014

L'intégrité des paupières


[Samuel Beckett à Thomas McGreevy, 18 octobre 1932] 

Mon cher Tom
 
Savoir que tu aimes mon poème me fait chaud au cœur. Sincèrement mon impression était qu’il ne valait pas grand-chose car il ne représentait pas une nécessité. Je veux dire que d’une certaine façon il était “facultatif” et que je ne m’en serais pas plus mal porté si je ne l’avais pas écrit. Est-ce là une façon très insipide de parler de la poésie ? Quoi qu’il en soit je trouve qu’il est impossible d’abandonner cette vision des choses. Sincèrement à nouveau mon sentiment est, de plus en plus, que la plus grande partie de ma poésie, bien qu’elle puisse être raisonnablement heureuse dans son choix des termes, échoue précisément parce qu’elle est facultative. Alors que les 3 ou 4 que j’aime et qui semblent avoir été attirés en luttant contre le véritable sale temps d’une de ces belles journées pour entrer dans le terrier de la “vie privée” […] ne me donnent pas et ne m’ont jamais donné l’impression d’être construits. Je ne peux pas très bien m’expliquer à moi-même ce qu’ils ont qui les distingue des autres, mais c’est quelque chose d’arborescent ou du ciel, pas Wagner, pas les nuages sur roues ; écrits au-dessus d’un abcès et non à partir d’une cavité, une déclaration et non une description de chaleur dans l’esprit pour compenser le pus dans l’esprit […] 

Je n’ai pas honte de bégayer ainsi avec toi qui as l’habitude de ma façon délirante de ne pas réussir à dire ce que j’imagine que je veux dire et qui comprends que jusqu’à ce que le bâillon soit mâchonné au point d’être avalé ou recraché la bouche doit bégayer ou se taire. Et seule une bouche plus stoïque que la mienne peut se taire. 
Il y a un type d’écriture qui correspond à des actes d’imposture & de débauche de la part de l’officine de l’écrivain. Le gémissement que je dois lâcher de plus en plus en écrivant est là — c’est-à-dire presque toujours bien ficelé, en terrain, faute d’orifice, chaleur de friction et la combustion spontanée pour compenser le pus & la souffrance qui menacent son économie, manœuvres frauduleuses pour obtenir que la cavité fasse ce qu’elle ne peut pas faire — le travail de l’abcès. Je ne sais pas pourquoi le poème jésuitique qui est une fin en soi et justifie tous les moyens devrait me dégoûter tant. Mais c’est le cas — à nouveau — de plus en plus. J’essayais d’aimer à nouveau Mallarmé l’autre jour, & je ne pouvais pas, parce que c’est de la poésie jésuitique, même le Cygne & Hérodiade. J’imagine que je suis un sale P. aux tendances puritaines même en poésie, préoccupé de l’intégrité dans un surplis. Je porte le deuil de l’intégrité de l’émission de sperme chez un pendu, ce que je trouve chez Homère & Dante & Racine & parfois Rimbaud, l’intégrité des paupières tombant avant que le cerveau ne soit conscient du grain de poussière dans le vent. 
Pardonner tout cela ? Pourquoi l’esprit est-il si imperméable au pus et le vent si avare de ses grains de poussière ?



Aucun commentaire: