lundi 18 août 2014

Deux Américains


Faire confiance aux signes : il y a une semaine, dans une fête, quelqu’un évoque devant moi Karoo, d’un certain Steve Tesich (jamais entendu parler) ; trois jours plus tard quelqu’un, sur Twitter, me conseille le même livre ; très bien, je me rends — à la bibliothèque. J’ai d’abord un peu de mal à rentrer dedans (je parle du livre) ; c’est que la quatrième de couverture m’a vendu “l’humour corrosif” de la chose, il est question d’un scénariste de cinéma cynique et alcoolique et je m’attends plus ou moins à une satire, une comédie new-yorkaise enlevée — or dans cette optique le style est un peu laborieux, le rythme traînant. Mais bientôt je m’adapte au singulier regard de Tesich, au tempo ratiocinant de son lamentable héros, le drame se noue et je comprends que c’est dans une déploration funèbre que je me suis embarqué, un livre cruel certes mais aussi plein de sentiment, de compassion, de rêves brisés, un livre beaucoup plus triste et plus ambitieux que je ne l’avais subodoré, tout ensemble et excusez du peu réécriture d’Œdipe et d’Ulysse. Faire confiance aux signes, faire confiance aux livres : les meilleurs déjouent vos attentes, sont toujours autre chose que ce qu’on imagine, et d’ailleurs s’ils ne le sont pas mieux vaut laisser tomber.



À propos d’humour corrosif, et de littérature américaine, il faut bien que je dise un mot des livres de David Foster Wallace, qui m’ont occupé une bonne partie du mois de mai. Si l’on peut se passer de son premier roman, La fonction du balai, que Wallace a du reste renié et non sans raison (c’est un poil lourdingue), ainsi que de La fille aux cheveux étranges, son premier et pas très fameux recueil de nouvelles, il faut se précipiter sur Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas (par quoi j'ai commencé), enthousiasmante collection d’articles originellement parus dans je ne sais plus quel magazine de la côte ouest, le mot article étant trompeur dans la mesure où ces textes sont le plus souvent aussi longs que de petits romans, et se dévorent comme tels : qu’il décrive une foire agricole dans le Midwest (un sommet de comique), le tournage de Lost Highway de David Lynch, une croisière de luxe dans les Caraïbes (un autre sommet), ou qu’il fasse le portrait d’un jeune espoir du tennis, Wallace sait être passionnant et hilarant, et toujours extrêmement brillant. Cette brillance, cette ironie, et aussi ce fond de désespoir (et ces interminables notes en bas de page), on les retrouve dans son impressionnant et solidement inachevé dernier roman, Le Roi pâle, dont le projet risqué est de peindre l’ennui dans ses formes les plus compactes, à travers la mise en réseau polyphonique de personnages qui en ont une expérience quotidienne, profonde, à la fois intime et pour ainsi dire cosmique, à savoir une poignée d’employés d’un centre des impôts : c'est fou, c'est drôle, c'est poignant, c'est formidable. Wallace s’est pendu en 2008, à 46 ans, d’où l’inachèvement (relatif) du Roi pâle, et on attend encore la traduction française d’Infinite Jest, vanté par tous comme son chef-d’œuvre, bien qu’il ait paru en 1996 (l’année de la mort de Tesich, qui avait achevé Karoo quelques jours avant de rendre l’âme). Faire confiance au temps, je suppose…


7 commentaires:

Anonyme a dit…

Il serait sage et surtout utile, pour vos lecteurs, de donner les coordonnées des éditeurs des écrivains susnommés. Donner envie, c'est bien; proposer l'en vie, c'est mieux. Merci. JCL

Anonyme a dit…

Suicides d'écrivains américains encore jeunes : Wallace, John Kennedy Toole, Tristan Egolf ... L'ironie du sort? M.F.

Didier da Silva a dit…

J'ai donné la référence du Tesich dans mon précédent billet... Quant à Wallace, la plupart de ses livres sont Au Diable Vauvert.

le boldu a dit…

Son autre recueil de nouvelles, Bref entretiens avec des hommes hideux, est également excellent...

Didier da Silva a dit…

C'est le dernier qui me reste à lire, et je m'en promets bien du plaisir — j'attends d'être en fonds pour me l'offrir...

nanamarton a dit…

---> Brief Interview with Hideous Men est disponible au format pdf gratuitement sur le site de The Paris Review.
très contente, d'une part, de retrouver votre trace - perdue depuis la fin des Idées heureuses - pour pouvoir continuer à profiter de vos conseils de lecture (John Muir, Hans Jenny Jahn) mais pas que..
d'autre part de trouver sous votre clavier le nom de Steve Tesich, dont je me demandais quoi penser du Karoo. du coup, je sais. merci !

Didier da Silva a dit…

Je ne lis hélas pas couramment l'anglais…
(Re)bienvenue sur mes terres, chère Nana (si je peux me permettre).