mercredi 23 juillet 2014

Promeneurs sur la rive


Tous les invités étaient entrés dans la pièce. Ils dirent combien ils étaient étonnés que la musique qu’ils venaient d’entendre n’ait pas encore été écrite et conçue la veille. Cela les renvoyait au pouvoir illimité du temps, cette dimension insondable, qui entoure et pénètre tous les objets, qui est le destin des formes, omniscient, et connaît par avance toutes les métamorphoses, parce que dans une seule image il les embrasse toutes. — Comme la gravitation. — Il n’est pas un fleuve. Il est un océan. Ce que nous prenons pour une chute irrésistible n’est qu’un léger balancement de flux et de reflux. Le temps revient toujours, est toujours là. Avec notre naissance imparfaite, nous n’avons simplement pas suffisamment avancé en lui. Nous sommes des promeneurs sur la rive, pas des noyés au fond de la mer. Il sait que, enfant, j’étais le même que cette dernière nuit. C’est moi seul qui ne savais pas alors, ne sais pas même maintenant, combien multiforme, plein de pressentiments et de souvenirs a été mon développement. Je crois n’exister que successivement — et pour le temps, tout est simultané [….] 
“La musique n’a pas de correspondances précises”, dis-je, “les notions ne la pénètrent pas ; ses couleurs n’ont pas de nom ; sa sensualité ne connaît pas d’accouplement ; sa tristesse n’est précédée d’aucune mort ; dans ses châteaux, la chair, la chair humaine se dissout en mélancolie.” 

Les Cahiers de G. A. Horn, tome II, p. 268-269

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