samedi 12 juillet 2014

Un de ces nœuds dans le teck de ma vie



[à Thomas McGreevy, 8 novembre 1931] 

C’est un dimanche dublinois plus implacable que d’habitude. Brume & pluie & sonneries de cloches & absence d’alcool. Dimanche dernier j’ai décidé de faire une promenade — de Rathfarnham à Enniskerry, en passant par la forêt de pins. Tout était beau et lancinant, et la descente de la colline tant bien que mal dans l’obscurité jusqu’à Enniskerry & de la bière brune éventée au Powerscourt Arms. Pelorson dit qu’il comprend Rimbaud qui composait des poèmes en marchant. Mais moi, quand je marche, mon esprit a une mollesse fort agréable & mélancolique, est un carrefour de souvenirs, souvenirs d’enfance surtout, moulin à larmes. Mais aujourd’hui tout dégouline & il n’y a absolument rien à faire et absolument personne à aller voir […]

Je suis en plein dans un point mort, un de ces nœuds dans le teck de ma vie mais je suppose que je m’en sortirai tôt ou tard. Je ne peux absolument rien écrire, je ne peux même pas imaginer la forme d’une phrase, ni prendre des notes (et pourtant Dieu sait si j’ai assez de “butin verbal” pour étrangler tout ce que je peux avoir envie de dire), ni lire et comprendre, goût ou dégoût […] 

Samuel Beckett, Lettres I
 
traduit de l’anglais par André Topia
 
[les mots en italique sont en français dans le texte]



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