samedi 26 juillet 2014

Tout soit comme c’était




« Je songeais à Holger. Je l’avais accompagné plusieurs fois lorsqu’il allait danser. J’entendais retentir sa voix de basse encore juvénile. Je voyais ses désirs immatures et les évolutions de papillons très charnels en tenue d’été : des servantes, des repasseuses, des bonnes, des vendeuses, des filles égarées de bourgeois respectables. Le soleil dardait ses rayons à travers des vitres ternies par la poussière. Dehors, les buissons avaient une belle couleur verte. L’odeur des jasmins (hélas, ils étaient déjà fanés, ce devait donc être un parfum) entrait par les portes ouvertes et se mêlait à celle, corrosive, de sueur et de linge malpropre. Des bouffées puantes de bière répandue, les vapeurs d’urine arrivant par les écluses des portes battantes des toilettes, des tourbillons de relents de cuisine dansaient avec les couples dans la salle. Dans le jardin, l’ombre d’un imposant marronnier reposait paisiblement sur les tables et les bancs. Je m’installai dehors, et les bribes de musique, les cris, les chants des hommes se rassemblaient en de nouvelles mélodies cahoteuses. Une foule de sons et d’images entouraient cet animal humain âgé de seize ans. La nuit tomba, les moustiques se mirent à susurrer dans la tiédeur de cet arbre ; mon sang les attirait sur mes mains et mon visage. J’essayai de les attraper, en écrasai quelques-uns. Pendant ce temps, les étoiles dispensaient leur lumière claire, quelques-unes scintillaient à travers le feuillage. Dans l’obscurité, un serveur m’apporta une boisson et une tartine, compta dans sa main les pièces de monnaie peu visibles, tâtonna, me trompa, parce qu’il faisait sombre et que c’était tellement excusable de me tromper. Dans la salle, les mollets solides de Holger piétinaient le plancher. Il ne s’agissait pas de lui en particulier. Il était simplement celui qui devait être là pour que tout soit comme c’était. 
Je trouvais ces heures inépuisablement riches : un péché innocent dans un état immuable ; la mauvaise bière, les geste effrontés des gaillards, les fausses notes. J’entendais la flûte de Pan, le son sourd des cloches, le chant d’un rossignol ou le sifflement surprenant d’une lointaine sirène à vapeur — et les chuchotements de couples courant à l’extérieur parce qu’ils ne pouvaient plus se retenir. La tombe les engloutira ; mais ces heures ont existé, elles ont été le théâtre de ces aventures. Les prédicateurs ne peuvent pas comprendre combien ces heures sont délectables parce qu’elles sont brèves, si improbables, éparpillées comme une musique perdue. Ces hommes austères ne savent pas que seul l’éphémère perdure. Que l’immortalité n’a jamais existé, n’existera jamais. 
Holger m’aida donc, sans le savoir, à écrire une nouvelle sonate, donna sans donner, et je pris sans prendre. » 

Les Cahiers de Gustav Anias Horn, tome I, p. 747-748

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